Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec France Inter le 30 septembre 2013, notamment sur la crise syrienne, le nucléaire iranien et sur la question des Roms. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec France Inter le 30 septembre 2013, notamment sur la crise syrienne, le nucléaire iranien et sur la question des Roms.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - La Syrie d'abord, la Syrie qui promet de coopérer au démantèlement de son arsenal chimique, vous faites confiance à Bachar Al-Assad et aux Russes qui ont obtenu cet accord ?

R - Il faut que ce soit une confiance surveillée.

Q - Elle vous semble suffisamment surveillée, Laurent Fabius ?

R - Elle doit l'être ! Ce qui est important c'est qu'on ait trouvé un accord que l'on cherchait depuis longtemps et que finalement il n'y ait pas eu de veto. De ce point de vue, la semaine dernière à l'ONU a été une semaine très intéressante, je l'ai appelée «la semaine internationale du dégel». D'un côté, il y a ce qui se passe en Syrie où l'on courait après une résolution et on l'a obtenue, même si elle n'est pas toujours aussi satisfaisante qu'on aurait pu le souhaiter, mais la France n'est pas toute seule au Conseil de sécurité. Et de l'autre côté, sur le dossier du nucléaire iranien, les choses bougent peut-être un peu. Il y a des signes qui sont positifs, mais il faut être très vigilant.

Q - La France n'est pas toute seule, dites-vous, pourriez-vous dire ce matin Laurent Fabius que vous êtes très loin de vos objectifs initiaux...

R - Ah non ! Pas du tout.

Q - Il y a un mois vous vouliez punir Bachar Al-Assad, il n'en est plus question, il était un paria, il est devenu un interlocuteur ? Quel succès !

R - Non ! Je suis en désaccord complet avec vous. Nous avions fixé trois conditions à la négociation : 1°) qu'il soit reconnu sur un plan international que l'utilisation des armes chimiques était à l'encontre de la loi internationale. Ce qui a été obtenu avec comme conséquence que le Conseil de sécurité peut s'en saisir à tout moment. Deuxième point, nous avions dit qu'il fallait que dans la résolution il soit dit que les responsables devaient être tenus pour pénalement responsables, c'est écrit.

Q - Mais, là, ce pays n'est pas mentionné ?

R - Oui ! Mais la responsabilité...

Q - La Cour Pénale Internationale ?

R - Quand on connaît un peu les sujets, la responsabilité pénale pour des crimes contre l'humanité sera jugée devant la CPI.

Troisième point, nous avions dit qu'il fallait que ce soit sous le chapitre VII et celui-ci est expressément mentionné.

Q - Il est mentionné mais la résolution n'est pas sous le chapitre VII, Laurent Fabius ?

R - Entrons un instant dans les détails. Ce qui est dit c'est que s'il n'y a pas respect de la résolution, il y aura des sanctions sous le chapitre VII.

Q - Mais il faudra une autre résolution ?

R - De toutes les manières, pour être précis, la Russie si elle veut, peut mettre son veto et que l'ensemble ou seulement une partie de la résolution soit sous le chapitre VII.

C'est pourquoi je dis que la fermeté a payé, parce que rien de cela n'aurait été possible s'il n'y avait pas eu la menace de frappes, c'est clair et net. De plus, même si on n'a pas obtenu tout ce que l'on souhaitait, je vous fais volontiers cette remarque, je pense qu'il y a une grande différence entre un Conseil de sécurité paralysé et un Conseil de sécurité qui décide à l'unanimité.

Q - Ce n?est pas un répit pour Bachar Al-Assad qui peut continuer à mener sa guerre conventionnelle contre les insurgés ?

R - Eh bien c'est vrai qu'il va y avoir une situation paradoxale, pour employer un mot neutre. D'un côté sur les armes chimiques je pense que ce qui devait être décidé a été décidé, mais, de l'autre côté, on continue à tuer tous les jours avec les armes conventionnelles.

Q - Hier encore...

R - Mais bien sûr ! C'est la raison pour laquelle le deuxième résultat que nous avons obtenu - et là encore il faut être très vigilant - c'est que la Conférence dite de Genève II, où il faut trouver une solution politique, est prévue pour la mi-novembre. Cela ne va pas être facile à organiser mais c'était une demande que nous faisions depuis longtemps et elle a été satisfaite.

Q - Les Européens pourront-ils faire entendre leur voix dans cette conférence puisque Bachar Al-Assad a dit lors d'une interview à la télévision italienne que les Européens n'étaient plus en capacité d'intervenir sur le plan...

R - M. Bachar Al-Assad raconte ce qu'il veut. Quand on l'entend, on doit l'écouter comme un criminel contre l'humanité qui est responsable de plus de 100.000 morts et qui a fait gazer 1.500 personnes de sa population. C'est vrai qu'au départ c'était une affaire surtout russo-américaine. Puis, au cours de discussions dans le format en P5, c'est-à-dire les 5 membres permanents du Conseil de sécurité, plus le Secrétaire général des Nations unies, M. Ban Ki-moon, j'ai proposé et obtenu que le rapport soit présenté devant les 5 membres permanents, donc ce sera bien sûr les Russes et les Américains - qui jouent un rôle important - mais aussi les Français, les Britanniques et les Chinois.

Q - Plusieurs sources indiquent que la Russie a poursuivi de façon massive ses livraisons d'armes conventionnelles au régime syrien ces dernières semaines ?

R - Elle le dit.

Q - C'est vrai ?

R - Elle le dit ! Et ils prétendent que c'est l'exécution de contrats anciens. Mais c'est une observation que j'ai faite très souvent à mon homologue russe, Sergueï Lavrov. Je lui ai rappelé qu'il disait : «il faut arrêter les livraisons d'armes», mais vous - et les Iraniens aussi d'ailleurs - vous continuez à les livrer. Donc le but de la réunion de Genève II est de rechercher une solution politique et, je l'espère, un cessez-le-feu.

Q - Et quid des armes promises aux rebelles, Laurent Fabius ?

R - Par la France, vous voulez dire ?

Q - Oui ! Par la France ou par d'autres Européens.

R - Nous livrons déjà, depuis pas mal de temps, des armes non létales et nous respectons les obligations de l'Europe qui a décidé qu'on pouvait livrer des armes, mais sous certaines conditions précises, ce que nous faisons.

Q - La question des Roms à présent, Laurent Fabius. Est-ce que cette question est liée à la place de la Roumanie et de la Bulgarie au sein de l'Union européenne et de l?éventuelle entrée de ces deux pays dans l'Espace Schengen ?

R - Je dois dire que j'ai été assez surpris de cette polémique, j'en ai discuté d'ailleurs avec mon collègue roumain qui était à New York.

Je pense qu'il faut distinguer trois choses : d'une part, depuis que la Bulgarie et la Roumanie sont dans l'Europe leurs citoyens peuvent circuler, les Roms peuvent circuler, librement. Simplement ils doivent respecter les lois - et de ce point de vue-là c'est quelque chose qui existe depuis 2007, c'est ancien.

Deuxième point, en ce qui concerne le droit du travail. Ils ont le droit de travailler dans certains métiers, la liste de ces métiers a d'ailleurs été élargie par le gouvernement précédent. Troisième point, Schengen. Il n'a pas été décidé encore - cela doit être décidé au 1er janvier - si ou oui ou non la Bulgarie et la Roumanie pouvaient adhérer à Schengen. Quelle serait la conséquence s'ils adhéraient à Schengen ? Non pas ce que l'on entend régulièrement, mais cela veut surtout dire que des personnes venant de pays situés en dehors de l'Europe pourraient pénétrer en Bulgarie et en Roumanie et, ensuite...

Q - Donc limitrophes de la Roumanie et de la Bulgarie !

R - Et, ensuite, pouvoir pénétrer librement dans l'ensemble de l'Europe. Il y a là un problème parce qu'il faut être sûr que la Bulgarie et la Roumanie auront les moyens de surveiller ces flux - et là on doit en décider avant la fin de l'année - et c'est vrai que, pour le moment, il nous semble que les conditions ne sont pas remplies.

Voilà exactement comment le problème se pose. Alors compte tenu de la situation - j'ai été maire pendant longtemps - cela pose d'énormes difficultés, sociales notamment, parce qu'il y a des gamins qui volent. Tout cela est parfaitement exact, mais il faut bien cerner la question telle que j'ai essayé de la définir.

Q - La Roumanie fait-elle tout ce qu'il faut pour résoudre ce problème de ces populations particulières, sachant qu'il y a des subventions européennes avec des montants très importants...

R - Et qui ne sont pas utilisées. C'est un point dont nous avons discuté avec mon collègue roumain, le reproche qui leur est souvent fait, c'est de dire : «Écoutez ! Il y a des sommes disponibles et vous ne les intégrez pas». Mais ce n'est pas simplement à la Roumanie à qui il faut faire ce reproche. C'est à l'ensemble des pays européens. Mais je pense qu'il y a des efforts à faire et mon collègue roumain m'a dit qu'ils étaient tout à fait prêts à envoyer davantage de policiers et ils en envoient davantage en France. Ils demandent aussi - et je pense que c'est une bonne chose - que les gamins qui sont arrêtés en tant que voleurs ne soient pas arrêtés puis immédiatement relâchés, qu'il y ait des contrôles beaucoup plus forts. Je ne nie pas qu'il y ait un grand problème social, mais en même temps, par rapport à Schengen, je pense qu'il faut remettre les choses là où elles sont.

Q - Donc l'entrée, l?éventuelle entrée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l'Espace Schengen...

R - Dans les conditions actuelles cela me paraît très difficile.

Q - Cela vous parait difficile ! Mais...

R - Et la décision sera prise avant la fin de l'année, pour le 1er janvier.

Q - Et la France manifeste une opposition...

R - Oui ! S'il n'y a pas un changement de conditions, nous n'y sommes pas favorables.

Q - Mais cette éventuelle entrée ne modifierait pas de façon substantielle les conditions d'aller et venue des Roms de la Roumanie en France ?

R - Exactement ! Parce que les autres problèmes que nous avons cités doivent être réglés.

Q - Beaucoup de questions M. Fabius sur la Syrie, l'Iran, la Roumanie et la Bulgarie. Un mot tout de même, il y a tout juste une semaine, nous étions à Berlin au lendemain des élections allemandes. Nous étions installés à l'Institut français, bâtiment historique situé sur le Kurfürstendamm, les Champs Élysées berlinois, bâtiment dont vos services ont annoncé la vente au printemps dernier. C'est une annonce qui a suscité beaucoup d'émotions, pas seulement chez les personnels de cet Institut mais aussi chez les politiques allemands, les politiques berlinois.

Cette vente est-elle toujours d'actualité Monsieur le Ministre ?

R - J'ai demandé à notre ambassadeur M. Gourdault-Montagne, de faire le point là-dessus. C'est un très beau bâtiment mais il coûte extrêmement cher et il n'est pas occupé comme il devrait l'être.

Q - Doit-on vendre tout le bâtiment ? Continue-t-on à utiliser le cinéma qui est au rez-de-chaussée ? Tout cela est à l'étude.

R - Il faut bien sûr rester très présent en Allemagne, l'Allemagne est notre premier partenaire mais en même temps, je suis amené, à encourager un mouvement général d'économies, comme l'ensemble de l'État.

Q - Vous vendez en effet les résidences d'ambassadeurs qui sont parfois très prestigieuses mais qui ne servent pas à grand-chose, comme à New York. Mais là, on a un bâtiment qui a un rayonnement culturel important.

R - Bien sûr, ce n'est pas tellement la question du produit de la vente, c'est plutôt que cela coûte extrêmement cher en fonctionnement. Il faut donc voir si cela peut être utilisé autrement et de meilleure manière. En tout cas, sur le fond, notre présence en Allemagne restera très forte.

Q - La décision sera prochaine ?

R - Oui, avant la fin de l'année.

Q - Quels moyens a-t-on pour prendre un contrôle efficace au niveau des instances internationales de l'enrichissement de l'uranium iranien ?

R - C'est un grand sujet dans lequel nous sommes vraiment plongés car vous avez vu que François Hollande a reçu le président Rouani l'autre jour et j'ai reçu mon homologue iranien. Nous avons également eu une réunion à 5+1 avec l'Iran sur la question du nucléaire. Nous avons une réunion entre techniciens à le la mi-octobre.

En deux mots, le problème se pose ainsi : nous sommes tout à fait d'accord pour que l'Iran puisse utiliser le nucléaire civil mais, en revanche, nous ne sommes absolument pas d'accord pour la bombe atomique pour l'Iran. Ceci relève de la prolifération nucléaire et cela aurait des conséquences cataclysmiques.

Jusqu'à présent, l'Iran n'a pas voulu négocier, cela fait dix ans que cela dure et là, il semble qu'il y ait une certaine ouverture. Nous verrons si elle est réelle ou si c'est simplement des mots. Je précise l'objectif que nous poursuivons car je comprends bien votre question. D'une part, il faut que l'Iran accepte, sous contrôle évidemment de l'AIEA, de se débarrasser de ce qui aujourd'hui contribue à une utilisation militaire de son programme nucléaire. Mais il faut aussi - ce qui est plus compliqué mais nécessaire - que l'on trouve les moyens de s'assurer qu'il renonce définitivement au nucléaire militaire. Il ne s'agit pas de renoncer pour six mois et ensuite, de repartir de l'avant. Ceci d'autant plus, qu'entre temps, les centrifugeuses continuent de tourner, l'Iran en a quand même 18 000. Il y a un élément nouveau qu'il faut avoir à l'esprit, c'est que, jusqu'à présent, les réacteurs étaient de type classique, maintenant ce pays est en train de terminer un réacteur que l'on appelle plutonigène c'est-à-dire qui développe du plutonium et si ce réacteur est complètement terminé, il ne peut plus être détruit.

Donc, oui nous voulons saisir au bond l'ouverture iranienne s'il elle existe vraiment, mais ne pas être dupe.

Q - Il me semble que sur la question du nucléaire, le nouveau président Rouani n'a pas bougé d'un millimètre, il n'a pas fait de promesse ou de chose comme cela. Sur quoi se fonde cette reprise de dialogue, la poignée de main avec François hollande ou le coup de fil avec Barak Obama ?

R - Je pense que ce n'est pas exact. Les déclarations qu'il faut vérifier dans les faits ont été ouvertes à la fois parce que le président Rouani a dit plusieurs fois qu'il ne voulait pas du nucléaire militaire - c'est quelque chose de nouveau - et d'autre part parce qu'ils ont une attitude sur le plan économique et politique qui est beaucoup plus ouverte qu'avant. Avant, lorsqu'ils parlaient des Américains, ils les appelaient «le grand Satan» et maintenant, ils téléphonent au président Obama.

Nous pensons que s'il y a une opportunité, il faut la saisir bien sûr mais en revanche, il faut être très précis, méticuleux et contrôlé tout cela. Il s'agit de ne pas être naïf.

Q - Une conférence de paix sur la Syrie s'ouvre à la mi-novembre. En mettant les choses au mieux, cette conférence aboutit à un cessez-le-feu, grosso modo sur les lignes de fronts actuels. Comment éviter et faut-il vouloir l'éviter à tout prix que ce cessez-le-feu n'aboutisse à une partition de fait de la Syrie ?

R - Oui, il faut souhaiter l'éviter. L'objectif de Genève II est extrêmement précis, ce n'est pas une discussion générale à propos de la Syrie. Cet objectif est que les deux parties, des représentants du régime de Bachar Al-Assad et des représentants de l'opposition modérée se mettent d'accord sur la constitution d'un gouvernement provisoire doté de tous les pouvoirs exécutifs - c'est-à-dire, parvenir, et ce ne sera pas facile, à ce qu'il y ait une discussion en présence des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, et d'autres peut-être, et parvenir à ce qu'il y ait un accord sur un gouvernement de transition qui permette de préparer les élections pour une Syrie respectueuse des minorités unifiée.

Voilà l'objectif, j'espère que l'on va y arriver. Sinon, on risque d'aller vers une espèce de partition qui serait dramatique, pas seulement pour la Syrie mais aussi pour les pays voisins, le Liban, la Jordanie, la Turquie et d'autres.

Q - N'avons-nous pas été le jouet des Russes et des Américains dans cette affaire syrienne ?

Je vous ai écrit le 31 août, vous ne m'avez jamais répondu, je citais le général Fleury dans Le Monde du 24 août 2012 : «En Syrie, (inaudible)», il parlait de la Libye. L'armée d'Assad totalise 500 avions de combat, soit deux fois plus que nous. Nous ne serions qu'une petite force d'appoint placé sous les ordres de Washington, à condition que cette dernière intervienne.

Un dernier mot : il y a eu le rapport des deux otages belge et italien qui sont revenus de Syrie et ils disent bien que ce sont des islamistes qui ont pris le pouvoir en Syrie, les rebelles et que ce sont vraiment des bandes qui rançonnent, ce ne sont vraiment pas des révolutionnaires à contacter et à fréquenter.

Voilà, Cher Ministre, ce que je voulais vous dire.

R - Je suis désolé si je ne vous ai pas répondu mais si vous avez la gentillesse de me remettre un petit mot, là je vous répondrai mais évidemment le courrier est considérable.

Votre question et votre observation m'amènent à faire une mise au point parce que c'est le centre de votre observation.

En Syrie, il n'y a pas deux forces, il y a trois forces au moins. Il y a d'un côté Bachar Al-Assad - on connait son tragique bilan - et l'argument qu'il utilise pour avoir des soutiens c'est de dire : «Si vous voulez être défendu contre les extrémistes, contre les terroristes, il faut me soutenir». Il est vrai que, de l'autre côté, il y a aussi des mouvements terroristes qui, malheureusement, progressent. Et puis il y a la grande masse qui est celle que nous soutenons qui est l'opposition modérée, dirigée par la Coalition nationale syrienne, qui, eux, ne veulent pas, bien sûr, le pouvoir de Bachar Al-Assad mais qui veulent une Syrie respectueuse des minorités et unitaire. Voilà comment se présente la situation là-bas.

Donc, à Genève II, conférence politique, nous voulons trouver un accord même si c'est très difficile bien sûr, entre d'un côté des représentants du régime et l'opposition modérée pour que ce ne soit pas les terroristes, les extrémistes, Al-Qaïda qui tirent les marrons du feu.

En ce qui concerne les Russes et les Américains, je pense que, de toutes les manières, il est reconnu maintenant que, s'il n'y avait pas eu une attitude d'extrême fermeté par rapport à l'utilisation du chimique, notamment de la part de la France, rien n'aurait bougé.

Q - Ce que vous appelez les modérés, Laurent Fabius, que représentent-ils aujourd'hui en Syrie ? On a vu, la semaine dernière, que les principaux groupes rebelles présents sur le terrain ont décidé de...

R - Non, pas les principaux...

Q - ... former une alliance dont fait partie la branche locale d'Al-Qaïda

R - Oui, mais nous, nous avons demandé l'inscription de ce que l'on appelle Al-Nosra, la branche locale d'Al-Qaïda, sur la liste des organisations terroristes. Et, très heureusement, la coalition modérée a refusé bien sûr toute alliance avec ceux-là, de même que ceux-là refusent d'aller à Genève II.

Par rapport à votre question sur ce que représentent les modérés en Syrie, nos services nous disent que la coalition modérée représente à peu près 80 % et les autres 20 %.

Q - Si personne ne les aide sur le terrain, si on ne leur donne que des armes non létales c'est-à-dire pas d'armes du tout, le rapport de force va continuer à empirer en leur défaveur. Parce que pour cesser le feu, il faut cesser le feu avec des gens qui ont le feu ; s'ils n'ont pas le feu...

R - Oui, mais il y a des pays, notamment des pays arabes, qui fournissent des armes à cette Coalition. De la même façon que la Russie et l'Iran fournissent des armes au régime.

Donc, l'objectif est d'avoir à la fois le cessez-le-feu et ensuite...

Q - ... Il y a quand même une grande inégalité de fournitures d'armes et les laïcs, les modérés vous appellent maintenant et disent : fournissez-nous des armes. Maintenant, ils se battent contre Al-Qaïda.

R - Bien sûr, ils se battent des deux côtés à la fois. C'est la raison pour laquelle il faut les soutenir d'un côté contre le régime et de l'autre contre les terroristes...

Q - La France veut-elle donner des armes létales ?

R - Je vous ai défini la position de la France qui est d'aider la coalition, en même temps de respecter les consignes européennes. Nous voulons aider la Coalition mais nous ne voulons pas que les armes que nous donnons puissent tomber dans des mains adverses.

Q - On n'a pas parlé, Laurent Fabius, de la situation en Afrique centrale. La France pourrait-elle être amenée à intervenir en Centrafrique pour faire cesser le chaos ?

R - Nous avons 450 hommes qui sont là-bas. Nous avons soulevé la question de manière extrêmement forte à la session des Nations unies, comme nous l'avions fait l'année dernière pour le Mali. La situation n'est pas du tout la même. Mais il y a quatre pays limitrophes de la République centrafricaine qui interviennent, qui vont augmenter leur intervention. La France va y prêter son concours. Tout cela sous contrôle à la fois de l'Union africaine et de la communauté internationale, c'est-à-dire de l'ONU. Nous sommes les référents internationaux de cette opération.

Q - Concernant les Roms, est-ce que cela n'a pas été une erreur d'intégrer la Bulgarie et la Roumanie dans l'Union européenne ?

Permettez-moi de dire quand même un mot d'un sujet absolument crucial : le changement climatique. Je pense que le fait de parler de changement climatique est dangereux parce que les gens ont l'impression qu'il ne s'agit que de petits changements. En réalité, c'est une catastrophe ! Nous parlons d'un dérèglement climatique massif ! C'est un précipice qui est devant nous ! Si nous n'agissons pas, nous, cela veut dire qu'il n'y aura plus de vie possible !

Donc, la France a pris la décision d'être en première ligne à ce sujet. Nous souhaitons organiser à Paris la conférence sur le climat de 2015. C'est au cours de cette grande réunion que devront être prises des décisions importantes. Nous sommes en train de commencer à la préparer.

À la fin de l'année, il y aura d'abord la conférence de Varsovie, qui sera suivie de réunions au Pérou et à New York. Mais c'est à Paris que devront être prises les décisions en 2015.

C'est un sujet qui probablement, par son importance, dépasse tous les autres.

Q - Trouvez-vous que les projets de transition énergétique proposés par le président sont à la hauteur de l'enjeu ?

R - Ils vont tout à fait dans le sens qu'il faut. Mais même si l'Europe et la France sont singulièrement en pointe sur cette question, il convient de convaincre les autres pays d'en faire plus. Je vois un mouvement positif chez le président Obama, un mouvement positif chez le président chinois Xi Jinping. Il reste beaucoup d'autres pays à convaincre, cela va être notre tâche.

Q - Concernant les Roms, est-ce que cela n'a pas été une erreur d'intégrer la Bulgarie et la Roumanie dans l'Union européenne ?

R - C'est effectivement la question qu'il faut poser initialement. Vous savez qu'il y a un grand mouvement qui a commencé avec la chute du Mur de Berlin. Les pays que l'on disait de l'Est, petit à petit, s'intègrent. Il faut simplement fixer des conditions à leur intégration et c'est peut-être que ces périodes de transition, ces conditions n'ont pas été posées d'une façon suffisamment réaliste. Maintenant, nous sommes dans cette situation, on ne peut pas revenir en arrière. Il faut donc prendre des précautions, toute une série de dispositions ; on ne peut pas faire comme si le problème n'existait pas.

Le problème, c'est la question des conditions d'accompagnement. Je pense qu'il était difficile de ne pas les intégrer, de ne pas les autoriser à venir en Europe. Maintenant les conditions d'accompagnement doivent être prises en compte de manière extrêmement précise, plus précises qu'elles ne l'ont été.

Q - Vous avez vu hier soir le film Quai d'Orsay qui sort dans un mois dans les salles qui représente en partie une période où la France s'est dressée contre l'intervention américaine en Irak. Avez-vous reconnu le ministère où le film a été tourné ?

R - Oui, j'ai prêté le ministère pendant onze jours pour le tournage. Cela montre les décors magnifiques du Quai d'Orsay, mais sur le fond, j'ai trouvé cela assez bien mené. Ce qui m'a plu, c'est qu'il montre à la fois que l'on s'occupe des crises en permanence - on vit à 250 km/heure - et en même temps les questions de fond ; c'est l'équilibre que j'essaie de trouver. C'est mon travail de m'occuper des crises - l'Iran, la Syrie, la Centrafrique -, mais en même temps il y a les questions de long terme : le réchauffement climatique, la lutte contre la pauvreté, la construction de l'Europe. C'est cet équilibre qu'il faut trouver, mais d'une manière calme.

Q - Faites-vous partie de ceux qui voudraient que François Hollande soit aussi tranchant en politique intérieure qu'il ne l'ait en politique extérieure ?

R - Je m'occupe modestement de la politique extérieure de la France et François Hollande les choses sont parfaitement fluides et je n'ai pas observé jusqu'à présent de couacs (...).


source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 1er octobre 2013

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