Déclaration de Mme Marie-Arlette Carlotti, ministre des personnes handicapées et de la lutte contre l'exclusion, sur l'action des travailleurs sociaux face à la pénurie et au dénuement, Valence le 7 novembre 2013. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Marie-Arlette Carlotti, ministre des personnes handicapées et de la lutte contre l'exclusion, sur l'action des travailleurs sociaux face à la pénurie et au dénuement, Valence le 7 novembre 2013.

Personnalité, fonction : CARLOTTI Marie-Arlette.

FRANCE. Ministre des personnes handicapées et de la lutte contre l'exclusion

Circonstances : Ouverture des Journées du travail social à Valence le 7 novembre 2013

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A-t-on le droit de douter, quand on a la responsabilité de gouverner une Nation ?
A-t-on le droit de douter quand le destin d'un pays, la France, est entre vos mains ?

Le Gouvernement a pris la mesure d'une chose : nous vivons dans un monde éminemment incertain. A l'échelle de la société comme à l'échelle individuelle, notre horizon temporel s'est rétracté. Incertitude économique, écologique, juridique, sociale : nous ne savons pas clairement de quoi demain sera fait.

Dans ce monde incertain, le rôle du Gouvernement est de donner des perspectives, une direction. C'est ce qu'il fait quand il dessine la France de 2025. Et en même temps, le Gouvernement doit rester à l'écoute. Il doit savoir entendre les inquiétudes immédiates, les fragilités, les blessures.

Un monde incertain est un monde précaire. Et face à la précarité, tout le monde n'est pas armé de la même manière. Pour ceux qui ont moins d'argent, moins de diplôme, moins de réseau, cette précarité est souvent synonyme de pauvreté.

Une pauvreté qui se conjugue au pluriel.
Elle a le visage de ces immigrés qui sont cantonnés au travail illégal.
Elle a le visage de ces femmes qui vivent seules avec leur enfant.
Elle a pris le visage de ces enfants dont le destin semble scellé : désormais, la pauvreté s'hérite de génération en génération.
La pauvreté a pris le visage de ces jeunes qui sont sortis trop tôt de l'école et qui galèrent pour trouver un emploi.

On demande aux travailleurs sociaux de répondre à toutes ces situations.
Tout au bout de la chaîne de solidarité, ce sont eux qui sont quotidiennement confrontés à la précarité et au dénuement.
C'est à eux que l'on demande d'agir vite devant l'urgence sociale. _ C'est à eux que l'on demande de traiter rapidement des dossiers qui se multiplient avec la crise.
C'est eux qui doivent en permanence préciser, ajuster, adapter les réponses devant des désarrois multiples et à chaque fois différents.

Le travailleur social doit être un spécialiste de chacun des aspects du champ social : l'emploi, les prestations sociales, la santé… et il doit aussi être un spécialiste de l'humain !
Réconforter la personne démunie, l'aider à reprendre confiance en elle, et à se reconstruire sur le plan sentimental, familial, ou existentiel fait aussi partie de leur mission.
Et c'est un travail gigantesque !

Ces exigences peuvent générer un certain malaise chez les travailleurs sociaux.
Je n'ignore pas ce que sont leurs conditions de travail.
Je n'ignore pas la désaffection qui est celle des filières de formation du travail social.
Je n'ignore pas le taux élevé d'abandons des élèves en cours de formation quand ils sont confrontés à la réalité du métier à l'occasion d'un stage long. Et je n'ignore pas non plus que l'image de ce métier a été ternie par les discours violents et injustes sur l'assistanat. Discours intolérables qui nous ont tous fait souffrir.

C'est pourquoi dans le cadre du plan de lutte contre la pauvreté et pour l'inclusion sociale, nous avons prévu la tenue d'Etats Généraux du Travail Social en 2014. Nous devons trouver ensemble les solutions. Vos échanges durant ces deux jours vont être pour cela fort utile.
Nous devons en premier lieu parler de la formation, initiale et continue des travailleurs sociaux. Aujourd'hui l'offre est trop émiettée, trop éloignée de l'Université et de la Recherche qui est indispensable à l'enrichissement de nos connaissances et à l'amélioration des enseignements. Je pense que nous devons regarder dans la direction des « hautes écoles professionnelles de l'action sociale » et de ce qui est fait pour les auxiliaires de vie scolaire.
J'ai œuvré, malgré les contraintes budgétaires, pour la professionnalisation des auxiliaires de vie scolaire. La totalité des assistants d'éducation seront CDIsés et un diplôme d'accompagnant sera créé procédant de la fusion du diplôme d'Etat d'auxiliaire de vie sociale (DEAVS) et du diplôme d'Etat d'aide médico-psychologique (DEAMP).

La réforme de la formation initiale est importante mais n'aura des effets que sur le long-terme. Il faut parallèlement que nous nous interrogions sur les voies de consolidation de la formation continue pour une formation tout au long de la vie. En lien avec les organismes paritaires collecteurs agréés, nous devons à mon avis réfléchir à la mise en œuvre d'une obligation de formation permanente tout au long de la carrière.

Il y a à traiter de la gouvernance de l'action sociale. De son décloisonnement et de sa territorialisation.

Il y aussi bien sûr, des sujets autour du management et de la manière dont on imagine des moments de respiration et d'échange pour ceux qui sont confrontés chaque jour au regard de ceux qui subissent la pauvreté et parfois la très grande pauvreté.

Il y a encore bien d'autres sujets à aborder mais je suis très soucieuse des conditions de travail des travailleurs sociaux et plus largement des intervenants sociaux parce que l'on ne répond pas à la précarité par la précarité.
Face à la précarité, il est primordial de réinstaller de la stabilité, du temps long.

Je suis très soucieuse des conditions de travail et aussi de l'image du métier.

Se passionner pour les autres ; faire de l'altruisme, de la générosité, les moteurs de sa pratique professionnelle, je trouve ça admirable. Bien plus admirable que de pouvoir se payer une Rolex à 50 ans. Chacun son échelle de valeur…
Les miennes, ce sont celles de la République et du socialisme qui se rejoignent et se complètent. Mes valeurs, ce sont la justice, la solidarité et la fraternité.

Mes valeurs ne rapportent peut-être pas beaucoup dans la société marchande, mais j'ai la conviction qu'elles font la grandeur de notre nation, et tout simplement la grandeur d'un être humain.

Alors, je ne veux pas vous promettre monts et merveilles, je ne tiens pas les cordons de la bourse, mais je vous assure à tout le moins que votre métier sera respecté, que vous n'entendrez plus de la part des membres du Gouvernement des propos dégradants sur vous et sur les personnes que vous aidez.

Un monde incertain est un monde complexe. Il exige du dialogue. Fini l'expertise venue d'en haut et qui s'impose avec toute la force, et parfois la brutalité, de l'évidence.

Les personnes démunies restent le plus souvent des personnes autonomes, des personnes capables de dire des choses sur les politiques qui les concernent et sur notre société en général.

C'est pourquoi je suis fière que mon Ministère s'associe à l'initiative lancée par la FNARS pour généraliser l'inscription des personnes démunies sur les listes électorales. Je veux mener à la fois une politique de solidarité, une politique d'accompagnement pour répondre à leurs difficultés du quotidien et une politique de reconnaissance des personnes démunies. En l'occurrence, de reconnaissance civique parce que dans ce domaine, leur voix vaut la vôtre, vaut la mienne. Dans ce domaine, l'égalité est possible, maintenant.

Les personnes démunies ont été associées à la conférence de lutte contre la pauvreté et leur parole a été extrêmement précieuse. Elle a permis de pointer les défaillances de dispositifs institutionnels, de mettre en lumière des points bloquants alors que notre objectif premier est l'accès aux droits. Un droit cesse de l'être s'il n'est pas exercé.

De la même manière, je suis convaincue de l'importance d'associer les travailleurs sociaux à l'élaboration des politiques publiques. Leur expérience est une expertise. Je veux mettre en place les conditions pour que cette expertise irrigue les pouvoirs publics.
C'est en réalité un nouveau modèle démocratique que l'on doit imaginer fondé sur la concertation, la participation et l'expérimentation.

Ce nouveau modèle servira ma priorité première : l'accès aux droits. L'accès aux droits, c'est la traduction concrète de la promesse républicaine d'égalité.
L'accès aux droits, c'est la condition d'efficacité et de crédibilité de l'action publique : un droit qui n'est pas exercé cesse d'être un droit. Je le répète, à quoi servent les lois de la République si elles ne sont pas appliquées ?

Avec cette priorité, nous avons mené une expérimentation dans deux départements, en Loire-Atlantique et en Seine-et-Marne.
Par exemple, les chômeurs en fin de droits ont reçu de Pôle emploi une information sur l'ensemble des prestations auxquelles ils avaient droit, y compris celles gérées par d'autres institutions. Le taux de recours au RSA a considérablement augmenté.
On a aussi testé l'automatisation de l'accès à l'acquisition d'une complémentaire santé pour les bénéficiaires de l'allocation de solidarité aux personnes âgées. Les résultats sont impressionnants : je veux le généraliser, ce n'est pas encore fait.

C'est par un mouvement venu des territoires que nous allons améliorer et simplifier les dispositifs. C'est par ce mouvement que nous allons procéder à la dé-bureaucratisation de l'action sociale.

Un monde incertain n'est pas un monde sans repère, sans valeur. Le doute n'empêche pas d'avoir des principes et des ambitions.

Les principes, ce sont ceux de la République. Ils sont connus et pourtant oubliés. C'est ma responsabilité, celle du Gouvernement, de les faire vivre, de refaire la démonstration de leur efficacité et de leur pertinence.

D'abord, rappeler – je le fais inlassablement, car je sais à quel point c'est nécessaire – que la pauvreté, on ne la choisit pas, on la subit ! Que la fraternité est la condition d'une société unie, et que le respect est la condition de la fraternité.

Alors il était temps de cesser les discours de stigmatisation, les discours sur les profiteurs qui ont à peine de quoi se nourrir, les discours sur les fraudeurs alors que la fraude sociale est infiniment moins important que la fraude fiscale. Il était temps d'arrêter d'être durs avec les faibles pour mieux masquer la complaisance vis-à-vis des puissants.

Rappeler aussi notre égalité fondamentale. Nous appartenons à la même communauté, la communauté humaine, et cela nous oblige. Rien ne justifie des écarts de conditions tels que certains se privent de tout ou presque tout, alors que d'autres vivent dans l'opulence.
Oui, pour certain d'entre nous le niveau des impôts a augmenté cette année, mais n'est-ce pas là la condition de la solidarité la plus élémentaire ? N'est-ce pas juste de demander plus à ceux qui ont plus ? Le mérite doit être respecté mais il n'explique pas tout. Jamais le mérite n'expliquera la misère.

Ces principes qui font la grandeur de notre pays, et dont vous êtes les représentants, avec d'autres, plus que d'autres, sur le terrain, au plus près des situations de désespérance, ils doivent trouver à s'incarner dans des politiques ambitieuses.

C'est ce que nous faisons en augmentant le RSA de 10% sur la mandature, soit 2% tous les 1er septembre de chaque année pendant 5 ans.

C'est ce que nous faisons en proposant une « garantie jeunes » à ceux qui n'ont pas d'emploi, pas d'expérience, pas de diplôme. Ceux pour qui sans un coup de main, les lendemains risquent d'être des lendemains de galère.
C'est ce que nous faisons en élargissant à 4 millions de personnes l'accès aux tarifs sociaux de l'énergie (gaz et électricité).
C'est ce que nous faisons en rehaussant de 7% le plafond de ressources pour l'accès à la CMU-C, permettant ainsi à près de 750 000 personnes supplémentaires d'y accéder.
C'est ce que nous faisons en simplifiant la domiciliation administrative et en garantissant son accès au plus grand nombre.
C'est ce que nous faisons en prenant des mesures contre le surendettement, et en plafonnant les frais bancaires.

Je ne vous parle là que des sujets dont j'ai la charge et qui relèvent du « Plan de Lutte Contre La Pauvreté », mais ce que nous faisons dans l'éducation, la justice, et tant d'autres domaines participent de la même volonté de justice, du même attachement à la République.

Car un monde incertain, c'est aussi un monde des possibles.
Le monde est incertain parce que nous avons su au fil des siècles nous émanciper des tutelles et des pouvoirs oppressants pour cheminer vers l'autonomie individuelle et collective, c'est-à-dire la démocratie.

Il nous appartient donc de dessiner ensemble notre avenir. Certains sont tentés de dessiner une France autoritaire, xénophobe, repliée sur son passé et motivée par la peur.

Opposons leur le dessin d'une France solidaire, d'une France fraternelle, d'une France qui ne laisse personne sur le bord du chemin parce qu'elle sait qu'unie elle est plus forte. Parce qu'elle sait que son avenir, c'est encore et toujours la République.


Je vous remercie.


Source http://www.social-sante.gouv.fr, le 14 novembre 2013

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