Interview de M. Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, à France Info le 20 février 2014, sur la situation en Ukraine, le pacte de responsabilité et les rumeurs de remaniement ministériel. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, à France Info le 20 février 2014, sur la situation en Ukraine, le pacte de responsabilité et les rumeurs de remaniement ministériel.

Personnalité, fonction : AYRAULT Jean-Marc, LEYMARIE Jean.

FRANCE. Premier ministre;

ti : JEAN LEYMARIE
En Ukraine, les manifestants tiennent bon, ils demandent toujours le départ du président ukrainien, est-ce que vous les soutenez, Monsieur le Premier ministre ?

JEAN-MARC AYRAULT
Mais l'Union européenne soutient la démocratie, soutient les valeurs de la démocratie, et c'est la raison pour laquelle hier, François HOLLANDE et Angela MERKEL, à l'occasion du sommet franco… du Conseil des ministres franco-allemand ont pris des positions très fermes pour dire non à la violence, il faut absolument que le dialogue politique reprenne, il y a vingt-huit morts déjà, donc c'est un engrenage particulièrement dangereux, d'abord pour les Ukrainiens, qui réclament la démocratie, ils ont raison, mais l'Europe a une responsabilité, c'est la raison pour laquelle, cet après-midi, se réuniront les ministres des Affaires étrangères, mais pour y voir clair, Laurent FABIUS, Frank-Walter STEINMEIER, le ministre des Affaires étrangères allemand, et Rados?aw SIKORSKI, le Polonais, vont sur place. Ils vont rencontrer à la fois les autorités, et à la fois l'opposition, reviennent à Bruxelles, et là, j'espère qu'une décision forte de sanctions graduelles, ciblées sera prise. Parce qu'il faut absolument que…

JEAN LEYMARIE
Est-ce que le président IANOUKOVITCH sera visé, Jean-Marc AYRAULT ?

JEAN-MARC AYRAULT
Je crois que ce qui sera privilégié par les Européens – et c'est une bonne chose – c'est de tout faire pour retrouver la voie du dialogue, parce que, il ne s'agit pas de s'engager dans un engrenage sans fin et sans issue, donc c'est ce que vont décider – j'en suis sûr – les Européens. Ça, c'est très important, parce que ça n'a pas toujours été le cas que les Européens soient rassemblés, et là, nous sommes aux portes de l'Europe, François HOLLANDE a eu hier cette phrase : l'Ukraine n'est pas dans l'Union européenne, mais fait partie de l'Europe. Et comment peut-on laisser aux portes de l'Europe un pays qui a voulu accéder à la démocratie s'enliser dans un processus de violences qui a fait déjà trop de morts.

JEAN LEYMARIE
Et ça ne plaît pas à la Russie, qui accuse l'Occident, qui reproche aux Européens de se mêler de ce qui ne les regarde pas ?

JEAN-MARC AYRAULT
Ce qui les regarde, les Européens, c'est la démocratie et la liberté…

JEAN LEYMARIE
Est-ce que la France doit se mêler de la politique ukrainienne ?

JEAN-MARC AYRAULT
Il ne s'agit pas de se mêler de la politique des autres, il s'agit de se mêler de ce qui porte atteinte aux droits de l'homme, ce qui porte atteinte à la liberté, de ce qui porte atteinte à la démocratie, et de refuser toute violence pour régler les problèmes, les problèmes doivent se régler en Europe, quelle que soit l'appartenance des pays à l'Union européenne, par la voie du dialogue et de la démocratie. Donc avec la Russie, il faut parler franchement, et donc la France parle avec la Russie, mais les Européens doivent parler avec les Russes, il faut une politique européenne, il faut une politique russe de l'Union européenne, ce qui n'est pas toujours le cas. Donc il y a nécessité de parler et nous allons parler avec le président POUTINE.

JEAN LEYMARIE
L'urgence en France, Monsieur le Premier ministre, c'est toujours le chômage, bien sûr, il y a plus d'un mois, le chef de l'Etat a lancé son pacte de responsabilité, et pour l'instant, ce pacte est vide, quand allez-vous avancer ?

JEAN-MARC AYRAULT
D'abord, nous avançons, nous avançons parce que le gouvernement – c'est la mission qui m'a été confiée par le président de la République – travaille, vous savez qu'il y a plusieurs volets dans ce pacte, il y a d'abord l'allègement de ce qui pèse sur le coût du travail, il y a la réforme de la fiscalité, ces chantiers sont ouverts. Et nous avons même un calendrier, le président de la République souhaite que nous allions vite, et je crois qu'à la mi-mars ou au plus tard, à la fin mars, nous aurons bouclé les éléments qui constituent le pacte sur le plan économique. En même temps, il faut que le dialogue social s'engage. J'ai reçu les partenaires sociaux, le 28, le patronat, les différentes organisations et les syndicats se rencontrent pour – j'espère – aboutir à un accord de méthode, et ensuite, dans les branches, dans les entreprises, le processus s'engagera avec un mot qui fédère le tout, qui est essentiel, c'est le mot « responsabilité » ; parce que vous savez, les Français ont fait beaucoup d'efforts pour redresser la situation, la situation, c'est quoi ? C'est la crise la plus grave depuis les années 30, c'est cinq ans de croissance zéro en moyenne, de 2007 à 2012, et là, la France redémarre. Les premiers indicateurs que nous avons, d'abord pour l'année 2013, sont meilleurs que prévu, la croissance est plus forte que prévu, les investissements dans l'industrie redémarrent, les embauches dans le privé redémarrent, et la France est quasiment au niveau de l'Allemagne, au dernier trimestre de l'année, en terme de croissance et est nettement au-dessus de la moyenne européenne. Donc nous sommes sur la bonne voie. Les efforts qui ont été faits ne sont pas des efforts en vain, le président de la République proposez un pacte pour prolonger, amplifier, accélérer ce qui a été entrepris. Maintenant, chacun est face à ses responsabilités.

JEAN LEYMARIE
Y compris le MEDEF ?

JEAN-MARC AYRAULT
Tout le monde est face à ses responsabilités…

JEAN LEYMARIE
Je vous pose la question parce que le MEDEF, cette semaine, pose ses conditions, Jean-Marc AYRAULT…

JEAN-MARC AYRAULT
Mais le MEDEF est entré dans un dialogue, et c'est ça qui compte, c'est ça l'essentiel. L'essentiel, c'est quoi ? C'est que patronat, syndicats, collectivités territoriales, avec le gouvernement, avancent pour trouver les bonnes réponses, et la bonne réponse, c'est quoi ? C'est faire reculer durablement le chômage dans notre pays. C'est au moment où les choses vont mieux qu'il ne faut pas flancher, pas reculer, c'est ça le sens du pacte. Le 14 janvier, le président de la République a fixé le cap, a dit : voilà, on accélère. L'année 2014, ça doit être l'année du tournant où la France se réinstalle à son niveau de pays leader en Europe, il n'y a pas de raison, d'ailleurs, avec les Allemands, hier, nous en avons discuté, nous avons discuté croissance, nous avons discuté harmonisation fiscale, nous avons discuté transition énergétique, nous avons discuté numérique, donc tout ce qui peut consolider, amplifier la croissance ; c'est ça notre responsabilité, c'est là-dessus que nous serons jugés. Donc il n'y a pas à hésiter un seul instant, et je vois bien que du côté des salariés, du côté des syndicats, du côté des élus locaux notamment, qui sont aujourd'hui en campagne pour les élections municipales, il y a l'envie que ça marche, et quand on va dans une région ou une autre, on s'aperçoit que là, les bonnes volontés sont là, et qu'il faut un coup de pouce, qu'il faut l'élan, et c'est l'élan qu'a fixé le président de la République, il ne faut surtout pas perdre de temps.

JEAN LEYMARIE
Et je reviens sur les demandes du patronat, puisque Pierre GATTAZ vous demande de renoncer à plusieurs lois qui gênent selon lui les chefs d'entreprise, sur l'encadrement des stages par exemple, mesure très concrète, mesure sur la pénibilité également, le MEDEF veut un moratoire…

JEAN-MARC AYRAULT
Non, non, non, mais il n'y a pas…

JEAN LEYMARIE
Y êtes-vous prêt ?

JEAN-MARC AYRAULT
… Un moratoire sur la pénibilité, c'est la loi sur les retraites, donc cette loi, elle a été votée par le Parlement, elle va donc s'appliquer…

JEAN LEYMARIE
Les stages par exemple ?

JEAN-MARC AYRAULT
S'agissant des stages, lorsqu'on parle avec les organisations patronales, on arrive vite à un constat, c'est qu'il y a des abus dans un certain nombre de secteurs, et qu'il faut mettre fin à ces abus. Les partenaires sociaux en avaient d'ailleurs discuté, ce qui est transcrit dans la loi, c'est quasiment ce quoi avaient abouti les partenaires sociaux, parce que, il ne faut pas être toujours simpliste, quand on examine certaines situations, on peut facilement se mettre d'accord entre le représentant des salariés et le représentant des entreprises, regardez par exemple la directive « travailleurs détachés », au niveau de l'Europe, où là, il y avait du dumping social, eh bien, nous avons trouvé un accord entre les entreprises qui trouvaient qu'il y avait des abus dont elles étaient, elles-mêmes, victimes, et les représentants des salariés qui n'acceptent pas le dumping social et salarial. Et le gouvernement a pris ses responsabilités à Bruxelles, il y a eu des avancées, et la loi a même été renforcée en France. Donc vous savez, moi, je crois au dialogue social, on n'a pas trop l'habitude, mais si vous regardez ce qui a été fait depuis maintenant plus de deux ans, presque deux ans, le dialogue social se renforce en France, le dialogue social, c'est la clef pour réussir les réformes.

JEAN LEYMARIE
Le MEDEF vous reproche, Jean-Marc AYRAULT, de stresser les chefs d'entreprise, c'est le mot qu'il emploie. Est-ce que vous allez les déstresser ? Vous l'avez entendu cette semaine, Pierre GATTAZ ?

JEAN-MARC AYRAULT
Le pacte qui est proposé aux entreprises, ce n'est pas fait pour stresser, c'est fait pour mobiliser. Il faut que l'année 2014 soit le grand tournant, qu'on se souvienne de l'année 2014, au moment où la croissance repart, on aura tout fait pour l'accélérer, c'est le sens du pacte qu'a proposé le président de la République, moi, j'ai mission du président de la République avec le gouvernement pour que ça réussisse, j'ai mission de dialoguer avec les partenaires sociaux, et les choses avancent, le 28 – je le répète – ils vont se rencontrer, et puis, j'ai mission aussi de mobiliser la majorité parlementaire, parce que, il faudra aussi avoir la confiance du Parlement et en particulier de la majorité…

JEAN LEYMARIE
Et là-dessus, Jean-Marc AYRAULT, vous entendez les critiques, les critiques, non seulement chez vous, au Parti socialiste, également les critiques de nombreux électeurs qui ont l'impression que ça n'avance pas, qui sont déçus, qui se préparent pour certains, les électeurs de gauche, à s'abstenir aux élections municipales, ils vous demandent un changement de politique…

JEAN-MARC AYRAULT
Alors, ne jugez pas trop vite…

JEAN LEYMARIE
C'est ce qu'ils disent dans les reportages…

JEAN-MARC AYRAULT
Ah non, mais moi, je vais être très clair, Monsieur LEYMARIE, la France est de nouveau sur la bonne route, et ce n'est pas le moment de se disperser dans des chemins de traverse, ce n'est pas en changeant de politique, alors que nous sommes en train de gagner la bataille, que nous sommes en train de redémarrer, qu'il faut changer ; une action, ça s'inscrit dans la durée. Et ce qui compte dans la durée, c'est la cohérence, et ce que nous faisons, c'est une politique cohérente et courageuse, c'est vrai, mais à partir du moment où elle n'est pas immédiatement porté ses fruits, certains pensent que c'est une mauvaise politique, eh bien…

JEAN LEYMARIE
Mais la vie quotidienne des Français…

JEAN-MARC AYRAULT
La politique qu'on mène dans la durée, ce n'est pas quelque chose de… ce n'est pas de l'obstination pour de l'obstination, c'est la marque de la volonté et du courage. Et dans les périodes de crise, il faut de la volonté et du courage, c'est ce que nous avons.

JEAN LEYMARIE
Les rumeurs de remaniement reviennent en force, pour combien de temps, Monsieur le Premier ministre, êtes-vous à Matignon ?

JEAN-MARC AYRAULT
Ça me fait sourire, vous savez pourquoi ça me fait sourire, parce que, il faut un peu de bon sens, vous êtes un observateur, un journaliste sérieux, et qu'est-ce que vous avez observé ? Vous avez observé que dans ses voeux, le président de la République a dit : voilà, il faut se mobiliser, il faut faire preuve de responsabilité, le 14, il a décrit ce qu'il fallait faire, le pacte, il a confié au Premier ministre et au gouvernement une mission, celle que je viens de vous rappeler, et dans la mission qui est la mienne, c'est mobiliser le gouvernement, il est mobilisé, mobiliser les partenaires sociaux, ils se mobilisent, ce n'est pas sans difficultés et sans conflits, mais ils veulent réussir. Et ils vont réussir. Et puis, il y a le Parlement, c'est mon travail, moi, j'anime la majorité parlementaire chaque semaine, je suis avec les députés et les sénateurs, et surtout, à l'Assemblée nationale, c'est les socialistes, les radicaux de gauche, les écologistes, et donc le moment va venir, lorsque nous aurons bouclé le pacte, lorsque nous aurons également arrêté les mesures d'économies qui sont nécessaires, les fameux cinquante milliards de baisse de dépenses, parce qu'il ne s'agit plus de prélever d'argent sur les Français, pas d'impôts supplémentaires, eh bien, lorsque nous aurons bouclé tout ça, eh bien, le Parlement se prononcera, l'Assemblée nationale se prononcera par un vote de confiance. Eh bien, la confiance, ça se mérite, ça se construit, et j'y travaille tous les jours. Donc les spéculations, moi, je les renvoie au bon sens. Lorsque le président de la République fixe un cap, c'est pour qu'il réussisse, et moi, je suis là pour qu'il réussisse, parce que je suis au service de la politique de la France, qui est décidée par le président de la République, et nous voulons tous que la France aille mieux, avec un objectif central, c'est le recul durable du chômage.

JEAN LEYMARIE
Est-ce que le président de la République vous soutient, Jean-Marc AYRAULT ?

JEAN-MARC AYRAULT
Eh bien, je viens de vous le dire, là, c'est quand même… il me confie une mission, alors je ne suis pas en train de me demander tous les jours s'il m'a confié une mission, lorsque je vois le président de la République, je ne vais pas vous raconter mes entretiens que j'ai en tête à tête, mais avant chaque Conseil des ministres, j'ai, en dehors de toutes les autres réunions que j'ai avec lui, j'ai toujours une rencontre pendant une demi-heure ou voire plus avant que le Conseil se réunisse, hier matin, de quoi avons-nous parlé ? Nous avons parlé du pacte, nous avons parlé de tout ce que je viens de vous dire, on n'a pas parlé d'autres choses, pourquoi ? Eh bien parce que quand on est dans une situation où on sent que les choses sont en train de bouger, que tous les efforts qu'on a faits, toutes les mesures que l'on a prises, les réformes que l'on a engagées vont finir par porter leurs fruits, ce n'est pas le moment de flancher, donc voilà la réalité des choses, c'est ça la politique. La politique, ça demande du courage, du sang-froid, de la détermination, mais vous savez, moi, je vis ça avec sérénité, parce que je ne suis pas le seul dans cette situation, tous les chefs de gouvernement en Europe sont face à la même situation. L'Europe a connu une crise dure, grave, et qui a duré beaucoup trop longtemps, dont on veut sortir, mais ceux qui veulent d'abord sortir de cette crise, ce sont les Français. Et donc quand je pense aux difficultés de ma mission, elle est très faible cette difficulté par rapport aux difficultés que rencontrent les Français. Donc moi, je suis quelqu'un qui veut redonner de la confiance et de l'espoir et mobiliser tous les acteurs de la société, la société civile, pas seulement les élus et les politiques, et vous verrez que ça va marcher, parce que les Français ont vraiment envie que ça marche pour eux, pour leur famille, et pour la France.

JEAN LEYMARIE
Mais ce nouveau souffle, que beaucoup attendent, Monsieur le Premier ministre, est-ce vous qui allez le donner ? Est-ce vous qui allez l'apporter ?

JEAN-MARC AYRAULT
Mais…

JEAN LEYMARIE
Vous l'entendez cela…

JEAN-MARC AYRAULT
Est ce qu'il faut que je vous répète toujours la même chose ? Ce que j'ai à faire…

JEAN LEYMARIE
Il y aura un nouveau souffle ?

JEAN-MARC AYRAULT
C'est la réussite du pacte. Mais c'est ça le souffle nouveau ! C'est de ne pas se perdre, là, un seul instant dans des spéculations, mais se concentrer sur l'action, l'action, l'action, toujours l'action, voilà ma mission !


Source : Service d'information du Gouvernement, le 20 février 2014

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