Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec France 3 le 8 décembre 2013, sur l'intervention militaire française en Centrafrique, les relations franco-africaines et sur la disparition de Nelson Mandela. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec France 3 le 8 décembre 2013, sur l'intervention militaire française en Centrafrique, les relations franco-africaines et sur la disparition de Nelson Mandela.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti :
(...)

Q - La France au premier rang sur le continent africain pour intervenir dans des pays divisés par des conflits et des guerres civiles. En Centrafrique, 1.600 militaires français vont être mobilisés dans le pays, les opérations ont commencé autour de Bangui. La mission c'est de désamorcer les groupes radicaux, mais pour l'instant on ne peut pas dire que ce soit clair, c'est même la grande confusion, on ne sait plus qui est qui, qui tire vraiment. Finalement, est-ce que ce n'est pas la mission de tous les dangers pour la France en Centrafrique ?

R - Non. Je vais d'abord vous donner des nouvelles puisque j'ai fait le point avec notre ambassadeur à 10 heures ce matin. Le calme est revenu à Bangui même s'il y a encore, ici ou là, des exactions. On dénombre dans les trois derniers jours 394 morts, ce qui est considérable. Il y a un certain nombre d'opérations qui sont en cours dans l'ensemble du pays, et les opérations de désarmement de l'ex-Seleka vont commencer. Le problème c'est qu'un certain nombre de membres de l'ex-Seleka abandonnent leurs treillis pour se mettre en civil, d'où la difficulté...

Q - L'armée française ne risque-t-elle pas d'être dans un piège ?

R - Non. Notre rôle est clair et net, c'est d'abord un rôle sécuritaire. Si nous n'étions pas intervenus, il y aurait peut-être 5.000 ou 10.000 morts au lieu des 394 que j'ai mentionnés. Pour éviter cela, l'ordre a été donné de désarmer et de cantonner. Nous ne le faisons pas tout seuls, nous le faisons avec les Africains ; il y a plus de troupes africaines que de troupes françaises.

Ensuite, notre rôle est humanitaire parce que la situation est épouvantable. Songez qu'il n'y a en tout et pour tout que sept chirurgiens pour 4,5 millions habitants.

Et puis, il faut préparer la transition politique.

Q - Absolument, on va en parler parce que François Hollande est intervenu hier soir là-dessus. C'est une mission qui devrait durer six mois, mais déjà le Premier ministre centrafricain dit que cela durera un an. Alors qui a raison ?

R - Cela dépend de quelle mission on parle. En ce qui concerne les militaires français, nous les avons envoyés là-bas et notre objectif c'est qu'effectivement ils soient présents pendant six mois. Mais la mission de la force africaine, elle, va se poursuivre. Ils sont déjà à peu près 3.000 et ils doivent atteindre le chiffre de 6.000. Tout cela va être transformé le plus vite possible en ce qu'on appelle une opération de maintien de la paix sous couvert de l'ONU. Les Français n'ont pas du tout vocation à rester.

Q - Mais il se pourrait qu'ils restent quand même ?

R - J'espère que non parce que ce n'est pas notre vocation. De la même façon, au Mali, nous sommes montés à un certain moment à 4.000 soldats. Maintenant ce chiffre décroît. Nous allons vers un effectif de 1.000 hommes d'ici quelques jours.

Q - Mais nous y sommes encore !

R - Au Mali, c'était une opération contre les terroristes. En Centrafrique, il n'y a pas de terroristes. Il s'agit d'arrêter ce qui sinon devenait une guerre civile.

Q - Est-ce une guerre de religion aussi, entre musulmans et catholiques ?

R - C'est un des risques. La tradition de la Centrafrique, ce n'est pas du tout l'opposition des religions. La majorité de la population est chrétienne, mais il y a une minorité musulmane. Ces dernières semaines l'opposition civile a commencé à devenir une opposition religieuse. C'est très dangereux. Il faut absolument faire cesser cela.

Lorsque j'étais il y a quelques jours en Centrafrique, j'ai rencontré à la fois les représentants des catholiques, des protestants et des musulmans. Nous avons convenu qu'ils devaient essayer de rassembler pour éviter ces affrontements religieux.

Q - Quelle logique à ces engagements de la France ? François de Rugy qui est coprésident du groupe Europe Écologie Les Verts à l'Assemblée nationale où il y aura un débat cette semaine, mardi, vous interroge précisément :

Avec le président de la République François Hollande et votre ministre chargé du développement, Pascal Canfin, vous avez rompu avec ce qu'on appelait «la Françafrique». Pour autant lorsqu'il y a des États en grande difficulté, hier le Mali, aujourd'hui la République centrafricaine, on se tourne vers la France pour intervenir. Nous soutenons ces interventions mais nous pensons à l'après. Comment peut-on avoir des structures étatiques plus solides, plus stables en Afrique ? Quel rôle la France peut jouer avec la communauté internationale pour renforcer ces États durablement, leur permettre d'exister vraiment ?

R - Il y a deux questions dans ce que dit M. de Rugy. D'abord, la France effectivement n'a pas vocation à intervenir militairement. Pourquoi le fait-elle ? Parce que les pays d'Afrique n'ont pas les moyens d'intervenir. Nous avons eu un Sommet à l'Élysée ces deux derniers jours où il a été décidé de mettre en place une force panafricaine d'intervention. Maintenant, il faut mettre cela en application.

Q - Restera à définir qui la gouverne.

R - Cela doit être sous le couvert de l'Union africaine.

Q - Oui, il y a beaucoup de dissensions dans l'Union africaine. Déjà en Europe on n'arrive pas à faire une armée, alors vous imaginez en Afrique, ce n'est pas forcément plus simple.

R - En Europe, il n'y a pas de menace ...

Q - J'entends bien, mais pour vous dire que ce n'est pas simple.

R - Je vous en donne acte, mais la décision qui a été prise, c'est de bâtir cette force panafricaine. Pourquoi beaucoup de pays d'Afrique n'ont-ils pas de forces suffisantes ? D'abord, parce qu'ils n'en ont pas les moyens financiers et aussi parce qu'un certain nombre de pays ont peur qu'il y ait des coups d'État s'ils disposent de forces militaires conséquentes. Il faut donc rompre avec cette logique et créer une force panafricaine. Cela constitue une première réponse.

Deuxième élément, il faut évidemment renforcer les États, notamment dans les pays où ils sont faibles. Cela signifie donc que les efforts de la France et de la communauté internationale doivent favoriser l'émergence d'une force panafricaine et le renforcement des moyens de certains État.

Q - Mais jusqu'où intervenir ? Hier, François Hollande, chez nos confrères de France 24, TV5 Monde et RFI, a indiqué qu'il n'était pas imaginable que le président centrafricain reste à son poste. Est-ce que cela ne ressemble pas à de l'ingérence ?

R - Non, il n'y a pas d'ingérence. Soyons tout à fait précis. Il a été décidé par la communauté internationale - cela a été ratifié par l'Union africaine et l'ONU - qu'au moment où il y aurait des élections, que nous souhaitons pour 2014, le président, le Premier ministre et le bureau du législatif ne pourraient pas se représenter. C'est clair et c'est net, ces gens sont là mais ils ne pourront pas durablement gouverner.

Q - C'est une façon de les mettre dehors.

R - Non, mais cela a été décidé au niveau international et ce n'est même pas en discussion. Je souhaite que la période intermédiaire dans laquelle nous sommes soit la plus brève possible. La difficulté vient du fait que le président, M. Djotodia était le dirigeant avant de la dissoudre.

Q - Il joue un double jeu...

R - Le gouvernement actuel et l'organe législatif essaient de travailler ensemble. Pour le moment, c'est comme ça mais il faut aller très vite vers des élections ; ce qui n'est pas facile parce que l'état civil a été détruit.

Q - L'Afrique qui, il faut le rappeler aussi, a aussi des richesses naturelles, c'est un pays en pleine explosion...

R - C'est le continent de l'avenir.

Q - Absolument, c'est en pleine explosion économique. Et nous pendant qu'on fait la guerre, il y en a certains qui font du commerce. Barack Obama en juin dernier a dit sans détour aux dirigeants africains : on a besoin de nouveaux consommateurs pour acheter nos iPad et nos Boeing. Cela vous choque, c'est du cynisme ?

R - Je ne qualifierai pas cela de cynisme, mais regardons la géographie. Il y a à l'Ouest tout le continent américain, il y a à l'Est le continent asiatique, et puis il y a un continent, un ensemble qui est l'ensemble euro-africain. Nous devons nous rapprocher des Africains à travers un partenariat. En agissant comme nous le faisons, nous avons aussi à l'esprit ce rapprochement économique avec l'Afrique.

Q - Donc nous, on ne vendra pas des iPad et des Boeing, on vendra quoi ?

R - Mais on peut vendre aussi des Airbus et des produits alimentaires. On peut investir. L'intérêt de l'Afrique et l'intérêt de l'Europe - notamment de la France - c'est de se rapprocher, c'est là où va se faire la croissance du futur. Dans dix ans, ayons ces chiffres à l'esprit, il y aura 8 milliards d'habitants. L'Afrique en comptera 2,5 milliards. L'Europe représentera 6 % de la population mondiale, la France 0,80 %. Notre avenir est avec les Africains.

(...).

Q - En Afrique du Sud, ce dimanche est un jour de recueillement autour de Nelson Mandela, le deuil national décrété dans le pays commence aujourd'hui. On va commencer évidemment par l'image incontournable de la semaine, Nelson Mandela, Prix Nobel de la paix pour avoir lutté contre l'apartheid en Afrique du Sud, décédé jeudi soir, ses obsèques auront lieu dimanche prochain. On connaît votre engagement...

R - Cela commence mardi, le président de la République et moi-même nous rendrons en Afrique du Sud.

Q - On connaît votre engagement au côté de Nelson Mandela. On ne va pas refaire l'hommage à Nelson Mandela mais, pour certains, il faut rappeler qu'il était terroriste ; pour les Américains par exemple jusqu'en 2008, il était terroriste ; il était pour d'autre une icône. Quel adjectif vous lui attribueriez ?

R - Combattant et rassembleur, Mandela était ces deux choses et c'est cela qui en fait un personnage absolument extraordinaire. Quand on le rencontrait, on avait à la fois le sentiment d'autorité et, en même temps, il faisait preuve d'une très grande gentillesse et d'une très grande humanité. J'ai dit à propos de lui qu'il avait un physique moral. Il y a comme cela quelques personnages : vous voyez une image de Gandhi, immédiatement c'est l'idée de la non-violence qui s'impose; vous voyez une image de de Gaulle, l'indépendance ; vous voyez une image de Mandela, la réconciliation et c'est cela qui restera.

Q - En tout cas, Mandela a déjà sa place dans l'histoire, c'est évident, il existe déjà des collèges, des lycées Mandela en France. Faudrait-il davantage ? Faudrait-il lui accorder une place supplémentaire ?

R - Oui, sûrement.

Q - Quoi ? Vous avez une idée ?

R - Non, je n'ai pas encore d'idée. J'ai fait apposer sur la façade du Quai d'Orsay un portrait géant de Mandela parce que je trouve qu'il symbolise des valeurs qui sont aussi celles de la France.

Q - Mandela, justement, symbole de la lutte contre le racisme, vous parliez des valeurs qui sont aussi celles de la France. Au moment où la parole raciste semble se libérer en France, est-ce que son message a un écho particulier aujourd'hui dans notre pays ?

R - Oui, sûrement, et je pense qu'il ne faut pas simplement lui rendre hommage, mais il faut essayer de mettre en pratique les idées qui étaient les siennes de manière concrète.

(...).

Q - Les opposants au pouvoir sont de nouveau dans les rues de Kiev, plusieurs centaines de milliers à l'heure qu'il est, pour demander le départ du président Ianoukovitch, à qui ils reprochent de ne pas avoir signé l'accord de coopération avec l'Union européenne. Laurent Fabius sur cette question de l'Ukraine, on a l'impression que les dirigeants européens regardent cela de loin, pourquoi ? Est-ce de l'indifférence ou la peur de la riposte russe ?

R - Non, la France ne regarde pas cela de loin. Nous sommes favorables à la signature d'un accord d'association entre l'Ukraine et l'Union européenne.

Q - Mais le président ukrainien n'en veut pas.

R - Le président n'en veut pas. C'est maintenant aux Ukrainiens de trancher. Mais pour indiquer où vont nos préférences, je recevrai mercredi officiellement au Quai d'Orsay le leader de l'opposition, M. Klitschko.

(...).

Q - On va passer à la campagne des européennes. Votre ancien lieutenant, Claude Bartolone, vient de sortir un livre. Dans ce livre il met un peu en cause l'Allemagne, en disant : elle a imposé l'Europe disciplinaire. Et il dit : il faut assouplir les critères, notamment sur le déficit. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?

R - Un gouvernement allemand va être formé le 16 ou le 17 décembre. Immédiatement après, une rencontre aura lieu entre la chancelière et le président, et il faut que nous nous mettions d'accord sur quelques priorités. Le président et la chancelière ont quatre ans devant eux. Il faut donc que ce qui constitue le socle aille dans le même sens pour, à la fois, que l'on ait une Europe simplifiée, mieux contrôlée, et surtout avec des initiatives nouvelles, dans le domaine de l'emploi, dans le domaine de l'énergie, dans le domaine de la défense. C'est cela qu'il faut bâtir avec les Allemands.

Q - Cela veut dire qu'ils sont alliés, ils ne sont pas adversaires, pour vous ?

R - Ce sont des partenaires, c'est notre premier partenaire ! On peut avoir telle ou telle différence mais il faut travailler avec les Allemands, pour relancer l'Europe et relancer la croissance.

(...).

Q - Une question rapide, sept Français sont toujours otages en Syrie et en Afrique, sont-ils les victimes de l'engagement de la France ?

R - Non, je ne pense pas que l'on puisse dire les choses ainsi. Il y a des violences terribles dans ces zones, et il y a malheureusement un certain nombre de nos compatriotes qui sont pris. Mais il y a aussi des pays qui sont beaucoup moins engagés que la France qui ont des otages. Évidemment, nous suivons tout cela très activement, vous avez vu que nous avons pu libérer un certain nombre d'otages, mais nous continuons jour après jour à nous occuper de cela. Je suis désolé de ne pas pouvoir donner de détails...

(...).


source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 décembre 2013

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