Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec BFM TV le 16 août 2013, sur la situation politique en Egypte. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec BFM TV le 16 août 2013, sur la situation politique en Egypte.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Le gouvernement égyptien, le régime en place actuellement en Égypte, dit qu'il lutte contre un complot terroriste. On a l'impression qu'il nous dit : nous sommes les bons et qu'il désigne les méchants aussi.

R - De plus en plus on assiste vraiment à un clivage : d'un côté, le gouvernement, les militaires, et de l'autre, les frères musulmans. C'est ce clivage-là qui est extraordinairement dangereux. Il est certain que la répression faite par le gouvernement a été beaucoup trop brutale. En même temps, comme l'a souligné François Hollande, le droit de manifester doit être respecté mais ça veut dire que les manifestants doivent se comporter de manière pacifique. Donc ce qu'il faut essayer de faire, a contrario de ce que l'on voit, c'est retrouver, par le refus de la violence, une capacité de dialogue. Nous en sommes extrêmement loin. Mes collaborateurs me donnaient des chiffres : à l'heure actuelle, on en est à plusieurs dizaines de morts dans la journée. Mais, en même temps, il faut rester très prudent parce que très souvent, les violences se produisent à la tombée de la nuit. Donc ce vendredi, journée de tous les dangers, n'est pas terminé et on pense avec énormément d'inquiétude aux jours qui viennent.

Q - Laurent Fabius, est-ce que vous pensez que le pouvoir égyptien actuel - les militaires - est en mesure de décélérer comme vous dites, c'est-à-dire de donner des gestes d'apaisement ? Est-ce que c'est possible ?

R - C'est ce qu'on lui demande. Je ne dis pas qu'on peut à chaud revenir immédiatement vers ce qu'on appelle la feuille de route, ce qui serait pourtant souhaitable. Mais il faudrait - et c'est ce que l'ONU a demandé hier et c'est ce que nous demandons en permanence - que, de part et d'autre, il y ait des gestes pour diminuer la situation de violence. Et puis, dans un deuxième temps, qu'on puisse revenir au dialogue. Mais ce soir, il faut reconnaître qu'on en est extrêmement loin, d'où toute une série d'initiatives que nous prenons. Hier, nous avons obtenu la réunion du Conseil de sécurité des Nations unies. Le président de la République s'est entretenu toute la journée avec plusieurs de ses homologues. J'ai eu au téléphone mon collègue des Émirats arabes unis. Je recevrai dimanche soir mon collègue du Qatar et j'ai eu mes homologues européens toute la journée, John Kerry également hier, donc on essaie de faire ce travail diplomatique. Mais c'est extraordinairement difficile parce que sur le terrain, les rivalités, les conflits, la crise, la séparation en deux camps s'exacerbent et c'est exactement ce qu'il faut éviter.

Q - Monsieur le ministre, est-ce que vous estimez ce soir que l'Égypte est au bord de la guerre civile ?

R - Elle n'en est malheureusement pas loin. On est dans le chaos à coup sûr. Tous les dangers sont possibles et donc le travail qui doit être celui de la diplomatie et de tous ceux qui sont pour la démocratie, c'est d'essayer de faire décroître cette tension, et je le dis bien, des deux côtés. Il y a évidemment la responsabilité du gouvernement qui est la responsabilité première. Mais il faut aussi que de l'autre côté, on accepte de renoncer à la violence. Et puis, il y a aussi un autre aspect. Vous avez vu qu'un certain nombre d'églises coptes étaient prises à partie, c'est encore une autre division qui s'installe auprès des minorités religieuses. Donc tout ceci compose une situation absolument explosive d'autant que la région elle-même est éruptive puisque vous êtes tout près de la situation syrienne, de la situation israélo-palestinienne, de ce qui se passe en Irak, en Jordanie et au Liban.

Q - La question qui se pose ce soir, c'est que va faire l'Europe ? On voit bien que le président de la République François Hollande essaie de coordonner la réaction européenne avec Angela Merkel. Catherine Ashton appelle à des réactions appropriées. Est-ce qu'il n'est pas temps pour l'Europe de suspendre son aide à l'Égypte ?

R - Alors concrètement, il doit y avoir lundi une réunion de nos collaborateurs à Bruxelles et dans la semaine, nous, les ministres des affaires étrangères, nous allons nous réunir. J'ai déjà eu au téléphone beaucoup de collègues et nous discutons de cette situation.

Mais en ce qui concerne l'aspect économique, rien n'est exclu. Simplement, il faut que nous essayions de faire diminuer la tension tout en tenant compte de l'extrême difficulté de la situation. Chacun doit pouvoir y contribuer. Ceux qui peuvent faire pression auprès des frères musulmans, peuvent le faire. Ceux qui ont une influence sur le gouvernement, peuvent le faire. Et puis l'Europe qui n'a pas d'agenda caché, qui est une puissance de paix avec les pays qui la composent, doit pouvoir aller dans le même sens et c'est là où la question de notre aide économique se pose. Nous avons prévu, sur la période 2011-2013, d'engager 450 millions d'euros. Ce sont des chiffres qui sont certes importants mais faibles par rapport à ce que donnent les États-Unis chaque année, plus d'un milliard d'euros et ce qu'ont promis les pays du Golfe, soit près de 12 milliards d'euros. Mais en tout cas, je n'exclus aucune approche qui permette de réduire la tension, parce que c'est ça la priorité absolue.

Q - Ça veut dire que pour la France, il serait possible éventuellement si les militaires ne font pas de geste important pour rétablir le calme, la France n'exclut pas de suspendre son aide...

R - Pour le moment, je n'exclus rien, il faut qu'on en discute avec nos collègues européens. Si on doit trouver une solution européenne, ce n'est pas la France qui décidera seule. Mais on peut envisager différentes choses et je le répète, l'objectif est de faire diminuer la tension et de revenir au dialogue. Ça paraît très difficile aujourd'hui mais c'est ce qu'il faut obtenir. Et puis après revenir à ce que les Anglais appellent «the road map», c'est-à-dire la feuille de route. Il y a une feuille de route qui prévoit le retour au pouvoir civil, l'ouverture du gouvernement, des modifications constitutionnelles et l'organisation d'élections. Évidemment, quand on voit les violences qui se déroulent actuellement dans plusieurs villes d'Égypte, on se dit qu'on en est très loin. Mais l'objectif de tous les gens raisonnables, c'est faire diminuer la tension.

Q - Est-ce que vous craignez, M. le ministre, pour terminer, Laurent Fabius, vous craignez une évolution à la syrienne, en Égypte, que le pays implose ?

R - La situation n'est pas la même. En Syrie, vous avez à la fois un conflit local, un conflit régional et maintenant un conflit international puisque la guerre est alimentée par l'Iran, par la Russie, par le Hezbollah et heureusement, ce n'est pas la situation de l'Égypte. Mais en même temps, l'Égypte, sans vouloir comparer les drames, c'est une situation numériquement beaucoup plus importante puisque c'est 85 millions d'habitants avec évidemment toute une série de conséquences sur la paix locale.

Je pense aussi à nos ressortissants. J'ai pris une décision ce soir au vu de la situation : après avoir pris les attaches de tous nos représentants, on a franchi un degré supplémentaire. Désormais, il est formellement déconseillé aux Français de voyager en Égypte. Cela veut dire qu'il n'y aura plus d'organisation de voyages par les tours opérateurs. On demande à nos compatriotes qui résident en Égypte - il y a à peu près 6.000 Français immatriculées, alors que beaucoup sont en vacances mais en même temps il y a des touristes - donc on leur demande de ne pas sortir en ville évidemment. Nous sommes déjà en train de réfléchir parce que les vacances vont se terminer là-bas et la rentrée des classes est le 3 septembre. En fonction de l'évolution de la situation, je verrai si je dois prendre la décision de fermer ou non le lycée français. Mais d'ores et déjà tout voyage est formellement déconseillé et cela s'impose à tous.

Q - Merci M. le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, en direct sur BFM TV, merci d'avoir été avec nous.

R - Merci à vous. Je vous en prie.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 20 août 2013

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