Déclaration de Mme Marisol Touraine, ministre des affaires sociales et de la santé, sur les travailleurs pauvres et l'exclusion sociale, Paris le 19 décembre 2013. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de Mme Marisol Touraine, ministre des affaires sociales et de la santé, sur les travailleurs pauvres et l'exclusion sociale, Paris le 19 décembre 2013.

Personnalité, fonction : TOURAINE Marisol.

FRANCE. Ministre des affaires sociales et de la santé

Circonstances : Conférence sur la citoyenneté des personnes pauvres à Paris le 19 décembre 2013

ti :


« J'ai été hanté par l'idée que jamais ces familles ne sortiraient de la misère aussi longtemps qu'elles ne seraient pas accueillies dans leur ensemble, en tant que peuple, là où débattaient les autres hommes. Je me suis promis que si je restais, je ferais en sorte que ces familles puissent gravir les marches du Vatican, de l'Elysée, de l'ONU. »

Ces mots furent ceux de Joseph Wresinki lorsque, en 1956, il a rejoint les 252 familles rassemblées dans le camp des sans-logis. Car l'un des drames invisibles qui frappe les personnes en situation de précarité, c'est de ne plus être des citoyens à part entière, de ne plus pouvoir exercer leurs droits et d'être ainsi privés d'une part de leur humanité.

La précarisation de la société française recouvre plusieurs visages.

Le visage, malheureusement trop connu, de la grande exclusion. Ce sont ces femmes et ces hommes qui ont rompu tout lien avec leur famille, leurs amis ou avec le monde du travail. Ils sont 150 000 à dépendre des structures d'hébergement. 150 000 à avoir connu la spirale de la pauvreté. 150 000 à avoir perdu un travail, connu les années de chômage, les commissions de surendettement avec les crédits impossibles à rembourser, l'explosion de la cellule familiale, la perte du logement et, finalement, pour nombre d'entre eux, la solitude de la rue. Les visages de la pauvreté, vous les connaissez bien pour les accompagner inlassablement depuis tant d'années. Vous êtes souvent l'ultime recours pour ces parcours de vie chaotiques.

Et puis, il y a l'autre visage de la pauvreté, plus récent celui-là, mais tout aussi violent.

Violent parce qu'il est apparu là où nul ne l'attendait. Aujourd'hui, le travail n'est plus un rempart contre la pauvreté.

Depuis dix ans, la figure du travailleur pauvre s'est imposée dans le paysage social français. Occuper un emploi, même à plein temps, ne suffit plus à assurer un revenu minimum décent. La précarité frappe aussi certains de nos retraités, ceux qui perçoivent de très faibles pensions. Ce sont des femmes, encore, qui constituent la majorité des familles monoparentales avec des enfants à charge. Avec des salaires plus faibles que ceux des hommes, des contrats plus précaires et un travail à temps partiel subi, elles sont durement frappées par la pauvreté. Et avec elles, leurs enfants : 2 millions de jeunes de moins de 15 ans sont pauvres. Connaître la grande précarité très jeune, c'est ne pas pouvoir acquérir, à égalité avec les autres enfants, les savoirs fondamentaux. C'est développer, plus que les autres, des problèmes de santé, faute de suivi régulier. C'est subir de plein fouet l'inégalité des destins. Et le résultat pour les jeunes adultes qu'ils sont devenus, nous le connaissons : ils sont près d'un million aujourd'hui à vivre dans la pauvreté parce qu'ils n'ont jamais pu accéder à la formation ou à l'emploi.

Travailleurs pauvres, retraités, familles monoparentales, jeunes : plus de 8 millions et demi de Français qui connaissent un parcours du combattant au quotidien. Pour se nourrir, s'habiller, se loger, se déplacer. Pour partir en vacances, se soigner, accéder à un crédit. Plus de 8 millions et demi de Français qui ne parviennent plus à se projeter et pour qui le monde associatif est là.

Être là avec un toit pour la nuit, un repas chaud, une visite médicale gratuite. Être là pour ceux à qui cela permettra de tenir quelques jours, jusqu'à ce que le RSA leur soit versé. Être là pour qu'avec quelques euros seulement, on puisse acheter des produits de première nécessité. Mais être là, aussi et avant tout, pour donner la possibilité à ceux qui viennent vous voir de retrouver toute leur place dans la société.

Pour lutter plus efficacement contre la pauvreté, un changement de méthode était indispensable.

La conférence contre la pauvreté et pour l'inclusion sociale, qui s'est tenue il y a tout juste un an, a marqué le début d'une nouvelle ère. Les associations, les élus, les partenaires sociaux, les représentants de l'Etat et, surtout, les personnes en situation de précarité se sont assis à la même table. Pour échanger, évaluer et proposer. Pour sortir des sentiers battus. Pour transformer le regard sur l'exclusion. Pour concevoir, ensemble, une autre politique de lutte contre la pauvreté.

Nous avions pris des engagements lors de la présentation du Plan pluriannuel contre la pauvreté annoncé par le Premier ministre, lors du Comité interministériel du 21 janvier. Et tout au long de l'année écoulée, ils se sont traduits par des actes tangibles.

Être pauvre, c'est d'abord ne pas avoir assez de ressources pour vivre. Voilà pourquoi nous avons revalorisé le 1er septembre dernier de 2% le RSA socle. Une autre revalorisation interviendra dans les prochaines semaines. L'augmentation globale du RSA socle sera de 10% sur l'ensemble du quinquennat. Nous engageons aussi une augmentation des aides pour les mères isolées avec une hausse de 25% de l'allocation de soutien familial. Pour les familles nombreuses modestes, le complément familial sera, lui, revalorisé de 50%, soit plus de 1000€ par an.

Être pauvre, c'est également être isolé. Avec Michèle Delaunay, nous avons donc décidé de déployer l'initiative MONALISA : cette mobilisation nationale contre l'isolement des personnes âgées est inspirée et pilotée par les Petits Frères des Pauvres. Son lancement opérationnel a eu lieu en septembre dernier et plusieurs territoires pilotes l'expérimentent. Les pouvoirs publics appuient ainsi l'action associative en soutenant le bénévolat et en favorisant l'implication citoyenne dans la lutte contre l'isolement des personnes âgées.

Être pauvre, c'est aussi devoir renoncer à se soigner. Je suis fière d'avoir fait adopter au Parlement le relèvement de 7% du plafond de la CMU-c et du montant de l'aide à la complémentaire santé pour les retraités. Ces mesures bénéficieront à 750 000 personnes supplémentaires.

Être pauvre, c'est encore être exclu de tous les dispositifs qui permettent de réintégrer le marché du travail. La « garantie jeunes » est testée dans dix territoires : elle propose un accompagnement renforcé vers l'emploi, avec une allocation d'un montant équivalent au RSA pendant les périodes de chômage.

Marie-Arlette Carlotti, dont je salue l'engagement, reviendra certainement sur les actions que nous avons conduites depuis un an. Mais nous aurons l'occasion, dès le mois de janvier, de faire un bilan de la première année d'application du plan sur la base du rapport préparé par François Chérèque.

Les premiers changements sont intervenus. Mais nous avons aussi engagé, au travers de ce plan pluriannuel, un combat de longue haleine : celui de l'accès de tous aux droits de tous.

L'existence d'un droit ne suffit pas à ce qu'il soit pleinement exercé. Les chiffres, là encore, sont éloquents. La moitié des personnes en droit de percevoir le RSA n'en fait pas la demande. Pour le RSA activité, le taux de non recours frôle les 70%. Fin 2010, une étude du Fonds CMU estimait à 20% le taux de non recours à la CMU-c, soit près de 1,7 million de personnes. Et, pour faire écho à l'un des thèmes de travail de cette journée, l'une des premières conditions d'une participation pleine et entière à la vie publique, c'est l'exercice de ses propres droits.

La lutte contre le non recours est cruciale. Nous sommes entièrement mobilisés pour faciliter l'accès aux droits. Les étudiants isolés pourront désormais bénéficier plus simplement de la CMU-c et de l'ACS. Les personnes ayant un parcours professionnel heurté accèderont plus facilement à l'assurance maladie. Des « référents des droits », présents dans les caisses, au Fonds CMU et à Pôle Emploi, informeront et accompagneront les personnes en situation de précarité.

Et, au-delà du non recours, nous devons nous assurer que lorsque les personnes souhaitent exercer un droit, elles puissent le faire dans de bonnes conditions. Trop de refus de soins sont constatés pour les bénéficiaires de la CMU, de l'ACS ou de l'AME. J'ai donc saisi le défenseur des droits sur cette question. Il me remettra ses propositions au début de l'année prochaine.

La lutte contre le non recours, contre la stigmatisation, contre la discrimination doit aussi se faire sur le terrain culturel et politique.

C'est une bataille que nous avons perdue, faute de l'avoir menée. Le discours qui a été tenu sur la pauvreté est sans aucun doute l'une des plus grandes régressions du précédent quinquennat. Un discours de stigmatisation. Un discours qui mélangeait tout pour mieux caricaturer. Un discours insupportable, où les raccourcis intellectuels furent autant d'alibis pour justifier la rupture avec notre modèle. Comment s'étonner du non recours aux droits quand la solidarité a été la cible de toutes les attaques ? Comment ne pas voir que la cohésion même de la société française s'en trouve affaiblie ?

Là encore, nous avons une bataille culturelle à mener. Il n'y a pas, il ne doit pas y avoir, d'un côté le droit commun et de l'autre les droits des pauvres. Nous devons faire en sorte que chacun puisse accéder aux droits. C'est le sens de l'automatisation du renouvellement du droit à l'ACS pour les bénéficiaires de l'ASPA inscrite dans le PLFSS cette année. C'est aussi la raison pour laquelle nous garantirons désormais aux bénéficiaires de l'ACS des contrats offrant un bon niveau de qualité. Mon combat, notre combat, c'est de permettre aux précaires d'accéder aux droits de tous : l'éducation, le logement, la santé, l'emploi, et bien sûr la citoyenneté. C'est ce dernier sujet qui vous réunit aujourd'hui.

« Sois pauvre et tais-toi » . L'intitulé de cette conférence illustre bien une vérité : quand on est précaire, on n'est pas, de fait, un citoyen comme un autre. La première étape à franchir, c'est de redonner à chacun de la voix et une place à part entière dans nos institutions.

Et notre maison commune dans laquelle chacun peut librement s'exprimer, c'est la République.

La République de l'égalité, pas celle de la charité. La République de l'intégration, pas celle de l'exclusion. Une République qui garantit les mêmes droits pour chacun et envers laquelle nous avons tous les mêmes devoirs, au premier rang desquels le respect des valeurs qui la fondent.

Il y a une forme d'indécence à entendre certains s'interroger sur ce qu'il est légitime ou non de faire pour les plus démunis. Une indécence, parce que la République a aussi des devoirs : la lutte contre la pauvreté est incontestablement l'un d'entre eux.

La République vivra si les plus démunis peuvent pleinement exercer leur citoyenneté. Pour cela, nous devons agir concrètement.

Il nous revient de permettre aux précaires de participer à la vie publique, de co-élaborer les politiques qui les concernent directement. C'est pourquoi le 8ème collège du conseil national de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sera très prochainement pérennisé. D'ores et déjà, l'extension du principe de la participation des précaires à de nouveaux conseils comme le CESE ou le conseil supérieur du travail social est acquise. Ils sont d'ailleurs déjà présents, de manière expérimentale, dans les caisses d'allocations familiales et les CESE régionaux. Ils le seront aussi dans les comités d'usagers qui seront développés au sein des Caisses d'allocations familiales.

Ces instances de réflexion et de décision, votre action doit permettre aux précaires de les investir et de les faire vivre pour que ce droit ne reste pas lettre morte.


Mesdames et messieurs,

La bataille pour la citoyenneté exige un engagement et une mobilisation du monde associatif comme des pouvoirs publics.

Nous ne retisserons pas un lien social durable si les personnes pauvres restent tenues à l'écart de la vie démocratique de notre pays, si nous ne changeons pas en profondeur notre regard sur la pauvreté, et si, finalement, nous ne permettons pas aux plus démunis d'appartenir totalement à la communauté des hommes.


Je vous remercie.


Source http://www.social-sante.gouv.fr, le 6 janvier 2014

Rechercher