Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, dans "Le Figaro" du 26 novembre 2013, sur les interventions militaires françaises en Centrafrique et au Mali, la sécurité en Afrique, les effectifs militaires, l'Europe de la défense, la cyberdéfense et sur la loi de programmation militaire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, dans "Le Figaro" du 26 novembre 2013, sur les interventions militaires françaises en Centrafrique et au Mali, la sécurité en Afrique, les effectifs militaires, l'Europe de la défense, la cyberdéfense et sur la loi de programmation militaire.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Q - Une intervention en Centrafrique est imminente. Quel sera le dispositif français ?

R - La situation est totalement différente de celle du Mali. La République centrafricaine (RCA), actuellement, n'a plus d'État. Des groupes rivaux s'entretuent, des exactions sont commises quotidiennement. La situation humanitaire est dramatique. Le pays est une zone de non-droit à un carrefour stratégique majeur entre trois régions sensibles, le Sahel, la région des Grands Lacs et la Corne de l'Afrique. C'est une préoccupation pour notre sécurité, pour celle des pays voisins et celle de l'Europe. Une première résolution a déjà été adoptée à l'unanimité par le Conseil de sécurité de l'ONU. Dans quelques jours, une deuxième résolution va mandater la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (MISCA) pour rétablir les conditions de sécurité en RCA. Cette résolution intégrera le soutien de la France à la mission sécuritaire de la force africaine. Nous agirons en appui de la Misca.


Q - Au Mali, les difficultés s'accumulent. La mission a-t-elle été accomplie ?

R - On est passé de la guerre au contre-terrorisme. Les objectifs initiaux ont été réalisés. La pénétration des djihadistes a été stoppée et leurs sanctuaires ont été détruits. La démocratie est revenue, y compris avec les peuples du Nord, qui avaient des candidats lors du premier tour des législatives qui vient de se dérouler. Les conditions nécessaires pour le développement sont réunies. Reste la vigilance sur des actes de terrorisme, comme il y en a eu quelques-uns au cours du dernier mois, dont l'un a été dramatique pour les journalistes de RFI.

Les effectifs de «Serval», qui compte aujourd'hui 3.000 hommes, vont désormais baisser. Mais nous garderons une force de 1.000 hommes chargés notamment de mener des opérations de contre-terrorisme. La Mission des Nations unies au Mali (MINUSMA) s'installe. Je me félicite que les Pays-Bas aient décidé d'envoyer 400 militaires aguerris avec des hélicoptères. Et l'armée malienne se restructure. L'UE devrait prolonger de deux ans son dispositif de formation.

Q - Quelles doivent être, selon vous, les priorités du sommet sur la sécurité en Afrique qui se tiendra à Paris début décembre ?

R - Pour ce qui concerne la défense, l'objectif est de faire naître en Afrique un concept de sécurité collective assumé par les Africains. Nous travaillons sur deux sujets. D'abord, l'idée de capacités d'intervention africaines capables de réagir rapidement aux crises, en coordination avec les organismes régionaux existants. Ensuite, la question maritime. Le golfe de Guinée, du Sénégal à l'Angola, est une des grandes zones de fragilité de l'Afrique. L'affirmation d'une action des États africains en mer pour assurer leur sécurité est indispensable. La France est prête à apporter son aide pour mettre en place ces dispositifs et accompagner les Africains dans la prise en charge de leur propre sécurité, dont dépend bien souvent la nôtre.

Q - D'ici à 2019, environ 34.000 postes vont être supprimés dans les armées. Ne va-t-on pas trop loin ?

R - La France a et gardera en 2020 la première armée d'Europe, y compris en effectifs. En 2019, nous aurons 187.000 militaires (pour un total de 242.000 personnels de défense) alors que la Grande-Bretagne n'en aura que 145.000 et l'armée allemande moins aussi. Ces militaires seront équipés et entraînés pour faire face aux enjeux de demain. Les crédits de la préparation opérationnelle augmenteront de plus de 4 % par an. C'est le nerf de la guerre. Je l'ai constaté en me rendant au Mali, dans la vallée de l'Ametettaï, au lendemain des durs combats qui s'y sont déroulés. D'un courage et d'une tonicité exceptionnels, nos soldats étaient aussi équipés de telle sorte qu'ils étaient en relation avec les drones et les Rafale qui les appuyaient.

L'armée de demain c'est cela : à la fois la capacité des soldats, leur courage physique, mais aussi leur préparation opérationnelle et la capacité technologique. Une bonne articulation interarmées est essentielle. Pour réaliser cela, à quels ajustements faut-il procéder ? C'est cette question qu'il faut se poser plutôt que de dire : gardons tels effectifs et voyons ensuite ce que l'on peut faire. J'ai voulu une démarche cohérente.

(...)

Q - Qu'attendez-vous de la réunion en décembre du Conseil européen consacré à la défense ?

R - L'objectif de la France c'est d'obtenir des avancées concrètes. Je suis optimiste. Dans le domaine opérationnel, nous travaillons à la mise en oeuvre d'une stratégie de sûreté maritime commune. Elle comporte de grands enjeux. D'abord, la poursuite de l'action européenne au large de la Corne de l'Afrique, notamment l'avenir de la mission «Atalante», qui est un grand succès de la coopération européenne. En Méditerranée, nous devons traiter le problème des trafics humains, avec les filières de l'immigration clandestine et les drames qu'elles entraînent, mais aussi le risque d'infiltration de terroristes qu'elles comportent.

En matière de capacités militaires, je proposerai la création d'un club européen des utilisateurs de drones américains Reaper. Il pourrait constituer une force de négociation avec les États-Unis pour l'européanisation de ses drones, afin qu'ils puissent voler en Europe et emporter des capteurs européens. Et, sur initiative française, nous engageons une démarche visant une solution européenne pour la prochaine génération de drones de surveillance. Dans le domaine industriel, nous travaillons à un dispositif fiscal incitatif pour les projets menés en coopération. Il est anormal que les projets menés au sein de l'Otan soient exemptés de TVA, alors que ceux réalisés en coopération européenne sont taxés.

Q - La France est le premier État européen à se doter d'une législation sur la cyberdéfense. Quels sont les enjeux ?

R - La France est en effet en avance. J'ai pris la décision d'ériger la cyberdéfense en priorité nationale, car il y a une menace qui pèse sur l'appareil décisionnel de l'État, sur les matériels et les infrastructures vitales. Il faut nous donner les moyens juridiques pour agir et réagir, en attaquant si nécessaire. C'est une première. Les organismes d'intérêt vital pour la nation auront obligation de se protéger et de déclarer les incidents auprès de l'État. Ces mesures instaurent une chaîne de commandement cyber rattaché au Centre de planification et de commandement des opérations. Nous allons aussi recruter au moins 400 spécialistes en cybermenaces.

Q - L'État pourra prélever des données sensibles, notamment auprès des entreprises. N'est-ce pas trop intrusif ?

R - Nous devons adapter notre arsenal législatif aux comportements des terroristes et des criminels. La CNCIS, autorité administrative indépendante, encadrera le recueil de données de connexion et de géolocalisation. Il s'agit donc d'une extension de ses compétences. Chaque fois que nous accroissons les moyens techniques ou juridiques des services pour faire face au développement de la criminalité ou du terrorisme, nous renforçons parallèlement la capacité de contrôle des autorités administratives et judiciaires, et celle du Parlement.

Q - Quels sont les points clés de la loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019 ?

R - La programmation militaire est équilibrée, ambitieuse et rigoureuse. La France doit être au rendez-vous des menaces de demain et disposer de l'armée capable d'y faire face. Avec cette LPM, je le répète, l'armée française restera au premier rang en - Europe. Cette armée continuera à remplir les trois missions majeures que sont la protection du territoire, la dissuasion nucléaire et l'intervention extérieure. Face aux nouvelles menaces, cette LPM intègre des inflexions significatives dans le domaine du renseignement, elle met l'accent sur les forces spéciales et la cyberdéfense. Par ailleurs, nos manques en matière de transport tactique et de ravitaillement en vol vont être comblés. Enfin, la LPM permet la poursuite de tous les grands programmes industriels déjà lancés.

Q - L'équilibre de cette LPM est fondé notamment sur un niveau jamais vu de recettes exceptionnelles. Lesquelles n'ont, dans le passé, jamais été à la hauteur des attentes...

R - J'entends que cette programmation militaire soit respectée. Je m'engage sur sa réalisation intégrale. Il ne faut pas surestimer le poids des recettes exceptionnelles, qui représentent 6,6 milliards d'euros, soit moins de 3,5 % des ressources totales sur six ans. En outre, ces recettes sont, contrairement à l'habitude, identifiées et énumérées dans le budget. La LPM comporte les garanties nécessaires pour verrouiller l'ensemble du dispositif. Et cela fonctionne : en 2013, j'ai eu les recettes prévues ; en 2014, j'aurai 1,8 milliard d'euros.

Q - Dans le cadre de la loi de finances rectificative, le budget équipements des armées a été amputé. Quelles sont les conséquences pour les industriels qui viennent tout juste de renégocier un étalement des livraisons ?

R - Pour compenser intégralement cet effort, j'ai obtenu 500 millions d'euros de recettes exceptionnelles utilisables en cas de besoin. Ce qui me permet de tenir les engagements en équipements de 2013 et de débuter 2014 sur de bonnes bases, contrairement aux craintes de certains. Je vais pouvoir passer, comme je m'y étais engagé, les nouvelles commandes, comme le standard F3R du - Rafale.

Q - La LPM repose sur un autre pari : la finalisation de contrats d'exportation qui prennent le relais de la commande nationale à partir de 2017. Êtes-vous optimiste ?

R - Il s'agit essentiellement de l'exportation du Rafale. Oui, je suis optimiste, car j'y crois. Cet objectif est crédible. Le Rafale sera vendu à l'exportation, nous sommes déjà très engagés en Inde. C'est pourquoi nous avons prévu 11 livraisons à l'armée de l'air française en 2014 et en 2015. À partir de 2016, il y a un creux, car l'exportation prendra le relais. Fin 2015, nous avons une clause de réexamen de la LPM afin de voir où nous en sommes et de prendre des mesures correctives s'il y a lieu.

En outre, cette LPM ne marque pas la fin de la commande nationale pour le Rafale. Nous avons prévu 225 avions de chasse pour nos armées en 2025. Sur ce total, il y a des Mirage 2000 qui devront être ultérieurement remplacés par des Rafale. Nous engagerons une nouvelle tranche, la cinquième, de commandes Rafale dans le cadre de la LPM suivante.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 27 novembre 2013

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