Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre du budget, à "RMC" le 31 octobre 2013, sur la suspension de l'écotaxe, la taxation sur les hauts revenus et les négociations avec les patrons du foot français. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre du budget, à "RMC" le 31 octobre 2013, sur la suspension de l'écotaxe, la taxation sur les hauts revenus et les négociations avec les patrons du foot français.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard, Malherbe Apolline (de).

FRANCE. Ministre du budget;

ti : PATRICK CHENE
Alors, avant d'évoquer des sujets plus techniques, parlons de la libération des otages, comment le ressentez-vous, en tant que membre du gouvernement, c'est un souffle positif sur l'ensemble du gouvernement ?

NICOLE BRICQ
C'est une très bonne nouvelle. Et je ressens beaucoup de joie, parce que, nous avions, dans les quatre otages, Pierre LEGRAND, qui était un volontaire international en entreprise, il fait partie de ces 7.600 jeunes que nous envoyons à l'international, qui débutent leur carrière là-bas, et qui rendent service aux entreprises françaises, et je pense à lui et à ses parents et à la joie qu'ils doivent ressentir à savoir qu'il est libéré.

PATRICK CHENE
Lorsqu'on reçoit une ministre ou un ministre, il y a une règle du jeu qui nous oblige – on l'a vu de plus en plus – à une certaine réserve, à de la solidarité sur la plupart des sujets, alors, est-ce que ça vaut le coup finalement que j'essaie de perdre du temps à vous demander votre avis sur différents sujets, et d'abord, une petite question très pratique, devez-vous toujours demander l'autorisation avant de vous exprimer sur les sujets qui concernent le gouvernement ?

NICOLE BRICQ
Ah, en ce qui me concerne, je n'ai jamais eu de problème, donc je fais ce que j'ai à faire, et au sein d'un gouvernement qui assume ses responsabilités.

PATRICK CHENE
Mais si je vous parle de l'écotaxe, je perds mon temps ?

NICOLE BRICQ
Ah, pas du tout !

PATRICK CHENE
Non ? Vous pouvez me justifier ce que certains appellent la reculade ?

NICOLE BRICQ
Oui, je pense que ça prouve une chose, c'est que nous ne sommes pas sourds, que nous entendons les revendications. Et en ce qui concerne l'écotaxe, elle est suspendue, on va discuter de ses modalités, on ne l'a peut-être pas fait assez. Mais le principe est excellent…

PATRICK CHENE
« On ne l'a peut-être pas fait assez », c'est quand même un terme…

NICOLE BRICQ
Le principe est excellent, parce que, au moment où… et elle prend sens dans la politique du gouvernement, notamment des transports, puisque nous avons adopté un schéma national des infrastructures terrestres dans lequel on bascule le fret vers le rail, parce que nous sommes engagés dans cette transition écologique. Donc l'écotaxe est là pour accompagner ce basculement, et donc elle a tout son sens.

PATRICK CHENE
Alors, votre job, si je puis dire, c'est de stimuler le commerce extérieur, mais ça vous agace quand on dit toujours en France, c'est devenu… mais malheureusement, les chiffres le montrent, que le commerce extérieur, eh bien, c'est un peu le boulet, le mauvais élève de l'économie française.

NICOLE BRICQ
Eh bien, c'est le reflet de la perte de compétitivité de notre économie, et notamment le fait que l'industrie a beaucoup souffert. Quand je vais dans les usines, soit en France, soit à l'étranger – ça m'arrive souvent, je l'ai encore fait au Mexique en fin de semaine dernière –…

PATRICK CHENE
Je vais vous en parler…

NICOLE BRICQ
Eh bien, je vois bien que toutes les machines qui servent à fabriquer les produits ne sont plus françaises. Donc il faut réarmer notre industrie, et c'est le sens du pacte de compétitivité, nous allons bientôt en tracer le bilan, puisque, il a été lancé par le Premier ministre le 6 novembre de l'année dernière, et c'est vrai que le crédit d'impôt compétitivité emploi, qui finalement transfère vingt milliards d'euros sur les entreprises, il est fait notamment dans un plan plus complet pour réarmer nos entreprises.

PATRICK CHENE
Alors, il y a les chiffres, cinq milliards de déficit commercial en août, trente milliards sur le premier semestre, mais au-delà des chiffres, est-ce qu'il y a une sorte de mal endémique, est-ce qu'il y a un esprit français qui s'est un peu replié sur lui-même, qui pensait longtemps qu'il était le maître du monde, et qui n'a peut-être pas eu, j'allais dire, l'humilité de faire ce qu'il fallait pour mériter la confiance de nos voisins ?

NICOLE BRICQ
Le diagnostic, il a été fait, le rapport GALLOIS est excellent, il nous guide toujours, c'est de là qu'a découlé le pacte de compétitivité. Mais nous avons d'excellents ingénieurs. Nous sommes très innovants, très innovants. Il y a plein de domaines où nous sommes les meilleurs au monde, dans des marchés de niche, nous avons des start-up, des PME très innovantes. Mais nous n'avons pas assez d'entreprises, et nous n'avons pas assez de grandes entreprises solides à l'international, je ne parle pas de nos grands groupes, nos fleurons, nos flagship, comme on dit, qui, eux, sont à l'international depuis des années. Il faut qu'on fasse les champions de demain, on s'y emploie, et c'est vrai que pour tenir le coup à l'international, parce qu'il y a une guerre commerciale quand même, il ne faut pas se la cacher, et une guerre économique, eh bien, il faut être solide. C'est pour ça qu'on a créé la Banque publique d'investissement, pour financer les entreprises.

PATRICK CHENE
Alors, il y a un paradoxe, de plus en plus de jeunes s'en vont, on résume parfois le départ des Français à l'exil fiscal, ce qui est une erreur, il y a aussi des talents qui s'expriment à l'étranger, parce qu'ils trouvent à l'étranger un terrain qu'ils ne trouvent peut-être pas en France, vous le ressentez comme ça ?

NICOLE BRICQ
Je vous l'ai dit, nous, nous avons 7.600 jeunes à l'international, et il y a 40.000 demandes, ça prouve qu'il y a une appétence pour sortir des frontières…

PATRICK CHENE
Ce qui est une bonne nouvelle…

NICOLE BRICQ
Excellente nouvelle. Et j'ai reçu l'objectif, du reste, de passer à 25% de plus de volontaires internationaux en entreprise. Alors, il faut les mettre là où les entreprises en ont besoin, c'est un support essentiel, et en même temps, cette appétence aux carrières internationales, c'est plutôt une bonne chose pour nous, mais ils reviennent aussi, ils reviennent en France…

PATRICK CHENE
Il faut qu'ils reviennent.

NICOLE BRICQ
Ils reviennent, ils repartent, je trouve que c'est plutôt bien, mais n'oublions quand même pas que nous faisons l'essentiel de notre commerce extérieur à l'intérieur de l'Union européenne.

PATRICK CHENE
Exact.

NICOLE BRICQ
Et la France est vraiment la deuxième économie d'Europe, c'est 60%, et 40% dans la zone euro. Donc ce n'est pas la France, mais c'est l'Europe.

PATRICK CHENE
Alors, pour faire mieux, pour éviter donc ce déficit commercial endémique, il faut se tourner un peu plus loin, notamment vers les Etats-Unis, avec un fameux accord de libre échange qui est actuellement à l'étude, est-ce que le scandale de la NSA, de l'espionnage, pour être plus direct, est-ce que ce scandale peut mettre en danger l'accord qui est en train d'être construit ?

NICOLE BRICQ
D'abord, le déficit du commerce extérieur n'est pas endémique, il y a dix ans, nous étions positifs. Donc il n'y a pas de fatalité. Et je peux vous dire que je m'emploie à le redresser, comme tout le gouvernement, du reste. Mais c'est évident que les accords de libre-échange permettent, peuvent permettre à nos entreprises de leur ouvrir des marchés, et de prospérer à l'étranger, et de créer en même temps des emplois en France, parce que le commerce extérieur, c'est fait pour ça, ce n'est pas fait uniquement pour se faire plaisir, c'est fait pour créer des emplois en France. Et donc l'accord avec les Etats-Unis, c'est un horizon qui n'est pas immédiat, parce que nous avons donné mandat à la Commission européenne pour négocier, mais nous n'avons pas encore commencé cette négociation, puisqu'il y a eu un round d'observation en juillet, qui a eu lieu aux Etats-Unis, et depuis lors, il n'y a pas de négociations…

PATRICK CHENE
Qu'en tirez-vous comme conclusion ? Ça n'avance pas ?

NICOLE BRICQ
Elles sont suspendues. Eh bien, ça n'avance pas, j'ai toujours pensé que ce serait long, parce que nous avons des grosses divergences avec les Etats-Unis…

PATRICK CHENE
Lesquelles ?

NICOLE BRICQ
On a des divergences sur l'ouverture des marchés publics, on a des divergences sur certaines normes règlementaires, nous, les Européens, on ne veut pas de poulet aux hormones dans nos assiettes. On ne veut pas de poulet javellisé, on ne veut pas de viande de boeuf aux hormones dans nos assiettes, par exemple. Nous avons aussi beaucoup en Europe d'indications géographiques, c'est-à-dire des appellations d'origine, les Etats-Unis n'ont pas cette conception de la propriété intellectuelle. Donc nous avons des difficultés avec eux, mais un accord, il arrive au bout d'un certain temps, parce qu'on a négocié pied à pied et qu'on arrive à certains compromis, on fait le bilan, et on dit : on y va. Donc on n'en est pas là…

PATRICK CHENE
Avant de revenir sur les Etats-Unis et le scandale de la NSA, je voudrais faire une petite parenthèse, parce que vous me parlez de libre échange, et notamment de poulet javellisé ou aux hormones, il y a un accord de libre échange qui est en train d'être établi, cette fois-ci avec le Canada, qui peut favoriser l'exportation de fromage, l'exportation de vins français, en revanche, ne va-t-on pas voir arriver ces poulets javellisés et cette viande aux hormones ?

NICOLE BRICQ
C'est exactement pareil, c'est ce qu'on appelle chez nous, en Europe, une préférence collective, on n'en veut pas, ni du Canada ni des Etats-Unis, vous pensez bien que…

PATRICK CHENE
Donc on n'exportera pas de fromage et de vin ?

NICOLE BRICQ
Vous pensez bien que négocier avec les Etats-Unis après le Canada, ce que nous aurions fait au Canada, nous devrions le faire aux Etats-Unis, donc il n'en est pas question, ça, c'est hors de question. Le commissaire l'a encore rappelé hier…

PATRICK CHENE
Donc on va se priver d'exportations importantes…

NICOLE BRICQ
Non, non, non, ils le savent, ça fait partie de la règle du jeu. Peut-être essaieront-ils, en revanche, de nous dire : bon, vous ne voulez pas de notre boeuf aux hormones, mais augmentons les quotas du boeuf qui n'a pas d'hormones. Et ça, ça se discute. Mais avec le Canada, nous…

PATRICK CHENE
Avec le risque de pénaliser la filière française…

NICOLE BRICQ
Avec le Canada, nous n'avons pas encore signé. Et le président de la République s'est engagé, j'étais à ses côtés, avec Stéphane LE FOLL, le ministre de l'Agriculture, à Cournon d'Auvergne, lors du grand Salon international de l'élevage, il s'est engagé, et il a dit que dans les accords de libre-échange, l'agriculture ne devait pas être la variable d'ajustement.

PATRICK CHENE
Donc votre mission va être bien difficile…

NICOLE BRICQ
Ça me plaît beaucoup…

PATRICK CHENE
Revenons à la NSA, ce scandale par rapport aux Etats-Unis, vous avez fait quelques déclarations du style : ben oui, nous aussi, on espionne, heureusement.

NICOLE BRICQ
Je pense qu'on doit se défendre, et il n'est pas interdit de se doter d'intelligence économique. Nous en avons besoin. Et je crois que la création d'une délégation interministérielle à l'intelligence économique – qui a fait suite à un rapport que j'avais commandé tout de suite en arrivant à Bercy, à madame Claude REVEL – est la démonstration que la France n'est pas naïve. Et je voudrais quand même dire aussi que, en ce qui concerne l'Union européenne, je pense que concernant les données personnelles, il faut encadrer beaucoup mieux que ça n'est le cas, madame REDING a présenté un projet de règlement, et moi, je pense que, il a été voté par la commission compétente du Parlement européen, le Parlement européen aura son mot à dire en session plénière sur ce règlement, il doit être voté pour mieux protéger le transfert des données personnelles.

PATRICK CHENE
Nicole BRICQ, votre mission de ministre du Commerce extérieur, en quelque sorte, eh bien, c'est de valoriser d'abord la production française, de gagner des marchés à l'étranger. Il y a des marchés très compliqués, vous nous l'avez très bien expliqué avec les Etats-Unis et avec le Canada, parce que ça peut pénaliser certaines filières chez nous, il y a d'autres marchés plus compliqués encore, vous vous êtes récemment rendue en Irak, j'aimerais savoir ce que… pas ce que vous êtes allée faire, mais l'esprit dans lequel vous y êtes allée, c'est pour encourager ces Français courageux, entreprenants, qui vont dans un pays aussi compliqué, tenter, aujourd'hui, de faire des affaires ? Et comment avez-vous trouvé ce pays ? Est-ce que c'est jouable en ce moment d'exporter là-bas ?

NICOLE BRICQ
Je suis allée bien sûr soutenir les entreprises, car elles y sont, les grandes et les plus petites, elles y étaient avant, elles y reviennent, c'est une économie de la reconstruction, qui est bien connue. Et c'était la Foire internationale de Bagdad, j'ai saisi cette occasion pour aussi rendre hommage à nos fonctionnaires, parce que nous avons des services du Trésor là-bas, qui sont là au quotidien, nous avons une ambassade courageuse, parce qu'elle est protégée plusieurs fois, et ce n'est pas facile de circuler là-bas, on ne peut circuler que en étant sécurisé, et c'est vrai que c'est une économie quasiment de guerre. Mais c'est vrai aussi que, il faut être là, et nous sommes là en Irak, comme nous sommes dans des pays difficiles.

PATRICK CHENE
Alors je vais terminer avec la visite annoncée de Jean-Marc AYRAULT jeudi et vendredi en Russie, pour favoriser le commerce extérieur donc, et au menu, il y aura aussi GREENPEACE avec le navire qui avait été arraisonné le 19 septembre dernier, vous serez de ce voyage ?

NICOLE BRICQ
Bien sûr, puisque c'est moi qui anime la Commission annuelle France/Russie économique, nos partenaires russes sont venus il y a quelques mois en France, et je vais aussi en Russie, c'est un grand partenaire, pas facile, mais nos entreprises y sont…

PATRICK CHENE
Vous n'avez pas beaucoup de dossiers faciles…

NICOLE BRICQ
Non, il y a des pays plus ou moins faciles, mais c'est vrai que, avec les Russes, il faut avoir du temps, et ce n'est pas facile pour les entreprises, parce que, un jour, le TGV se fait à tel endroit, un autre jour, c'est à un autre endroit, mais on est là, la France est là, et elle doit augmenter ses parts de marché, c'est un grand partenaire la Russie, j'y crois.

PATRICK CHENE
Nicole BRICQ, en préparant cette émission, je me suis aperçu que vous voyagez beaucoup, que vous travaillez beaucoup, avec des dossiers compliqués, on l'a vu, comme l'Irak, comme… bon, le Mexique, peut-être un peu plus simple, les Etats-Unis, etc., vous faites peu parler de vous finalement, c'est un choix de communication discrète ?

NICOLE BRICQ
Mais je suis dans le « faire », pas dans le « dire ».

PATRICK CHENE
D'accord.

NICOLE BRICQ
Alors, évidemment, il faut accepter qu'on en parle moins, mais ma mission est passionnante, mais ce n'est pas tellement moi qui est intéressant, c'est parce que je participe, comme tous mes collègues de Bercy, au redressement économique de la France…

PATRICK CHENE
Objectifs chiffrés ?

NICOLE BRICQ
Bien sûr, j'ai reçu trois objectifs chiffrés, 1°) qui concerne le commerce extérieur : revenir à l'équilibre, hors énergie, et on est en route pour, je pense…

PATRICK CHENE
Quand ?

NICOLE BRICQ
Eh bien, 2017, c'était la fin du mandat. J'ai reçu l'objectif aussi de faire en sorte que 1.000 entreprises innovantes et intermédiaires se développent à l'international soient accompagnées, j'ai mis en oeuvre cela au sein de la BPI notamment, la BPI internationale, et j'ai reçu l'objectif d'augmenter le nombre de VIE et de diversifier les populations qui bénéficient de ce statut…

PATRICK CHENE
VIE, on va traduire ?

NICOLE BRICQ
Volontaires Internationaux en Entreprises…

PATRICK CHENE
Dont l'otage donc qui…

NICOLE BRICQ
Voilà, et je me félicite qu'hier, par exemple, il y a eu une autre bonne nouvelle, pas de même nature, RATP et TRANSDEV, dans le domaine des marchés publics de transport, ont remporté un très beau contrat à Séoul, en Corée du Sud, extrêmement disputé. Bravo aux équipes !


Source : Service d'information du Gouvernement, le 15 novembre 2013

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