Interview de Mme Valérie Fourneyron, ministre des sports, de la jeunesse, de l'éducation populaire et de la vie associative à "Marca" le 31 juillet 2013, sur la politique sportive et le dopage. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Valérie Fourneyron, ministre des sports, de la jeunesse, de l'éducation populaire et de la vie associative à "Marca" le 31 juillet 2013, sur la politique sportive et le dopage.

Personnalité, fonction : FOURNEYRON Valérie.

FRANCE. Ministre des sports, de la jeunesse, de l'éducation populaire et de la vie associative

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Q - Vous êtes une ministre des sports qui a auparavant été une sportive. Est-ce important pour votre travail actuel ?

R - Je connais le sport depuis mon enfance, j'aime le sport. Je suis née au sein d'une famille de sportifs, j'ai joué au volleyball à un bon niveau au sein de l'équipe junior de France. Je n'étais pas très grande et à cette époque-là, la figure du libéro n'existait pas ! J'ai suivi ensuite des études de médecine, j'ai travaillé avec des équipes nationales de décathlon, de volleyball, de hockey... Le sport est une passion, c'est la santé. La politique est apparue dans ma vie en 1995.

Q - Est-il important, pour les athlètes d'élite, d'avoir des hommes politiques qui aient été des sportifs ?

R -Oui, c'est important. Il n'est pas nécessaire qu'ils soient des sportifs de haut niveau, mais ils doivent connaître le fonctionnement du monde du sport, les interrogations que se posent les sportifs de haut niveau, ils doivent connaître le sport de l'intérieur.

Q - Quel est votre programme ces jours-ci à Barcelone pendant les Championnats du Monde de Natation ?

R - Je vais rencontrer le président du Conseil national de la jeunesse de la Generalitat, parce que je suis également ministre de la Jeunesse ; Xavier Trías, le maire de Barcelone ; et Miguel Cardenal. C'est un moment fort pour le sport. Barcelone a fait un grand investissement et un grand effort pour cette fête. Et, bien entendu, je vais soutenir l'équipe française de natation.

Q - Vos compatriotes ont commencé très fort ces championnats du monde de natation 2013.

R - Pour la France, la fête a commencé très vite. L'or au relais 4x100m illustre un doublet incroyable après le dernier titre remporté à Londres, en laissant derrière les Américains et les Russes. Je ne peux pas oublier ceux qui ont nagé le matin pour être classifiés, pour être en finale. Ça a été un relais exceptionnel, ce qui démontre que la France se situe parmi les cinq meilleures nations du monde s'agissant de ce sport-là.

Q - Cela fait des années que vous travaillez dans la lutte contre le dopage. Où en sommes-nous en ce qui concerne votre travail de 1998 en matière de médecine sportive et de dopage ?

R - Nous continuons à avancer. La lutte contre le dopage est un défi qui ne doit pas cesser. Il ne peut pas y avoir d'impunité. Nous avons deux obligations. L'une c'est de préserver la véracité de la compétition. L'amateur de sports ne peut pas douter des résultats, ne doit pas être trompé.

Q - Et l'autre ?

R - Celle de préserver la santé des sportifs. Derrière chaque sportif qui se dope, qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, se cachent des risques pour sa santé. Les sportifs qui se dopent sont de vrais cobayes. Je représente l'Europe à l'Agence mondiale antidopage depuis janvier 2013, et j'ai insisté sur le fait qu'il faut s'intéresser, aussi bien au code antidopage que qu'à la liste de substances, à leur impact aussi bien sur le rendement que sur la santé. En fin d'année, ceci sera souligné lors de la réunion de Johannesburg.

Q - Y aura-t-il d'autres nouveautés ?

R - Nous ferons plus d'efforts en matière d'éducation, de prévention. Il est absolument indispensable de renforcer les pouvoirs de l'AMA pour enquêter et l'indépendance des agences nationales. L'indépendance est essentielle, on ne peut pas être à la fois juge et partie. Ceci doit être très clair. Les organisateurs des compétitions doivent être une chose et les procès pour affaires de dopage en leur sein, tout autre chose.

Q - À quel point l'aveu des sportifs est-il important ?

R - C'est un autre point important, le fait d'en finir avec l'omerta. Une loi du silence a longtemps existé, et nous l'avons vu avec Lance Armstrong ainsi qu'avec d'autres. Si nous voulons avancer, nous ne pouvons pas continuer à agir comme nous l'avons fait pendant les années noires que nous avons connues. Nous ne pouvons pas être naïfs, que ce soit dans le sport professionnel comme dans l'amateur.

Il faut développer des commissions où les sportifs s'expriment librement, qu'ils expliquent les raisons, les pressions, leur entourage... C'est un combat de tous, y compris des sportifs eux-mêmes. Je l'ai dit à l'occasion du Tour : c'est également le combat du peloton pour nous aider à avancer.

Q - Comment percevez-vous la lutte contre le dopage en Espagne ?

R - Les dernières mesures prises aussi bien par l'agence nationale que par la nouvelle législation, dont j'ai pris connaissance au Conseil des ministres à Bruxelles, suit cette voie d'indépendance et d'une législation adaptée.

Q - Peut-on dire que la France soit le porte-étendard mondial de la lutte contre le dopage ?

R - La France a été leader dans cette lutte, mais il faut rester humbles et savoir que nous ne sommes pas parfaits si nous souhaitons rester un moteur dans cette lutte. J'accepte volontiers d'être la représentante de l'Europe au sein de l'AMA. Et, en tant que représentante européenne au sein de l'AMA, je souhaite que l'Europe soit un leader dans cette lutte.

Q - Que pensez-vous du travail du Sénat en ce qui concerne le Tour 1998 ?

R - Cela a été un travail très approfondi, d'une grande qualité et qui n'a pas concerné que le cyclisme. Il y a des conclusions sur la période du Tour, mais le travail touche l'ensemble des sports. Il aborde le besoin d'une indépendance accrue des agences, le besoin d'une prévention, d'un travail d'enquête, d'une autonomie des laboratoires français renforcés... Il y a des conclusions nationales et d'autres dont on doit tenir compte à l'échelle internationale.

Q - Qu'est-ce que justifie le fait de revoir le passé ? Qu'est-ce que cela nous apporte ?

R - Il est vrai que nous avons travaillé sur une époque noire du cyclisme, les années 90. Pour moi, il n'est pas question de stigmatiser qui que ce soit. Revoir ces années noires nous aidera pour l'avenir. Il est essentiel que ceux qui ont été impliqués en finissent avec l'omerta, qu'ils parlent, que l'on puisse avancer sur des tableaux qui existent encore, des situations qui durent depuis cette époque noire.

Le fait d'en finir avec la loi du silence permettra qu'il y ait des sportifs qui se débarrassent d'un fardeau très lourd, qu'ils parlent d'une réalité très lourde, de pressions très fortes, quasi mafieuses, de réseaux organisés. Démanteler cette trame signifie avancer dans cette lutte.

Q - Existe-il une collaboration ?

R - Il y a de plus en plus d'équipes qui rejoignent un mouvement pour un cyclisme crédible. Nous devons compter sur eux et sur le peloton pour pouvoir avancer.

Q - Misez-vous sur une législation qui prévoie, comme en Italie, des peines de prison pour les affaires de dopage ?

R - Personnellement, je m'y oppose. La législation française condamne le trafic de substances dopantes et les sénateurs proposent d'aller plus loin et que la détention et la consommation de celles-ci soient condamnées. Je m'y oppose car le dopage est une question qui a un impact sur la santé publique. Lutter contre les sportifs par la voie pénale serait mettre en cause les habitudes sportives.

Le rôle du ministère des sports n'est pas de créer un environnement pénal mais de protéger les sportifs, leur santé, les protéger des dealers, de la vente de ces produits. Une condamnation pénale constituerait une double sanction : une sanction sportive, qui entraîne la perte de médailles et de titres, puis la pénale, ce qui ne me semble pas une bonne solution. Nous avons d'autres voies.

Q - Qu'avez-vous senti, devant la télévision, quand Armstrong a commencé à déclarer ?

R - Qu'il aurait pu aller bien plus loin. Cela répond à notre idée de vérité et de réconciliation, mais nous avons besoin d'aller plus loin. Il est clair qu'il y a des intérêts juridiques et économiques derrière tout cela. Armstrong est allé un peu plus loin lors de son interview dans Le Monde, mais cela reste insuffisant pour un acteur qui peut beaucoup servir à la vérité.

Q - Comprenez-vous que le cyclisme soit le bouc-émissaire de la lutte mondiale contre le dopage ?

R -Il ne faut stigmatiser aucun sport. J'insiste sur le fait que le Tour ne signifie pas dopage et que le dopage n'a pas lieu que sur le Tour. C'est un sport qui a connu des années noires, mais il avance dans cette lutte. Toutes les équipes sont engagées pour un cyclisme crédible. Nous faisons des progrès sur la nécessité de passeports biologiques.

Le monde du vélo a compris le besoin de travailler ensemble dans cette lutte. Ils ont beaucoup fait. Au sein de la commission du Sénat, il y avait beaucoup de cyclistes, mais il n'y a aucun sport qui soit épargné, tous doivent coopérer. Il est indispensable que le reste des disciplines collaborent à l'image du cyclisme.

Q - Un autre grand problème du sport : les paris illégaux, la triche... Où en sommes-nous sur ce point-là ?

R - La plupart des paris qui sont faits en France sont basés à l'étranger. Si nous voulons avancer en ce qui concerne la triche, il faut le faire à l'échelle internationale et il n'y a pas de cadre légal international. Nous y travaillons, c'est une étape indispensable.

Q - Vous avez lancé le projet «football durable». En quoi consiste-t-il ?

R - Il trouve son origine dans une certaine inquiétude sur l'avenir du sport le plus populaire au monde, et que j'aime. Il s'agit d'une régulation de la situation économique des clubs, de l'explosion salariale, des droits de télévision, des déficits croissants. C'est un problème qui touche l'ensemble de l'Europe.

Le contexte, en période de crise, d'une époque de souffrance économique, est exprimé par le projet de fair-play financier de Michel Platini : ne pas dépenser plus que ce que l'on a. C'est travailler sur un modèle d'équilibre financier, que les investisseurs comprennent que c'est fiable d'être dans le monde du football, que c'est un sport qui unit les pays et qui a besoin de retrouver une stabilité.

Q - Avez-vous parlé de ce projet avec Miguel Cardenal ?

R - Nous en parlerons aujourd'hui. Ainsi que du partage des droits de télévision et notamment en Espagne, de son poids sur le budget des clubs espagnols avec deux géants comme Madrid et Barcelone en tête de liste, puis le reste.

Q - Que pensez-vous de la pénétration du Qatar dans le sport français, notamment au PSG ?

R - Je ne veux pas diaboliser les investisseurs étrangers, qu'il s'agisse du PSG ou de Monaco. Ce qui est important c'est d'avoir des règles communes pour que le championnat ne soit pas décidé uniquement selon des critères financiers. C'est un champ de travail important.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 2 août 2013

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