Interview de M. Manuel Valls, ministre de l'intérieur, à France Inter le 28 novembre 2013, sur l'affaire de la crèche Baby Loup, la proposition de loi relative à la pénalisation des clients de prostituées, la réforme du droit d'asile et la reconnaissance du vote blanc. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Manuel Valls, ministre de l'intérieur, à France Inter le 28 novembre 2013, sur l'affaire de la crèche Baby Loup, la proposition de loi relative à la pénalisation des clients de prostituées, la réforme du droit d'asile et la reconnaissance du vote blanc.

Personnalité, fonction : VALLS Manuel, COHEN Patrick.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti : PATRICK COHEN
Je commence par l'affaire Baby Loup ! Vous aviez regretté l‘arrêt de la Cour de Cassation qui donnait tort à la crèche d'avoir licencié une salariée voilée, atteinte à la laïcité disiez-vous dans un commentaire qui n'était pas banal, la Cour d'Appel de Paris vient de prendre le contrepied de cette décision. Satisfait ?

MANUEL VALLS
Oui ! Il y a une controverse juridique, ce qui est d'ailleurs rare entre la Cour d'Appel et la Cour de Cassation sur un sujet délicat.

PATRICK COHEN
Et qui pourra nécessiter la clarification par une loi ?

MANUEL VALLS
Je crois que ce n'est pas la voie qui a été choisie par le Président de la République, laissons aussi faire la jurisprudence, s'il faut demain une loi en revanche pour clarifier la situation dans ce type d'établissement pourquoi pas. Moi, depuis le début, j'ai défendu la crèche Baby Loup, sa directrice Natalia BALEATO, parce que ces femmes faisaient un travail tout à fait remarquable sur le terrain, accueillaient 24 heures sur 24 des enfants de familles populaires, de femmes qui travaillaient, qui sans cette crèche seraient aujourd'hui au chômage et parce que la laïcité c'est un bien commun, elle apaise, elle rassemble et c'était un combat juste.

PATRICK COHEN
La crèche Baby Loup qualifiée, selon l'arrêt de la Cour d'Appel, d'entreprise de conviction, ça fait partie des motivations de l'arrêt de la Cour d'Appel. Vous connaissiez cette expression ?

MANUEL VALLS
Non ! Je ne la connaissais pas. En tout cas, c'est un lieu tout à fait formidable. Vous savez cette crèche est en péril, elle va dans les prochaines semaines déménager à Conflans-Sainte-Honorine parce que la pression sur cette crèche, sur les femmes, les menaces qu'elles connaissaient mettaient en péril l'existence même de cette crèche.

PATRICK COHEN
Hier encore le Tribunal Administratif de Grenoble a obligé une prison à servir des repas halal, ça vous semble conforme aux principes de laïcité ?

MANUEL VALLS
Je ne le crois pas ! Mais enfin je suis très respectueux des décisions de justice, je crois à la liberté bien sûr, à la possibilité aux uns et aux autres – c'est vrai dans les écoles, c'est vrai dans les prisons – de pouvoir refuser un certain nombre de types d'aliments. Mais faisons très attention, faisons très attention, dans le moment que nous connaissons de crise économique, de crise de confiance, d'interrogation, de doute sur notre propre identité, à tout ce qui donne le sentiment qu'on s'éloigne des principes fondamentaux et, dans ces principes fondamentaux, il y a la laïcité.

PATRICK COHEN
Autre sujet d'actualité, Manuel VALLS, la prostitution. Si la proposition de loi, qui va être discutée par l'Assemblée, est votée, vous allez donner à vos policiers la consigne de pourchasser les clients ?

MANUEL VALLS
Non ! Il y a d'abord un débat, qui est un débat tout à fait essentiel, cette loi vise d'abord à lutter contre les organisations criminelles très sophistiquées en France et en Europe qui pratiquent la traite d'êtres humains à l'échelle internationale…

PATRICK COHEN
Là-dessus, tout le monde est d'accord.

MANUEL VALLS
Et qui exploitent les femmes. Donc, il faut savoir comment on lutte la prostitution et contre ces réseaux criminels : en aidant, d'abord, ces jeunes femmes à échapper à ces réseaux criminels - personne ne peut croire un seul instant que ces femmes qui viennent d'Afrique, de l'Est de l'Europe, le font volontairement ; et puis il y a la nécessité de les considérer comme victimes, notamment en responsabilisant les clients. Alors le ministre de l'Intérieur, que je suis, a insisté sur deux points : ne pas adresser de mauvais signaux à l'égard des réseaux criminels, qui pourraient utiliser au fond des systèmes différents selon les pays, il y a vingt mille prostituées en France, quatre cent mille en Allemagne, plusieurs centaines de milliers en Espagne et on voit bien qu'un système qui donnerait le sentiment qu'on va avantager par un certain nombre de dispositifs les femmes en France pourrait appeler des prostituées dans notre pays ; Et puis il faut aider les victimes à sortir de ces réseaux de traite, mais attention à ne pas blanchir l'activité des réseaux criminels. La seule chose sur laquelle j'ai insisté, c'est que, si on abroge le délit de…

PATRICK COHEN
Le délit de racolage ! Oui.

MANUEL VALLS
De racolage, il faut un dispositif qui permet aux policiers de pouvoir travailler dans de bonnes conditions et de lutter contre ces réseaux.

PATRICK COHEN
Ce sont les réserves que vous avez exprimé il y a quelques semaines devant la commission spéciale de l'Assemblée, vous avez dit que, si on supprimait le délit de racolage, eh bien c'était un outil de gestion d'ordre public indispensable dans les centres villes qui disparaissait et puis aussi une aide à la connaissance des réseaux, une source d'informations pour les policiers. Là-dessus, vous n'avez pas changé d'avis ?

MANUEL VALLS
Non ! Je n'ai pas changé d'avis, mais en tout cas moi je regarde ce débat avec évidemment beaucoup d'intérêt et je suis convaincu que les parlementaires trouveront des dispositifs qui permettront précisément à l'ordre public de pouvoir toujours s'exercer.

PATRICK COHEN
Eh bien on ne voit pas lesquels pour l'instant, les syndicats de police sont vents debout contre la mesure. Je parlais tout à l'heure de la chasse aux clients…

MANUEL VALLS
Non ! Le…

PATRICK COHEN
Je cite l'un d'entre eux, Patrice RIBEIRO : les policiers ne vont pas passer leur journée à espionner les bidets.

MANUEL VALLS
Oui ! Mais attention à ce type de formule, parce que le délit de racolage lui-même avait ses limites et les mêmes policiers le disaient il y a déjà il y a quelques mois, je suis convaincu que le syndicaliste que vous évoquez l'avait dit également.

PATRICK COHEN
… (propos incompréhensibles)…

MANUEL VALLS
Il faut trouver des dispositifs les plus efficaces et ne jamais donner le signe qu'on fait disparaître ou on abroge un outil qui permet de lutter au fond contre ces réseaux de prostitution.

PATRICK COHEN
Bon ! On entend vos réserves ce matin sur ce projet, sur cette proposition plutôt dont on nous a dit il y a trois jours – par la voix de Najat VALLAUD-BELKACEM – qu'il était soutenu par le gouvernement tout entier.

MANUEL VALLS
Non ! Mais c'est… l'objectif, qui est de lutter contre la prostitution, l'exploitation des femmes, de lutter contre ces réseaux mafieux - et cela représente en plus des milliards d'euros ou de dollars de bénéfices pour ces mafias – c'est un objectif que nous devons tous poursuivre, il y a un débat et c'est normal et dans toutes les formations politiques il y a un débat sur un nombre d'outils, mais sur l'objectif et pour aider notamment ces femmes à sortir de ces réseaux, à sortir de la prostitution, c'est un objectif que nous soutenons tous bien évidemment.

PATRICK COHEN
A 11 h ce matin deux députés vont vous présenter un rapport pour réformer le droit d'asile, système à bout de souffle a-t-on dit beaucoup - notamment au moment de l'affaire Leonarda - près de soixante-dix mille demandes cette année, des délais d'attente d'un an et demi, des déboutés qui ne sont presque jamais reconduits à la frontière. Qu'allez-vous faire de ce rapport, Manuel VALLS, qui préconise notamment des centres semi-ouverts ou semi-fermés ?

MANUEL VALLS
Il ne s'agit pas uniquement de réformer le droit d'asile, il s'agit de le sauver. L'asile, le droit d'asile est un droit constitutionnel, conventionnel, c'est un droit essentiel et nous allons… nous avons déjà accueilli plusieurs milliers de Syriens, nous allons encore accueillir des centaines de Syriens dans quelques semaines parce que nous devons les protéger - c'est un droit et c'est un devoir - et, en même temps, nous voyons bien que l'asile aujourd'hui est en train d'exploser parce qu'il est utilisé à des fins d'immigration et donc pour le sauver il faut effectivement le réformer. L'asile a augmenté dans notre pays depuis 2007 de près de 70%, nous avons eu soixante-et-un mille demandes en 2012, l'Allemagne, notre voisin, connait exactement le même problème avec sans doute cent mille demandes d'asile, donc il faut le réformer en profondeur en réduisant de manière significative les délais d‘instruction – c'est un engagement par ailleurs du Président de la République – en améliorant l'accueil…

PATRICK COHEN
De six à neuf mois, c'est ce que vous avez dit ?

MANUEL VALLS
Aujourd'hui on est en moyenne autour de seize à dix-sept mois, il faut au moins d'ici à 2015 passer à neuf mois ; améliorer l'accueil et l'accompagner et apporter de nouvelles garanties aux demandeurs d'asile, il y a un certain nombre de directives européennes qui doivent nous y aider ; il faut piloter de manière plus directive les hébergements des demandeurs d'asile ; et puis il faut organiser les procédures sur les territoires. Valérie LETARD et Jean-Louis TOURENNE, ces deux parlementaires - l'une Centriste, l'autre Socialiste - qui ont travaillé depuis quatre mois avec l'ensemble du monde associatif qui fait un travail tout à fait remarquable pour accueillir les demandes d'asile vont effectivement me faire un certain nombre de propositions et après ces propositions je vais consulter l'ensemble des groupes politiques de l'Assemblée et du Sénat parce que sur ce sujet-là je veux que nous arrivions à un consensus, le droit d'asile est un droit trop important pour qu'il soit jeté en pâture dans des petites querelles politiques.

PATRICK COHEN
Orienter plus directement l'hébergement des demandeurs d'asile ça veut dire leur imposer des lieux, des territoires en tout cas où ils devraient séjourner…

MANUEL VALLS
Oui !

PATRICK COHEN
Notamment aussi pour désengorger les tribunaux des grandes villes ?

MANUEL VALLS
Oui ! Ça peut être une des pistes. Parce qu'aujourd'hui nous avons des régions qui sont totalement saturées, l'Ile-de-France bien sûr qui accueille 45% des demandeurs d'asile, mais vous avez aussi la Lorraine, l'Alsace, Rhône-Alpes, vous avez des villes comme Metz ou comme Lyon qui connaissent des situations extrêmement difficiles, donc oui il faut désengorger, organiser et puis ensuite – puisqu'il n'y a que 20% de ces demandeurs d'asile qui rentrent ensuite dans les procédures d'asile, qui ont droit à l'asile – il faut organiser aussi le retour de ceux qui, d'une certaine manière, n'ont pas respecté le droit d'asile.

PATRICK COHEN
Allez-vous revoir la liste des pays sûrs, c'est-à-dire des pays dont les originaires ne sont pas admissibles au titre du droit d'asile, on a des demandeurs d'asile dont le nombre explose en provenance notamment par exemple d'Albanie et du Kosovo où il n'y a pas forcément des persécutions politiques qui pourraient les amener à venir en France ?

MANUEL VALLS
Bien sûr ! Vous savez que c'est le fruit de décisions qui ont été prises par le Conseil d'Etat - et je suis évidemment respectueux de cette haute juridiction - mais il se trouve que la semaine dernière j'ai rencontré les ministres de l‘Intérieur de l'Albanie et du Kosovo, qui sont des pays qui frappent à la porte de l'Union européenne, qui sont dans des processus difficiles mais d'état de droit, qui sont des pays démocratiques - c'est le cas évidemment par exemple de l'Albanie – et qui nous demandent une aide, un soutien pour pouvoir gérer effectivement ce flux de demandeurs d'asile et ces pays devraient être des pays sûrs puisqu'effectivement ce sont des pays démocratiques qui…

PATRICK COHEN
Donc, la liste sera revue ?

MANUEL VALLS
La liste doit et devrait être revue, ce n'est pas qu'une décision du gouvernement.

PATRICK COHEN
Depuis l'affaire Leonarda avez-vous stoppé les reconduites à la frontières des familles avec enfants, comme le prétend l'UMP ?

MANUEL VALLS
Non ! Mais chaque dossier avec l'attention nécessaire, l'humanité nécessaire, sur la situation des familles et bien sûr des enfants. Mais la France est un état de droit, nous avons des règles claires en matière de reconduite à la frontière, de régularisation aussi et nous appliquons tout simplement la loi.

PATRICK COHEN
Le vote blanc aujourd'hui en débat encore à l'Assemblée, vous êtes pour la reconnaissance du vote blanc, Manuel VALLS ?

MANUEL VALLS
Oui ! Le vote blanc doit être reconnu, parce que c'est la position du gouvernement qui a soutenu le texte, la réforme…

PATRICK COHEN
La réforme appliquée dès les Municipales ?

MANUEL VALLS
Parce que la réforme pose des questions d'organisation pour les prochaines élections, je crois que c'est malheureusement difficile, peut-être trop tard pour les échéances électorales de court terme – notamment Municipales – peut-être pourrions-nous l'appliquer dès les Européennes, nous sommes en train d'examiner cela. Parce que c'est une demande et une attente forte depuis des années, même si moi je suis favorable à ce que l'on vote bien sûr, à ce que l'on vote pour des formations politiques républicaines qui doivent présenter un projet au pays, c'est vrai pour les Municipales, c'est vrai pour les Elections Européennes.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 28 novembre 2013

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