Déclaration de M. Michel Sapin, ministre du travail, de l'emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social, sur l'économie numérique et la stratégie gouvernementale en matière d'emploi et de formation dans ce secteur, Paris le 14 janvier 2014. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Michel Sapin, ministre du travail, de l'emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social, sur l'économie numérique et la stratégie gouvernementale en matière d'emploi et de formation dans ce secteur, Paris le 14 janvier 2014.

Personnalité, fonction : SAPIN Michel.

FRANCE. Ministre du travail, de l'emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social

Circonstances : Conclusion du workshop France Digitale sur "lemploi et le numérique : la France est-elle prête" à Paris le 14 janvier 2014

ti :


Mesdames, messieurs,
Cher Jacques Attali, dont je viens d'entendre l'intervention (ou une partie de l'intervention)
Cher Olivier Mathiot, Président de France Digitale, qui avez bien voulu m'inviter à m'exprimer devant vous,
Vous tous qui construisez chaque jour l'écosystème numérique : ingénieurs, développeurs, investisseurs, designers, patrons de startups, parmi d'autres – nombreuses – fonctions,

Je viens conclure ce matin vos travaux ou, à défaut de conclure, développer la manière dont le ministre de l'emploi que je suis aborde le numérique.


1. Numérique et changement de société

Il n'est guère la peine de le dire – en tous les cas ici – mais les enjeux sont colossaux :
- pour la compétitivité de notre économie, c'est ce qui vient d'abord à l'esprit, dans la capacité qui est et sera la nôtre de produire les champions numériques de demain.
- pour notre recherche, car le numérique – comme tous ces secteurs qui sont sur la frontière technologique – embarque avec lui d'impressionnants processus de recherche fondamentale et appliquée.
- décisif aussi pour une génération qui arrive aujourd'hui – et depuis quelques années – sur le marché de l'emploi, en attendant celles nées dans un monde déjà converti au numérique. Je vais en dire un mot tout de suite mais d'ores et déjà, il faut noter que le numérique excède, loin s'en faut, le seul périmètre de la technologie, de la filière industrielle et de la compétitivité. C'est d'abord et avant tout une problématique culturelle. Il s'agirait, pour s'en convaincre en un coup d'œil de regarder comment sont habillés nombre de travailleurs numériques (et peut-être d'abord parmi vous)… Il ne faut jamais oublier que la cyberculture est la fille de la contreculture, pour paraphraser Fred Turner.

Il ne s'agit pas pour moi de disserter sur la génération Y, dont l'existence est sujette à caution, mais en tous les cas de noter une évolution économique et sociale majeure que le numérique épouse.
- Il est le système productif émergent d'un monde qui a dépassé le stade de l'abondance et qui ne veut et ne peut plus poursuivre une croissance fondée sur le prélèvement sur les milieux naturels.
- Il est le système de la fin de l'abondance, couplée à une compétition mondiale accrue et qui cherche de ce fait à rationnaliser profondément un grand nombre d'activités (à commencer par les fonctions supports).
- Il est aussi le système productif d'une société qui retrouve sa capacité d'action, qui donne plus largement la parole, et qui trouve dans ses propres usages sociaux la matière première de sa création de valeur, congédiant un à un les intermédiaires (ce furent les maisons de disques, la presse d'autrefois, la librairie telle qu'on la connue, le commerce dans une certaine mesure, il y a une menace sur les banques face à la finance participative et la liste s'allongera).
- Le numérique est encore le système productif d'un monde du travail qui casse les modèles verticaux et standardisés pour promouvoir l'original, le biscornu, l'hybride, ce qui raconte une histoire différente et bien souvent « habitable ». Mais les risques ne sont pas exclus et le modèle de travail de certaines SS2I ou plateformes téléphoniques n'est guère enviable. Cependant, je crois qu'il ne s'agit pas là véritablement d'un usage numérique mais d'une version digitalisée du taylorisme, là où le numérique enrichit en intelligence et en créativité.
- Le numérique est, encore plus fondamentalement, au-delà d'un système productif, un système cognitif. Les sciences cognitives montrent que l'usage de la toile, la lecture ou écriture « sur le pouce » des messages, la consultation de Wikipedia ou Facebook, n'activent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l'usage du livre, de l'ardoise ou du cahier. De ce fait, la civilisation numérique sait manipuler plusieurs informations à la fois. Les cerveaux des jeunes ne connaissent ni n'intègrent ni ne synthétisent comme leurs ascendants. Par téléphone, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la toile, à tout le savoir ; ils parcourent donc un espace topologique de voisinages, alors que leurs parents n'habitaient qu'un espace métrique, référé par des distances. Or nous savons que la technologie change l'homme comme l'imprimerie et Gutenberg ont changé l'homme médiéval, ou comme l'invention de l'écriture avait assuré le passage de la préhistoire à l'histoire.
- Surtout, et c'est ce qui va nous rassembler, le numérique doit être le choix collectif de l'investissement et du risque, contre la finance et la rente. A ce titre, je salue la mobilisation qui est la vôtre et veux vous témoigner la détermination qui est la mienne d'avancer dans cette direction.

2. Le numérique au secours de l'emploi ?

A l'évidence, vous avez dit au cours de cette matinée que le numérique transformait largement les emplois et les compétences et il est un fait que la fragilité de nombre de startups – outre la question du retard fréquent sur le business plan et celle des levées de fonds – tient des domaines très pointus qui sont les leurs et dans lesquels il est souvent difficile de recruter. Cela doit nous conduire à réfléchir aux compétences nécessaires, aux formations qui peuvent les servir, à la souplesse, à l'actualisation rapide et permanente de ces mêmes compétences, comme à la porosité entre les différentes branches professionnelles qu'induit le numérique – à la fois changement qui éreinte certains métiers et en créé d'autres ; et changement interne à chaque métier.

Cette spécificité rend difficile l'estimation du volume de créations d'emplois liées au numérique. La transformation qu'il provoque a des conséquences variées qui peuvent être positives ou négatives selon les secteurs et les contextes économiques. Un bilan cohérent doit nécessairement inclure les nouvelles formes d'activités liées aux TIC hors de la filière, dans les secteurs de l'économie traditionnelle comme dans ceux qui sont transformés par la numérisation (je les citais tout à l'heure). Par ailleurs, l'augmentation des revenus du capital aux dépens de ceux du travail et des investissements a constitué un facteur défavorable à l'emploi en dépit des gains de productivité que les TIC ont permis, tout comme l'intense mouvement de concentration des industries et des services du numérique. De leur côté, la robotisation, ainsi que le développement du Cloud et du Big Data constituent des facteurs de transformation massive du tissu économique, mais là encore, les effets sur l'emploi sont contrastés.

Jusqu'à présent, les chiffres publiés sur la création d'emplois liée au numérique ont été fournis par des cabinets privés s'appuyant sur des données transmises par des fédérations ou des associations professionnelles de la filière . L'absence de validation par la statistique publique ainsi que des interrogations soulevées sur les méthodes de calcul ont pu donner lieu à des contestations.

Quoi qu'il en soit, le numérique favorise essentiellement deux catégories d'emplois :
- des activités de haut niveau avec des salaires élevés qui concernent généralement des travaux de conception/création
- et des emplois de services peu qualifiés dont les revenus sont plus faibles comme par exemple les opérateurs des centres d'appel ou ceux de la logistique.

Je dis un mot de la formation avant de vous présenter les axes de travail du gouvernement.

Ce que l'on constate, c'est que c'est de moins en moins l'outil qui détermine la création de valeur mais ses usages. Ainsi, la formation est une condition le plus souvent indispensable pour espérer une nouvelle création de valeur ou un accroissement de la productivité grâce aux technologies du numérique. Or, entre 1999 et 2009, le taux de stagiaires en informatique a connu une forte baisse. Cette spécialité est passée du premier au neuvième rang parmi celles proposées en formation. Une baisse analogue a concerné la spécialité secrétariat/bureautique, parmi les mieux placées en 2000. Le taux d'entreprises françaises ayant organisé des formations pour développer/améliorer les compétences en TIC de leur personnel est inférieur à la moyenne des 15 pays les plus développés de l'UE. Cela explique en partie pourquoi, alors que la France était, en 2012, après la Finlande, le pays de l'UE le plus équipé pour l'accès à Internet haut débit, elle restait très en retard dans les usages :
- 21ème rang pour les entreprises ayant créé un site web.
- 19ème rang pour les entreprises effectuant des achats par Internet et/ou des réseaux autres.

La problématique est donc plus délicate qu'il qu'une massification de l'enseignement du numérique et par le numérique. Mais les opportunités sont là, réelles, importantes, massives. Elles ont besoin de notre soutien, celui de l'Etat, celui des entrepreneurs, celui des investisseurs, celui de toute la communauté numérique.

En tous les cas, nous, Etat, nous voulons être au rendez-vous de l'emploi numérique.

3. La stratégie gouvernementale pour le numérique, en matière d'emploi et de formation

Après la feuille de route numérique du Gouvernement de février dernier, un nouvel acte est en préparation, mettant l'emploi et la formation au centre, par-delà les infrastructures – si utiles soient-elles – le numérique est affaire de pratique.

Mon ministère porte 4 convictions fortes :

1. L'insertion des jeunes pas ou peu qualifiés par et dans le numérique est possible.

Car – et je sais que vous en connaissez un certain nombre – il y a beaucoup de nos jeunes, en rupture avec le système scolaire et qui ne trouvent pas d'emplois classiques (voire qui ne cherchent plus) et qui développent en parallèle des aptitudes numériques. C'est la culture de la bidouille, comme l'on dit dans le milieu. Je ne dis pas qu'un Bill Gates se cache dans chaque garage, mais je dis qu'il y a un là un continent à découvrir – certaines structures le font avec succès. Je pense à l'école Simplon.co à Montreuil. En somme et pour le dire d'une formule, nombre de ces jeunes en rupture – que l'on nomme parfois décrocheurs – sont plus proches des métiers numériques que des métiers manuels. Forts de ce constat, nous avons imaginé des métiers spécifiques pour insérer des jeunes dans le secteur numérique, via les emplois d'avenir. Ces métiers sont les suivants : forgeur numérique (dans les fab lab), régisseur multimédia, assistant de valorisation des usages numériques responsables, assistant de valorisation numérique du territoire, assistant de formation aux usages mobiles (dans les Espaces Publics Numériques et dans les Cyberbases), assistant vidéoludique dans les médiathèques et bibliothèques.

Nous envisageons, dans le cadre de la garantie jeunes, de donner à tous les jeunes en grande précarité, bénéficiaires du dispositif, les pré-requis numériques nécessaires à leur insertion professionnelle. L'accompagnement garantie jeunes devra permettre à tous de maîtriser les savoirs de base dont fait partie l'utilisation des NTIC et notamment d'internet. Une plus grande ouverture au numérique des écoles de le Deuxième Chance sera par ailleurs recherchée.

Bien sûr, le numérique, ce sont les savoirs de pointe et d'avant-garde. Mais en temps que ministre du travail, je veux que ce soit aussi un moyen d'insérer les moins qualifiés. Nous allons ainsi regarder ce que l'on peut faire avec les écoles mentionnées ci-dessus, comme les web@cademies.

2. L'orientation, la formation et la reconversion des salariés et des demandeurs d'emploi

C'est le deuxième axe. Je suis convaincu que le temps contraint des chômeurs doit être transformé en temps davantage utile, et cela pour acquérir des compétences numériques, un socle minimal.

Par ailleurs, un axe spécifique numérique dans le cadre de la poursuite du plan formations prioritaires pour l'emploi peut être développé. Il faut construire avec les branches professionnelles concernées et leurs OPCA un panorama clair des métiers faisant l'objet de difficultés de recrutement liées à des déficits de formation et financer (Etat, régions, partenaires sociaux) des formations supplémentaires pour les demandeurs d'emploi à ces métiers.

Mais le numérique doit aussi être une préoccupation pour les salariés en reconversion, ou via le contrat de génération qui associe un senior et un jeune. Des pratiques de tutorat inversé doivent être envisagées pour faire monter en compétence l'ensemble du binôme.

3. Le soutien à l'excellence numérique, locomotive d'activité et d'emplois

J'en viens à l'axe qui vous concerne le plus pour vous dire que nous sommes disposés à travailler avec vous. Nous devons collectivement – société française – anticiper l'émergence des métiers et des compétences de demain. Notre volonté est de mener un travail avec un pool d'acteurs qui s'appuierait sur un réseau de pôles de compétitivité pour identifier les tendances, les métiers émergents et formaliser les référentiels de compétences liés à ces métiers. Outre l'émergence de compétences nouvelles et la définition des besoins de formation, des « chemins » de conversion de métiers entiers pourraient être tracés, à partir de l'expérience des professionnels et des entreprises du numérique, dont beaucoup sont ici.

4. L'optimisation du SPE et des opérateurs publics par le biais du numérique

J'ajoute un dernier axe. Le numérique et l'emploi, c'est la pointe de la technologie autant que l'insertion des moins qualifiés. Mais si l'on y réfléchit bien, le numérique n'est pas qu'un débouché, c'est aussi un moyen de placement dans l'emploi et d'amélioration de l'efficacité du service public de l'emploi.

L'Etat a modernisé les outils actuels pour la recherche d'emploi afin de faciliter la mise en relation d'employeurs et de demandeurs d'emploi. Dans le cadre de Pôle Emploi 2015 – la nouvelle offre de service – le chantier « transparence du marché du travail » piloté par Pôle Emploi permet de mettre en place une plateforme d'agrégation des offres et des CV des demandeurs d'emploi accessible aux partenaires de Pôle Emploi (Monster par exemple, pour créer un échange). Avant fin 2014, ces données seront publiquement accessibles.

Mais il nous faut aller plus loin encore. Alors nous réfléchissons à la constitution d'un « emploi store », sur le modèle de l'Apple store, une plateforme de Pôle emploi ouverte au développement de nombreuses applications par des entrepreneurs et des développeurs comme vous – car une institution seule ne peut pas tout porter et car les bonnes idées jaillissent partout. Il y a de nombreuses conditions, tant de responsabilité que de sécurité, mais l'objectif est passionnant.


Je vous remercie.


Source http://travail-emploi.gouv.fr, le 15 janvier 2014

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