Interview de M. Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale à France-Inter le 4 décembre 2013, sur la cohésion sociale dans le système scolaire, l'accroissement des inégalités et les difficultés d'insertion professionnelle des élèves. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale à France-Inter le 4 décembre 2013, sur la cohésion sociale dans le système scolaire, l'accroissement des inégalités et les difficultés d'insertion professionnelle des élèves.

Personnalité, fonction : PEILLON Vincent, COHEN Patrick.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale;

ti :


PATRICK COHEN
Vous avez lu ou entendu ce sondage, 3 Français sur 4 considèrent que leur pays est en déclin et 88% se sentent abandonnés par les gouvernements qu'ils soient de droite ou de gauche. Toute la journée d'hier on a évoqué le déclin, ou la faillite, du système scolaire français, vous allez en débattre à 8H40 avec Philippe MEIRIEU, mais question plus générale, est-ce que vous pensez, vous, que la France est en déclin ?

VINCENT PEILLON
Je pense que nous avons un certain nombre de difficultés, et surtout qu'un risque est là, on le voit, l'école c'est la France de demain, elle prépare l'avenir du pays, quand il y a à la fois une baisse du niveau scolaire, même si elle est plus faible que ce que j'entends, on dit le déclin, tout d'un coup, la catastrophe, d'abord on le savait…

PATRICK COHEN
Non, c'est un déclin continu.

VINCENT PEILLON
Voilà, on le savait depuis plusieurs années, il faut avoir une certaine constance dans les analyses, mais ce qui est beaucoup plus préoccupant, et c'est le deuxième enseignement, c'est cet accroissement des inégalités. L'accroissement des inégalités ça a trois conséquences. Des conséquences d'abord économiques, on en parle beaucoup. Un pays qui laisse 20 ou 25% de sa jeunesse en dehors de l'insertion, et on voit l'étude de l'INSEE ce matin, on montre la corrélation entre le diplôme et l'insertion professionnelle, c'est un pays qui ne peut pas aborder la croissance, la compétitivité, de façon satisfaisante. C'est un problème de cohésion sociale, déterminant.

PATRICK COHEN
Votre prédécesseur, Jack LANG, parle d'apartheid social et territorial.

VINCENT PEILLON
Bien sûr, car…

PATRICK COHEN
Vous utiliseriez le mot d'apartheid ?

VINCENT PEILLON
Oui, car dans cette étude il y a un nouvel indice très intéressant qui a été mis en place aussi par PISA, qui montre bien sûr ces injustices en fonction de l'origine sociale, mais en même temps les défauts et les ratés de l'intégration française, les jeunes originaires de l'immigration, première et deuxième génération, et là encore nous sommes les derniers de la classe. Ça veut dire quoi ? ça veut dire, quand on regarde, qu'il y a des concentrations, sur le territoire, de difficultés, on le sait pour le chômage, il y a des quartiers où il y a plus de 50% des jeunes qui sont au chômage, et c'est vrai aussi, et c'est les mêmes, pour la difficulté scolaire, et donc c'est le troisième danger, c'est un danger civique, c'est un danger démocratique, car évidemment ceux qui ont le sentiment d'avoir été rejetés par le système, de ne pas y avoir leur place, sont en colère contre ce système.

PATRICK COHEN
Ce qui revient à la question posée tout à l'heure par Thomas LEGRAND, que peut faire un ministre de l'Education pour remettre de la mixité sociale dans les établissements scolaires ?

VINCENT PEILLON
D'abord…

PATRICK COHEN
Ce n'est pas de votre ressort.

VINCENT PEILLON
Si, c'est ça qui me surprend, parce qu'on a un traitement – et c'est toute la France qui doit s'unir, car vous savez, vous avez dit les Français… mais il y a eu un sondage il y a trois semaines sur les inégalités, il y a simplement 2% des Français qui ont considéré qu'il y avait des inégalités scolaires, c'était le dernier item, et puis tout d'un coup on découvre, alors qu'il y a eu PIRLS l'année dernière, PISA il y a 3 ans, et toute la loi de refondation de l'école est structurée autour de cette idée, mettre un terme à ces injustices scolaires.

PATRICK COHEN
Comment on fait ?

VINCENT PEILLON
On fait par une batterie d'actions, il n'y a pas la recette miracle. Alors on fait comment ? d'abord tous les postes qu'on crée, c'est pour la formation des enseignants, la moitié, tout le reste ce sont des postes qui sont affectés en priorité, et c'est dans la loi qu'on a votée l'année dernière, c'était une première historique, dans les zones en difficultés, les postes que je crée pour les moins de 3 ans, les plus de maîtres que de classes pour permettre la réussite scolaire en CP…

PATRICK COHEN
Ça c'est la mixité des enseignants mais pas la mixité des élèves, Vincent PEILLON.

VINCENT PEILLON
Attendez, ça c'est déjà mettre les moyens là où il y a les difficultés, ensuite nous revenons, bien entendu, sur l'assouplissement de la carte scolaire, et j'annoncerai au mois de janvier des mesures qui sont des mesures sur l'éducation prioritaire. Vous avez la remise en place de tout le système d'orientation, car vous savez, les sociologues l'ont assez dit, mais ça aussi ça a des années, notre système est un système qui fonctionne par le tri permanent et donc par l'orientation négative. De ce point de vue-là nous avons mis en place un certain nombre de dispositifs, y compris, une première cette année, le dernier choix aux parents en fin de 3ème, qui permet aux élèves de choisir leurs orientations non pas en fonction du jugement des professeurs ou de leurs… mais en fonction de ce qu'ils souhaitent faire, et vous avez là les plus grands discriminants sociaux, es actions qu'on mène aussi sur l'égalité filles/ garçons. Donc, il y a une batterie de mesures qui vont de l'accueil des moins de 3 ans, c'est fondamental, et d'ailleurs l'OCDE l'a rappelé hier, jusqu'au primaire, en faire enfin une priorité, changer les pratiques pédagogiques des enseignants, sur la notation, sur le redoublement, sur l'accompagnement des enfants en difficulté, remettre en place une formation, changer les programmes pour qu'ils soient plus adaptés à ce que peuvent apprendre les enfants, car lorsque les programmes sont comme aujourd'hui, surchargés, ou qu'ils ne sont pas dans de bonne progression, c'est toujours ceux qui sont le plus en difficulté qui sont laissés de côté.

PATRICK COHEN
Ça fait beaucoup de sujets, on va en débattre tout à l'heure avec Philippe MEIRIEU. Dans ce contexte, Vincent PEILLON, est-ce qu'il est vraiment nécessaire d'affaiblir les classes préparatoires en allant prendre dans la poche des profs de classe prépa environ 25 millions d'euros pour les mettre dans les ZEP ?

VINCENT PEILLON
Non… d'abord, première chose que je veux vous dire, parce que là encore il y a beaucoup d'émotion, comme toujours, moi je suis très attaché aux classes préparatoires et elles ne sont absolument pas attaquées, et je vois les élèves qui sont inquiets, non, nous les confortons dans cette discussion. Deuxièmement…

PATRICK COHEN
Les profs non, ne sont pas confortés ?

VINCENT PEILLON
Je tiens à le dire, j'entends que les professeurs se seraient sentis attaqués, je leur dis à eux, professeurs de classe préparatoire, qui ont beaucoup de mérite, les professeurs de Zones d'Education Prioritaires en collège en ont aussi, je leur dis, je considère absolument que vous êtes utiles, vous êtes indispensables, je reconnais vos qualités, et nous les confortons. Troisièmement, j'ai encore entendu, et c'est un peu le sens de votre question, que j'opposerais certains professeurs à d'autres, je ne le ferai jamais, je demande que l'école se réunisse autour de ses professeurs.

PATRICK COHEN
C'est une question de rémunération et des charges…

VINCENT PEILLON
J'y viens, j'y viens ; et donc nous avons entamé, c'est la demande de tout le monde, une discussion – il y a 13 groupes de travail – sur l'ensemble des métiers, les directeurs d'école, les professeurs du secondaire, les conseillers pédagogiques, les classes préparatoires. Qu'est-ce qu'on nous a demandé ? De la transparence, de la justice. Ces discussions ont lieu avec les syndicats. A l'intérieur des classes préparatoires vous avez des situations très disparates, qui vont de 1 à 3, la Cour des comptes l'avait pointé, avec des gens qui travaillent 8 heures, d'autres 16, et donc nous avons une discussion avec les classes préparatoires pour mettre de la transparence, de la justice, de l'équité, quelques principes simples. Cela conduit à quoi ? Il y a eu des réclamations…

PATRICK COHEN
10 à 20% de salaire en moins, disent les syndicats.

VINCENT PEILLON
Mais c'est totalement inexact, il y a même des professeurs de classe préparatoire, et surtout les plus jeunes, et ceux qui sont à la fois en lycée et en classe préparatoire, qui vont gagner avec cette réforme.

PATRICK COHEN
Et d'autres vont perdre.

VINCENT PEILLON
Et d'autres vont perdre dans des proportions qui sont 3, 4 ou 5%, mais ceux qui vont perdre le plus, je vais vous dire qui c'est. les professeurs de classe préparatoire, à juste titre, me disent « nous avons des tâches particulières », on le reconnait puisqu'ils font 10 heures et pas 15 heures, ou 18 heures comme les capésiens, 10 heures, donc 1 heure vaut 1 heure 30, là-dessus j'ai accordé des décharges, s'il y a plus de 4 heures avec des classes de 35, c'est souvent le cas, 1 heure en moins, on est à 9 heures. Si on avait un sous-service, alors nous avons permis que les heures de colle soient comptées, c'est la première fois, comme le service. Et puis il y en a qui font 6, 7 ou 8 heures supplémentaires, c'est ce qu'a pointé la Cour des comptes, comment vous pouvez dire à la fois « 8 heures, je ne peux pas faire plus, je suis surchargé » et faire 8 heures supplémentaires ? Alors à ceux-là je dis, ce n'est pas la peine, ce n'est pas la peine de penser que je vais reculer. Il y a des principes de justice. Si on travaille beaucoup, on fait ses 10 heures, 9 heures ou 8 heures, mais on n'a pas au-delà de 4, 5 ou 6 heures supplémentaires, et c'est ceux-là qui seront touchés, mais ceux qui font leur travail dans le temps donné ils vont au contraire être favorisés. Et je réaffirme aux uns et aux autres que c'est l'éternel français, je veux que les professeurs soient confortés, je conforte les professeurs de classe préparatoire, je mets entre les uns et les autres – ils le découvrent souvent ces jours-ci, et les Français le découvrent aussi – un peu de transparence.

PATRICK COHEN
Bon, c'est compliqué de réformer l'école Vincent PEILLON, vous, vous voulez la refonder, l'école, est-ce qu'on peut à la fois, dans des journées de 24 heures, refonder l'école et mener une campagne électorale, ce que vous allez faire dans les mois à venir ? Vous serez tête de liste aux Européennes en PACA.

VINCENT PEILLON
Vous savez, ce qui surprend les Français, et ce qui n'a pas été rappelé, c'est ce qu'on a fait en 1,5 an.

PATRICK COHEN
Non, non, on ne va pas refaire le bilan des 1,5 an, je vous demande simplement si dans les mois à venir vous pourrez être ministre de l'Education à temps plein et mener cette campagne électorale pour les européennes ?

VINCENT PEILLON
Jamais nous n'avons autant agi dans l'Education nationale, qui est la priorité de ce gouvernement, et comme je vous l'ai dit, je vais continuer à le faire, et si vous voulez rendre compte de toutes mes actions, nous revoyons tous les programmes, je saisirai le Conseil supérieur des programmes et je le rendrai transparent vendredi, sur tous les programmes, je refonderai l'éducation prioritaire au mois de janvier, je viens d'entamer ce débat dont j'entendais parler depuis 10 ans, mais maintenant qu'il est entamé, on ne parle que de cette question que vous avez soulevée, sur l'ensemble des métiers de l'éducation, et donc je vais continuer la refondation de l'école de la République. L'électrochoc PISA…

PATRICK COHEN
A temps plein ?

VINCENT PEILLON
A temps plein. L'électrochoc PISA a commencé il y a 1,5 an, je suis heureux qu'on s'en rende compte et on va le poursuivre.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 4 décembre 2013

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