Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, dans "L'Express" du 11 juin 2013, sur la politique de défense. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, dans "L'Express" du 11 juin 2013, sur la politique de défense.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de la défense

ti :
Q - Que reste-t-il à faire pour assurer une paix durable au Mali ?

R - Nous avons réussi à éradiquer le risque de sanctuarisation terroriste, à infliger une défaite décisive à Aqmi. Il reste à poursuivre la stabilisation et à bien articuler le triptyque de la vraie sécurisation. La partie militaire est un succès, pour lequel je tiens à saluer la qualité de nos troupes, leur courage et leur bravoure : elles avaient non seulement à lutter contre un adversaire déterminé, mais aussi à remplir une mission rendue très complexe par la distance et le climat. Le deuxième élément concerne la démocratie : le processus est en cours, les élections vont avoir lieu et la réconciliation avance, sachant qu'elle ne sera menée à bien qu'à partir du moment où un nouveau président sera élu. Enfin, le développement économique a fait l'objet d'une initiative française, relayée par l'Union européenne, qui a abouti à la mobilisation de plus de 3 milliards d'euros, destinés à faciliter la reconstruction du pays. Le Mali a été un cas exemplaire sur le plan militaire ; il doit l'être sur le plan de la réconciliation.

Q - La crainte est maintenant de voir le conflit déborder du Mali...

R - Le Mali est l'un des pays d'une immense zone globalement fragilisée, qui s'étend de la Guinée-Bissao à la Somalie et qui est ouverte à tous les trafics. Les routes que suivent les narcodjihadistes vont de la côte atlantique à la Libye. C'est dire si cette zone doit être contrôlée, non seulement pour notre sécurité, mais aussi pour celle des pays africains et même au-delà. Le Sahel n'est pas une zone coupée du monde, l'enjeu est global et l'antiterrorisme est la priorité de l'action que nous y conduisons. La sécurité du Sahel, c'est la sécurité de la France.

Q - Ce qui nécessite une approche partagée...

R - Je suis très frappé par la prise de conscience des pays africains depuis notre intervention au Mali. Je le constate à chacun de mes entretiens avec les chefs d'État amis de la région. Dans une approche sécuritaire commune, la France joue un rôle unique. C'est le sens de l'initiative prise par François Hollande et mise en oeuvre par Laurent Fabius ; un sommet franco-africain consacré à la sécurité du continent se tiendra en décembre à Paris. L'idée est de permettre aux acteurs africains de monter en force dans la prise en charge de leurs propres intérêts de sécurité. C'est essentiel, car l'Afrique présente des perspectives de croissance prometteuses et voit se développer ses classes moyennes. Les responsables politiques appartiennent désormais à une autre génération et le champ du possible s'élargit. On n'est plus dans la Françafrique. La Françafrique, c'était la France qui faisait de la politique à la place des Africains et qui s'occupait de la gestion interne de chacun des pays. C'est terminé. Nous sommes dans la création d'un partenariat de sécurité, qui doit être le plus possible soutenu par l'Europe.

Q - Où en est notre coopération avec les Américains sur place ?

R - Les États-Unis nous apportent une aide significative en matière de transport, de ravitaillement en vol et de renseignement. Depuis leur installation à Niamey, juste à côté des forces françaises, les échanges d'informations sont très précieux. Je me suis récemment rendu à Washington pour y rencontrer mon homologue, Chuck Hagel, et j'ai pu encore vérifier la grande confiance qui nous unit. La France a effectué une avancée dans le respect et la considération que lui portent les Américains. Notre statut de puissance capable de montrer sa volonté en se projetant à l'extérieur s'en est trouvé très renforcé. Pour tout dire, je crois que nous les avons épatés.

Q - De nombreuses inquiétudes s'expriment depuis la parution du Livre blanc de la défense. Une autre opération Serval sera-t-elle possible après l'adoption de la prochaine loi de programmation ?

R - Évidemment. Si on compare le Livre blanc et la loi de programmation de 2008 aux réalités de 2013, on a l'impression d'une diminution des dépenses consacrées à la défense. Sauf que le Livre blanc de 2008 ne fait état que d'intentions, qui n'ont cessé d'être revues à la baisse, et la loi de programmation de 2008 n'a pas été respectée. J'ai été membre de la commission de la défense pendant un quart de siècle et j'ai connu beaucoup de lois de programmation, qui, toutes, ont affiché de grandes ambitions avant de se voir rabaissées. Je veux rompre avec cette mauvaise habitude. C'est pourquoi j'annonce 22.000 hommes au titre de nos forces de projection, ce qui apparaît inférieur aux 30.000 prévus en 2008, or cet objectif n'a pas été tenu. Parmi ces 22.000 hommes, 15.000 seront affectés aux opérations de coercition lourdes (type Afghanistan) et 7.000 seront projetables (dont 2.500 immédiatement mobilisables dans le cadre d'une force de réaction rapide) sur trois théâtres d'opération en même temps, type Serval. J'ai le secret espoir d'être le premier ministre de la Défense qui fait respecter sa programmation plutôt que d'annoncer aux chefs militaires des objectifs auxquels il faudra renoncer un ou deux ans après. Je n'adresse pas de critiques à mes prédécesseurs et je ne cherche pas la polémique : je sais parfaitement que la crise économique s'est déclarée en 2008 et qu'il a fallu en tenir compte. Mais je veux affirmer des objectifs enfin susceptibles d'être respectés.

Q - Cela aura aussi un impact sur les équipements...

R - Concernant les équipements, ma position est la différenciation. Là aussi, je veux être très rigoureux. Il faut que le soldat dispose au bon moment du bon outil, adapté à la mission qui lui est demandée. Par exemple, il n'est pas nécessaire d'avoir des avions très sophistiqués pour effectuer la surveillance du territoire national ; en revanche, il est indispensable de pouvoir mobiliser des avions très sophistiqués pour effectuer une intervention rapide au Mali. La différenciation est un dispositif d'efficacité et d'économie : le soldat doit être sûr de recevoir le meilleur matériel quand il est le plus exposé. Autre exemple, les hélicoptères Tigre sont excellents, mais ils ont besoin d'une grande quantité de pièces de rechange. Mieux vaut donc avoir moins d'hélicoptères, mais disposant tous du nombre de pièces de rechange nécessaire. De même, il n'est pas impératif d'avoir une frégate des plus perfectionnées pour mener la lutte contre les narcotrafiquants aux Antilles. Tout cela suppose une gestion plus fine, ce qui est, en soi, une ambition.

Q - Pour tenir parole, il faudra que le président de la République vous soutienne sans relâche...

R - Il m'a montré sa confiance. Dans le débat difficile auquel il est confronté entre la souveraineté budgétaire et la souveraineté sécuritaire, il maintient en 2013 le niveau de dépenses militaires auquel nous étions en 2012, et il en sera de même en 2014. La contribution de la défense au redressement des comptes publics, qui est indispensable, n'est pas supérieure au montant de l'inflation. Personne n'aurait jamais parié cela ; contrairement aux rumeurs, la défense n'est pas devenue la variable d'ajustement budgétaire de l'État.

Q - Cela dit, en pourcentage du budget national, le Royaume-Uni (1,9 %) et l'Allemagne (1,4 %) dépenseront plus que la France (1,2 %) pour leur défense...

R - Oui, mais le Royaume-Uni se prépare à des coupes claires. Quant à l'Allemagne, elle démontre que la souveraineté sécuritaire est atteignable dès lors que l'on a reconquis la souveraineté budgétaire. Quant aux États-Unis, ils prévoient de réduire de 1 000 milliards en dix ans les dépenses consacrées à la défense.

Q - Le Livre blanc 2013 insiste sur le concept d'«autonomie stratégique». Comment le sauvegarder ?

R - Parmi les inflexions capacitaires recommandées par le Livre blanc figurent le renforcement des forces spéciales, le ravitaillement en vol, les drones et la cyberdéfense. Sur ces derniers points, je vais commander dès cette année des ravitailleurs en vol - la négociation est en cours - qui remplaceront les KC-135. Je me suis par ailleurs rendu aux États-Unis pour acquérir deux drones de surveillance, sur un ensemble de douze à venir dans les six prochaines années. Ces deux Reaper sont en attente de l'autorisation du Congrès américain ; dix autres viendront ensuite, qu'il faudra «franciser», c'est-à-dire adapter techniquement à notre propre usage. Nous avons pris un retard considérable dans ce domaine, pour tout un ensemble de raisons, sur lesquelles je n'ai aucune envie de polémiquer. Il faut donc préparer dès maintenant la génération suivante de drones, destinée à remplacer le Reaper dans six ou sept ans ; nous le ferons avec d'autres partenaires européens. De surcroît, une étude est engagée avec les Britanniques au sujet du drone de combat, projet à l'horizon des années 2030, pour lequel BAE et Dassault mènent une réflexion commune.

Q - Et en matière de cyberdéfense ?

R - Il s'agit d'éviter que des acteurs étatiques ou privés s'introduisent dans nos systèmes d'information, voire en prennent le contrôle. Nous allons renforcer nos moyens de recherche et de développement, en particulier le site de la DGA situé à Rennes. Il y a là une excellence en devenir. Par ailleurs, nous allons créer une chaîne du commandement unique cyberdéfense dans les armées. Nous embaucherons, investirons et inciterons à la création de start-up spécialisées.

Q - Dans tous ces exemples, est-ce qu'on avance en matière de coopération européenne ?

R - Je refuse de parler de défense européenne, car c'est un concept qu'on a essayé de mettre en oeuvre, sans succès. Je préfère parler d'Europe de la défense, qui s'appuie sur notre savoir-faire réel. Un pays comme la France peut, dans les domaines opérationnel, capacitaire ou industriel, saisir toutes les opportunités qui se présentent pour créer des synergies à deux, à trois, à quatre ou davantage encore. C'est une approche pragmatique : il faut constituer des briques, dont l'alignement dessinera un système défensif efficace et respecté. La nécessité est plus forte que l'incantation. Concrètement, on peut aujourd'hui mettre en commun notre capacité logistique et de ravitaillement. Sans toucher à notre autonomie stratégique, nous pouvons regrouper nos moyens sur des objectifs précis. À court terme, l'idée consiste à élaborer un Centre opérationnel européen, qui disposera des listings de capacités, pays par pays, et qui mobilisera ces moyens en fonction des besoins spécifiques. Nous sommes en train de mettre ce schéma en place à cinq pays (avec l'Allemagne et le Benelux), puis à six, sept, et peut-être au-delà. Pierre après pierre, l'Europe de la défense avance.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 juin 2013

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