Interview de M. Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale à France-Culture le 20 février 2014, sur la lutte contre les discriminations à l'école, le métier d'enseignant et la pédagogie sur la déconstruction des stéréotypes de genre. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale à France-Culture le 20 février 2014, sur la lutte contre les discriminations à l'école, le métier d'enseignant et la pédagogie sur la déconstruction des stéréotypes de genre.

Personnalité, fonction : PEILLON Vincent, VOINCHET Marc.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale;

ti :


MARC VOINCHET
Statut des enseignants, rythmes scolaires, polémiques, fausses rumeurs autour de l'ABCD de l'égalité, c'est peu dire que l'école a été au coeur des débats de société ces dernières semaines. Peut-être faut-il compter sur les vacances sur une petite trêve, comme toujours est-on tenté de dire. Comme jamais, tant de débats polarisés font réagir et agitent nos fondamentaux et nos valeurs, les uns et les autres. Monsieur le Ministre de l'Éducation nationale, invité des Matins Politiques. Avec Benoît BOUSCAREL, nous allons essayer de faire le tour aujourd'hui de votre actualité que nous réserverons peut-être sur l'Éducation nationale en deuxième partie, nous aurons plus le temps de décrire et de débattre avec vous des enjeux de votre politique. À trois mois d'ailleurs des élections municipales, la question politique de l'école est-elle un enjeu électoral ? Je rappelle que vous êtes aussi candidat aux élections européennes dans le sud-est mais que vous êtes surtout ministre de l'Éducation nationale. Dites, il y a là une actualité, un suspense qui devient quasiment insoutenable avant d'aborder notamment l'actualité européenne avec votre sentiment sur les violences en Ukraine aujourd'hui. Il y a un petit suspense : c'est demain que le président de la République devrait dire qui seront les nouveaux entrants, la nouvelle entrante – y en aura-t-il un, deux, trois ou quatre ? – au Panthéon, les Panthéonisés. Vous avez vu que le nom de Pierre BROSSOLETTE, grand résistant français qui s'est suicidé en mars 44, est cité ; il était le rival de Jean MOULIN. Vous avez vu que le nom de Geneviève ANTHONIOZ-DE GAULLE, résistante aussi, est mentionné. Il y a aussi le cas de Germaine TILLION (son d'archives). Voilà la voix de Germaine TILLION qui peut-être résonnera sous la coupole du Panthéon. Certes pour être politiquement correct, une femme serait bien, ça ferait bien au Panthéon. Mais on dit que le président de la République aurait les yeux tournés apparemment vers la figure d'un de vos grands prédécesseurs, Jean ZAY. Vincent PEILLON, sa voix ici en 1938 (son d'archives). Voilà Jean ZAY en 1938. Jean ZAY ministre à 32 ans, il y avait même une chanson sur lui qui circulait. Ministre à 32 ans, formidable ! Grand avocat, homme politique qui fut notamment député et conseiller général à Orléans. Ce serait votre choix, Vincent PEILLON ?

VINCENT PEILLON
Non. J'ai été interrogé par la mission, il y avait plusieurs figures. Le suspense durera jusqu'à demain et il est vrai pour moi aussi. En tous cas, ce que je vois c'est, en dehors de mon admiration personnelle et de l'engagement qui est le nôtre, puisque nous avons souhaité placer notre action sous le parrainage de Jean ZAY…

MARC VOINCHET
Toute la refondation de l'école est placée sous le parrainage, c'est pour ça que je vous pose la question.

VINCENT PEILLON
Et donc la refondation de la politique puisque l'école, vous avez évoqué MIRABEAU, c'est le coeur battant de la République. Jean ZAY était un peu oublié dans la mémoire collective et on souhaitait lui redonner toute sa place.

MARC VOINCHET
Rappelons que grand résistant, il fut sans doute exécuter par la milice de Vichy.

VINCENT PEILLON
Exactement, lâchement. Il a incarné des valeurs de la France avec un moment particulier. Vous le savez, il était à la fois ministre de l'éducation et ministre de la culture, avec une représentation - Germaine TILLION évoquait cette idée du musée de l'homme - précisément d'une école, d'une institution qui est là pour forger un homme complet, une humanité complète dans toutes ses dimensions de sensibilité, de raison, de coeur.

MARC VOINCHET
Il fut l'inventeur du festival de Cannes.

VINCENT PEILLON
Oui, oui, il a laissé beaucoup de choses dont un très bel ouvrage qui s'appelle Souvenirs et solitude, écrit en captivité. Il y a d'ailleurs ses deux filles qu'il a à peine connues, qui sont encore vivantes et qui font beaucoup pour sa mémoire. Je crois qu'il pouvait incarner une très belle idée de la France et des valeurs que la France. C'est la responsabilité du président de la République, mais je voulais vous dire que les quatre noms sont remarquables. Je lis la presse comme vous, ce sont des fuites, je ne sais pas ce que c'est, je serai demain au Mont-Valérien avec le président de la République et j'apprendrai en même temps que vous tous quel est le choix.

MARC VOINCHET
Peut-être les quatre noms d'ailleurs.

VINCENT PEILLON
Les quatre noms sont remarquables. Germaine TILLION, le premier mouvement de résistance au musée de l'Homme ; d'ailleurs à ceux qui nous écoutent je dis de lire la très belle thèse de Julien BLANC sur ce premier réseau de résistance. J'ai eu la chance de connaître un certain nombre de ces acteurs, tout ça va très bien, Pierre BROSSOLETTE aussi. Je ne vais pas entrer dans les détails mais de toute manière, il n'y a pas de concurrence entre les quatre noms. Une société de l'individualisme, de la concurrence, ces gens-là ne portaient pas ces valeurs et ils ne sont pas en concurrence. J'ai lu ça ce matin : il n'y a pas de compétition entre les uns et les autres. Il y a l'incarnation d'une belle idée.

MARC VOINCHET
Cela dit, à France Culture on est tout de même triste avec Régis DEBRAY que n'ait pas été retenu le nom de Joséphine BAKER, mais ce sera pour la prochaine fois. Après tout, un auditeur nous a justement dit : « Que ferait Joséphine BAKER dans un lieu aussi froid et sinistre après les marches, les paillettes et les plumes ».

VINCENT PEILLON
Ce n'est pas gentil pour les autres !

MARC VOINCHET
Oui, mais voilà, hommage aussi à Joséphine BAKER qui fut une grande résistante. Plus sérieusement peut-être, quoique le sujet des Grands Hommes au Panthéon est sérieux, l'actualité européenne. Vous allez, Benoît BOUSCAREL, vous adresser à – qui sait ? - un peut-être futur député européen et évoquer l'Ukraine.

BENOIT BOUSCAREL
Oui, parlons de la situation en Ukraine. La situation s'est tendue ces derniers jours. Aujourd'hui les ministres des Affaires étrangères de l'Union vont se réunir à Bruxelles, notamment pour étudier la mise en place de sanctions sans qu'on ne sache encore trop contre qui ou quelles sanctions. Est-ce que c'est la bonne voie, Vincent PEILLON ?

VINCENT PEILLON
Vous savez, cela a été dit tout à l'heure dans votre chronique : vous avez le choix. Soit l'Europe, qui est la plus grande idée depuis la Seconde Guerre Mondiale et depuis tant de temps, portée d'ailleurs depuis des siècles, s'effondre par absence d'intégration par retour des nationalismes, par cécité historique, par incapacité à défendre nos valeurs dans lesquelles évidemment les questions économiques ont aussi une place mais comme sous-bassement d'autres choses. C'est une tentation. On nous annonce le Front National premier parti de France, la montée des populismes partout, des surenchères xénophobes, racistes – on a connu ces moments - parler de ces personnalités qu'on va honorer pour le Panthéon, alors il n'y a pas de liens entre les deux ? Bien sûr que si ! Et je viens…

BENOIT BOUSCAREL
Donc, l'Europe doit agir. Est-ce qu'il n'est pas trop tard, Vincent PEILLON ?

VINCENT PEILLON
Pourquoi rajouter de la critique à la critique quand on est un Européen ? Il va falloir que je tienne le même discours sceptique et pessimiste que tous ceux qui s'essuient les pieds sur l'idée européenne, c'est-à-dire sur la démocratie ? Je suis très étonné de ça ! Donc ce que je souhaite plus d'intégration bien sûr sur le plan économique, politique, vous avez raison les deux ne peuvent pas marcher l'un sans l'autre, et en même temps je souhaite qu'aujourd'hui puisque les ministres se réunissent il y ait des décisions possibles de l'Europe, nous devons entendre la voix de l'Europe sur la scène internationale - et là elle est au coeur - on voit bien la tension Union européenne – Russie, ce n'est pas rien, on connait les arrière-plans : le gaz, des questions économiques profondes - mais il faut qu'il y ait une position – celle des sanctions elle appartiendra aux ministres, elle est technique, des sanctions personnelles, mais je souhaite qu'il y ait une position de l'Europe, sinon pour les Européens ce serait un désarroi de plus.

BENOIT BOUSCAREL
Mais vous, en tant que probable futur député européen, est-ce que vous pensez que des sanctions à l'égard de la Russie notamment pourraient faire changer des choses, améliorer la situation en Ukraine, puisqu'il faut s'occuper de l'Ukraine…

VINCENT PEILLON
Moi je suis membre d'un gouvernement…

BENOIT BOUSCAREL
Comme vous le dites ?

VINCENT PEILLON
Dont le ministre des Affaires étrangères va aujourd'hui siéger- je ne vous parle pas comme futur député européen délié de tout engagement collectif – mais je vous dis, c'est la position de la France, je souhaite qu'il y ait un accord des Européens aujourd'hui autour de ces sanctions ciblées et personnelles.

MARC VOINCHET
Oui ! Alors…

VINCENT PEILLON
Et ce serait déjà un progrès.

MARC VOINCHET
Oui ! Dominique de VILLEPIN, dans le Figaro d'aujourd'hui, lui a dit : « Attention ! Notre place n'est pas sur les barricades, ne nous mettons pas - comme c'est notre tentation – à désigner des coupables, à les pousser à la démission en ignorant les dangers du vide ».

VINCENT PEILLON
Il y a un débat ! Vous le voyez il y a un débat en France, monsieur de VILLEPIN en est une voix, c'est le débat du rapport à la Russie et d'un monde multipolaire, et vous voyez évidemment le lien à la Russie intervenir donc sur beaucoup… Et puis il y a un débat, je vous le confirme, chez les Européens - pas simplement en France - et c'est pour ça que la position, que nous évoquions à l'instant, ce serait déjà un progrès.

MARC VOINCHET
Bernard-Henri LEVY a appelé au boycott des Jeux de Sotchi pendant cette actualité ukrainienne…

VINCENT PEILLON
Oui ! J'ai vu ça, il est dans sa responsabilité d'intellectuel.

MARC VOINCHET
Benoît BOUSCAREL !

BENOIT BOUSCAREL
Pour rester sur l'Ukraine encore une seconde, est-ce que l'opposition a aussi sa part de responsabilité d'après vous dans ce qui se passe en ce moment, la position ukrainienne ?

VINCENT PEILLON
Je n‘ai pas de jugement à porter, ni sur les uns, ni sur les autres, nous vivons un drame d'une violence considérable, nous voyons évidemment qu'il y a eu des ingérences multiples et il y a sans doute des individus dont on peut juger ceci ou cela. Ce n'est pas l'essentiel ! L'essentiel c'est d'abord que les violences cessent et que l'on trouve un débouché politique, l'opposition d'un peuple à lui-même c'est toujours la tragédie suprême, donc il faut sortir avec une solution politique et il faut encourager avec fermeté cette solution politique. C'est pour ça d'ailleurs, vous le voyez les réserves de certains, dont l'ancien ministre de VILLEPIN, sur y compris cette question de désigner et donc de cibler un certain nombre de personnes puisque, comme vous le savez, en Ukraine il y a évidemment une Ukraine très tournée vers l'Union européenne mais il y a aussi une population très importante qui est russophone, qui est tournée vers la Russie, donc c'est une histoire qui est difficile. Nous assistons à un drame, il faut quand même que l'Union européenne ait une position unie. Car vous êtes là au centre d'une question, vous avez évoqué tout à l'heure avec beaucoup de justesse la possible division entre une Europe du Sud et du Nord…

MARC VOINCHET
Pour ceux qui n'ont pas l'image, vous vous adressez à Agnès BENASSY-QUERE qui faisait la chronique.

VINCENT PEILLON
Pardon ! Et il y a aussi une autre difficulté, que l'on voit là, qui est de stratégie européenne à l'égard de nos puissants voisins et on le sentiment - mais c'est plus qu'un sentiment - qu'il y a quand même des nuances entre les uns et les autres.

MARC VOINCHET
A trois mois du scrutin européen, un sondage Opinionway pour Le Figaro et LCI donne l'UMP gagnante avec 22% d'intentions de vote, suivie de très près par le Front National avec 20%, le Parti Socialiste ne recueillant que 16%. Le Front National devant le Parti Socialiste, Vincent PEILLON, vous y croyez ?

VINCENT PEILLON
Je ne suis pas là pour croire ou ne pas croire ! Je suis, comme vous le savez, un laïc convaincu et, en plus, très engagé, donc il y a très longtemps que j'essaie de remplacer la croyance…

MARC VOINCHET
Alors vous le craignez ? Allez ! Pas de croyance, vous le craignez ?

VINCENT PEILLON
Je pense que nous devons les uns et les autres… ce n'est pas moi qui le craint, évidemment c'est l'engagement de toute ma vie, c'est un appel aux électeurs que je fais. D'où ça vient ? Ça vient de l'abstention ! Pourquoi on se réveille un 21 avril, en se disant : « Tiens ! En Europe le premier parti ce sera le Front National », un parti qui tourne le dos aux valeurs de la France que nous aimons et de la construction européenne, donc la question elle ne s'adresse pas à moi - moi toute ma vie est consacrée à l'engagement, je suis d'ailleurs candidat pour cela, elle s‘adresse aux citoyens - j'en ai assez de cette déresponsabilité, déresponsabilisation pardon généralisée - et on s'adresse au politique comme au père : « Ah ! Papa, tu n'as pas fait ceci, tu n'as pas fait cela, j'ai bobo, etc. », ceux qui seront responsables si le Font National est le premier parti de France ce sont les citoyens démocrates…

BENOIT BOUSCAREL
Et pas les politiques ?

VINCENT PEILLON
Mais bien sûr aussi ! Mais les politiques c'est chacun d'entre nous, si demain vous voulez vous engager… moi je suis un professeur de philosophie qui s'est engagé, comme Jean ZAY était un journaliste qui s'est engagé, cessons ce discours qui est infra-démocratique et qui prépare des lendemains très difficiles et donc je le dis, pour les Elections Européennes, plutôt que de se délecter pendant un an de l'annonce morose et finalement morbide : le Front National va être le premier parti de France, eh bien engageons-nous dans l'Election Européenne, exprimons nos valeurs. Pourquoi on a construit l'Europe ? C'est quoi le projet de paix perpétuel ? Ca été quoi la Société des Nations ? Pourquoi on a fait l'Europe après-guerre ? On est quand même dans un moment, un siècle – on en parle tout le temps – de la commémoration de 14-18, 70 ans de commémorations après la libération de la France, et l'on serait là… Donc, plutôt que d'annoncer… on n'est pas là à annoncer un phénomène météorologique, c'est la démocratie, c'est notre vote, donc il ne faut pas laisser ces Elections Européennes être une marche de plus vers l'abaissement national et la mort de l'idée européenne.

BENOIT BOUSCAREL
Vous parlez d'engagement Vincent PEILLON pour expliquer votre candidature à ces Elections Européennes dans la circonscription du Sud-est, mais on vous reproche beaucoup cette candidature chez les professeurs, vous êtes ministre de l'Education nationale, est-ce qu'il n'y a pas une dispersion de votre part et un risque là aussi peut-être aussi de nationaliser cette élection ?

VINCENT PEILLON
Mais il faut la nationaliser, c'est pour ça que je me suis engagé, l'idée que… alors laissons-faire, il y a quelques spécialistes qui vont s'occuper de…, etc., mais c'est exactement l'inverse. Et d'ailleurs le gouvernement doit s'engager, la gauche doit s'engager, nous devons affirmer fortement notre idéal européen ; nous devons affirmer aussi fortement que nous ne voulons pas de toutes nos forces que le Front National soit le premier parti de France, c'est notre engagement, c'est notre responsabilité, d'appeler aux consciences, d'appeler aux volontés et donc c'est toute la raison… Vous me dites : « les professeurs ne sont pas contents », ah bon, mais comment savez-vous ça ? J'en vois tous les jours, personne ne m'a dit ça, ils me disent le contraire, ayez confiance dans leurs valeurs.

BENOIT BOUSCAREL
Peut-être qu'ils ne le disent pas au ministre en face à face ! Mais...

VINCENT PEILLON
Mais pas du tout !

BENOIT BOUSCAREL
On vous reproche souvent…

VINCENT PEILLON
Mais pas du tout. Qui le reproche ?

BENOIT BOUSCAREL
D'être à la fois…

VINCENT PEILLON
Non ! Non.

BENOIT BOUSCAREL
Ministre en pleine réforme des rythmes scolaires et…

VINCENT PEILLON
Mais personne ! Personne. Des rythmes scolaires, vous rigolez…

BENOIT BOUSCAREL
Candidat aux Elections Européennes ?

VINCENT PEILLON
La formation des enseignants, du rattrapage des programmes, ça c'est… les rythmes scolaires c‘est ce que les médias ont décidé de retenir d'une réforme qui s'appelle « la refondation de la République », c'était revenir là où on en était il y a 4 ans, c'est vous dire le niveau…

BENOIT BOUSCAREL
Non ! Mais c'est d'autant plus important…

VINCENT PEILLON
Mais c'était la réalité… (brouhaha)… Non, c'est à peu près 2% de mon activité et de la refondation de l'école de la République. Bon Et de la même façon le commentaire sur les Elections Européennes ça intéresse un microcosme, tous les professeurs qui portent des valeurs, parce qu'ils sont là... ils savent pourquoi je m'engage, il n'y a pas de difficulté. Je vous le dis très nettement, je m'engage parce que je pense que précisément dans ce désert il faut porter un discours fort sur l'Europe et dans le combat républicain parce que la question qui va se poser pour les électeurs, elle va quand même être celle-là… Marine LE PEN elle peut faire toutes les déclarations qu'elle veut, mais, à la fin, elle dit : « je veux vous passer devant » et moi je dis aux électeurs : « là vous avez l'occasion, parce que c'est de votre responsabilité, de savoir si vous allez laisser faire que le Front National soit le premier parti de France ou pas » et, ça, ça ne s'adresse pas aux 100 personnes qui seront candidates et éligibles, ça s'adresse aux millions d'électeurs qui ont en commun le bien commun de la démocratie.

MARC VOINCHET
Bien sûr l'éducation nationale sera au coeur et au centre de toute la deuxième partie de ces « MATINS DE FRANCE CULTURE ». Deuxième partie, vous le savez Vincent PEILLON, qui sera introduite comme chaque jour par Brice COUTURIER, c'est à vous Brice, de quoi, sur quoi interpellerez-vous le ministre ?

BRICE COUTURIER
Eh bien, Marc, eh bien la question serait la suivante : jusqu'où peut aller l'école dans la promotion de l'égalité entre les sexes et la destruction des stéréotypes de genres sans interférer avec la mission éducative des parents ?

MARC VOINCHET
La chronique de Brice COUTURIER sur franceculture.fr ; une question pourrait-on dire qui s'adresse à la fois au ministre et au philosophe, Vincent PEILLON.

MONSIEUR LE MINISTRE VINCENT PEILLON
Trois points. D'abord le premier parce que ça me permet de préciser les choses. Il y a une confusion entre des propos que j'ai pu tenir comme historien des idées. Lorsque je fais parler Edgar QUINET dont je suis un spécialiste, ce sont des propos qui me sont prêtés. Il y a des groupuscules extrémistes qui n'arrêtent pas d'expliquer, mais il faut quand même qu'on voie les niveaux de discours sinon on ne pourra pas comprendre que ce soit.

BRICE COUTURIER
J'ai replacé dans le contexte : il s'agit d'une discussion sur des idées.

VINCENT PEILLON
Oui, oui. Ça me permet au début de dire que c'était simplement ce qu'était mon métier d'origine, de rappeler ce qu'avait été la lecture de la Révolution française par un certain nombre de gens qui ont contribué à l'établissement, de la IIIème, et qui va durer après, parce que je vois comment certains jouent d'ailleurs sous forme d'obscurantisme et de non-respect du travail intellectuel en me faisant tenir des propos qui sont des propos que je tiens en tant qu'historien. Deuxièmement, il y a une deuxième chose très importante – ça me fait penser d'ailleurs à Jules MICHELET en 1870 : il y a une opposition à mon avis tout à fait fausse entre instruire et éduquer. Certains qui sont d'ailleurs mes amis, en particulier je pense à des gens comme Catherine KINTZLER et d'autres, ont voulu durcir une opposition entre une instruction qui serait dans le fond purement intellectuel, le jugement, et une éducation qui serait les valeurs, et cætera. En réalité, depuis les projets d'éducation dans la Révolution française où, et là je cite Jules MICHELET, l'idée était bien qu'instruire, donc apprendre la vérification des sources, la preuve matérielle, la preuve formelle, la précision du vocabulaire, c'est quelque chose d'éducatif. Ça nous amène à une conduite en société. Vous le savez peut-être, en tous cas tout le monde devrait le savoir, entre la démocratie et la rationalité, depuis les Grecs il y a un lien. C'est parce qu'on fait attention à ce qu'on dit, qu'on vérifie qu'on ne se laisse pas emporter par ses passions. S'il y a eu des démocraties, c'est précisément parce que depuis la Grèce ancienne, on a fait un effort de rationalité.

BRICE COUTURIER
Donc la démocratie et une idéologie, c'est le rationalisme.

VINCENT PEILLON
Bien entendu ! C'est un effort et une exigence pour amener des arguments quand on parle, et pas des rapports de force uniquement, pour essayer de construire des raisonnements, pour respecter le point de l'autre. Bref ! Tout ce qu'une culture humaniste et rationnelle…

BRICE COUTURIER
Il n'y a pas un risque de philosophie officielle qui serait le rationalisme ? Après tout, il y a d'autre philosophie que le rationalisme.

VINCENT PEILLON
Non, parce que c'est la seule philosophie qui est précisément pratique. C'est le libre examen à l'égard d'elle-même, le doute comme vous le savez et la mise en question. C'est ce qui évite le dogmatisme. C'est une pensée critique. C'est ce qu'on perd souvent de vue. Ça m'amène à donc dire qu'opposer instruire et éduquer, c'est une erreur. Dans le fond aujourd'hui, on a besoin de beaucoup d'instruction, de rationalité, de temps long, de respect de l'autre. Ça, s'apprend à l'école et c'est précisément une éducation. Ça a une vertu dans le fond moral. On évoquait Germaine TILLION : les grands résistants portaient précisément cette idée dans la République et l'école en était le garant. Marc BLOCH, l'historien, le disait ; c'est-à-dire qu'un certain effort de pensée, de précision de jugement, de qualité intellectuelle emporte une vision de la démocratie. Comme disait Bertolt BRECHT : « C'est le sommeil de la raison qui engendre des monstres », c'est là qu'il faut être très vigilant à maintenir aussi une qualité du débat public. Troisième point – j'arrive à la réponse directe mais les deux m'y conduisaient -, vous l'avez fort bien dit, il y a un malentendu sur ce qu'est notre société dans ce débat républicain démocrate. Dans notre constitution, nous disons que la République est démocratique, sociale, indivisible et laïque. Ce n'est pas de gauche ou de droite, c'est pour tout le monde. Nous affirmons donc et posons des valeurs. Dans le code de l'éducation, c'est la loi, elle parle de tous et s'applique à tous, il est inscrit qu'il appartient à l'école de transmettre ces valeurs-là. Ça fait partie de la fonction du professeur d'enseigner ces valeurs.

BRICE COUTURIER
Mais en quoi la déconstruction des stéréotypes de genre relève-t-elle de la laïcité ?

VINCENT PEILLON
Parce que ce qui est en question-là, c'est l'égalité. Finalement il y a deux conceptions ; vous les connaissez très bien, elles se sont combattues historiquement. Il y a des gens qui pensent qu'ils peuvent avoir des droits que les autres n'ont pas : « Je pouvais avoir le droit de vote, je pouvais avoir le droit d'expression ». Bon ! Le combat historique des Républicains, ç'a été pour d'abord dire gagner des droits mais les partager entre tous. Parce que si ce droit n'appartenait qu'à moi ou à quelques-uns, il serait non pas un droit mais un privilège. C'est notre conception des droits. Par exemple, prenez le mariage pour tous. L'idée des Républicains c'est de se dire : « J'ai un droit en tant qu'hétérosexuel qui est le droit au mariage mais pourquoi quelqu'un qui aurait une autre orientation ne l'aurait pas ? » Autrefois c'était : « Celui-là est noir. Pourquoi il n'aurait pas les mêmes droits ? » Donc notre conception de l'universalité du genre humain comme conception juridique, c'est : « J'ai des droits et je dois les partager avec tous ». Là, vous trouvez la question de l'égalité entre les hommes et les femmes. Ce que nous enseignons, c'est égalité hommes-femmes et respect. J'insiste sur « respect » ! Parce que si nous disons qu'il faut qu'il y ait ce respect, ça veut dire que les femmes doivent avoir les mêmes droits que nous. Pourquoi à même fonction seraient-elles payées 25 % de moins ? Pourquoi seraient-elles beaucoup moins représentées dans la fonction publique supérieure ou dans les directions des grandes entreprises ? C'est ce combat-là que nous menons. Vous savez que nous sommes dépassés par d'autres pays. Pourquoi ne seraient-elles pas ingénieures ? Pourquoi seraient-elles toujours infirmières dans les livres et pas médecins ? Nous sommes soignés par des femmes médecins et nous en sommes souvent très contents à l'hôpital. Lisez bien ce que reproduit l'école souvent et vous verrez que la femme est infirmière et le monsieur est médecin. Nous travaillons donc uniquement sur l'égalité des hommes et des femmes et nous avons ajouté le terme « respect », pourquoi ? Parce que contrairement à ce qui est dit, notre conception de l'égalité des droits ce n'est pas nier les différences. C'est considérer que toutes les différences, qu'elles soient d'opinion politique, qu'elles soient d'option religieuse, qu'elles soient de couleur de peau, qu'elles soient d'origine géographique, et cætera, ont les mêmes droits. Il ne s'agit pas de nier, c'est précisément en tant que tu es femme – et je ne nie pas ta féminité – ou en tant que tu es homme, je te donne les mêmes droits. C'est donc une éducation l'égalité et au respect. Là, je le dis très fortement : il y a des sociétés qui sont contre. Il y a des gens en France qui sont contre l'égalité, et ils manifestent d'ailleurs. Nous, nous défendons des valeurs qui sont d'ailleurs constitutionnelles ; c'est la République.

MARC VOINCHET
On a eu l'impression que vous le défendiez peut-être un peu trop mollement, Vincent PEILLON, et certains vous le reprochaient. Des manifestations se sont faites contre cet ABCD de l'égalité, contre ce d'ailleurs faux enseignement d'une fausse théorie du genre qui n'existe pas à l'école mais qu'on a prêtée notamment aux enseignants pour les programmes. On a eu finalement le sentiment que face à ce qui s'est déclenché, de vraies grosses manifestations qu'on ne peut pas minimiser, le gouvernement et vous-même y ont répondu de façon un peu trop mesurée. Regardez le livre Tous à poil qui a fait tant de polémiques : même si tout le monde s'accorde à dire qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat si j'ose dire, il est tout de même retiré des listes de l'enseignement de l'ABCD de l'égalité.

VINCENT PEILLON
Pas du tout ! C'est quand même la curiosité de cette gauche française ou de ces prétendus Républicains. C'est moi qui mets en place les ABCD de l'égalité et c'est moi qui ne peux pas me déplacer en France avec Najat VALLAUDBELKACEM sans être attaqué. C'est mes enfants qui sont injuriés sur des tas de sites. C'est monsieur SORAL et l'extrême droite française qui m'attaquent. Au lieu de soutenir ceux qui mènent le combat, tout ce que trouve à faire une certaine gauche intellectuelle en position de surplomb, c'est des pétitions pour s'adresser à moi en disant : « Vous devriez en faire davantage ».

MARC VOINCHET
Vous êtes comme Jean ZAY !

VINCENT PEILLON
Je ne voudrais pas finir comme lui. Chacun a sa responsabilité. Ça encore, qu'est-ce que c'est ? Cette gauche grognon qui n'est pas au courant d'ailleurs et qui elle-même colporte des choses qui sont inexactes. Je forme les enseignants à l'égalité filles-garçons, je maintiens ces ouvrages. Il suffit d'ouvrir la télévision à 15 heures pour voir qu'à chaque séance de questions au gouvernement, je suis attaqué par la droite et l'extrême droite sur ces questions. Au lieu d'être là, venir faire des contre-manifestations lorsque je me déplace, on fait des pétitions pour s'attaquer au ministre où à Najat VALLAUD-BELKACEM. C'est quand même une curieuse psychologie ! Elle est démissionnaire !

BENOIT BOUSCAREL
Vous êtes attaqué à la fois par la gauche et par la droite. Pourquoi vous n'avez jamais dit, Vincent PEILLON, que la théorie du genre n'existe pas ?

VINCENT PEILLON
Je l'ai répété 130 fois et ça m'a d'ailleurs été reproché.

BENOIT BOUSCAREL
Non, non, non, non. Vous dites qu'on ne fait pas de théorie du genre à l'école mais en fait, ça n'existe pas.

VINCENT PEILLON
Je l'ai expliqué dix fois. Je l'ai expliqué dix fois et je ne cesse de le dire. On va vous envoyer toutes les coupures de presse. Après, il faut être plus précis parce que quand je dis cela, des intellectuels qui sont mes amis me disent : « Il y a les studies of gender ».

BENOIT BOUSCAREL
Les études de Judith BUTLER.

VINCENT PEILLON
Ça, c'est pour cinquante personnes. Moi je suis dans un combat contre l'extrême droite extrêmement dur.

BRICE COUTURIER
Oui. Je pense qu'il y a vraiment une confusion, et beaucoup de familles en souffrent, entre la lutte pour l'égalité pour l'égalité entre les sexes qui fait encore une fois l'objet d'un large consensus, et l'idée de déconstruction des stéréotypes sexuels qui est une toute autre chose. Cette philosophe que je citais tout à l'heure, Chantal DELSOL, dans un article dit, je n'ai pas vérifié : « Sur la ligne Azur du ministère de l'Éducation nationale, on lit : « Dans une société où la norme est hétérosexuelle ». Est-ce que ça veut laisser entendre qu'il y a d'autres sociétés dans lesquelles la norme serait homosexuelle et que nous serions une sorte d'exception ? Je cite toujours Chantal DELSOL. Vous voyez bien, il y a quand même un problème.

VINCENT PEILLON
Je ne viendrai pas sur les analyses ethnologiques sur le shamanisme, les trois sexes, chez les Groenlandais : tout cela, Chantal DELSOL peut elle-même parfaire sa culture et lire LEVI-STRAUSS et quelques autres. Les sociétés humaines sont complexes. Vous voyez le paradoxe : dans notre société, on admire une femme merveilleuse qui s'appelle Françoise HÉRITIER. Qu'est-ce que dit Françoise HÉRITIER, professeur au collège de France que tout le monde lit, c'est même des best-sellers aujourd'hui – c'est quand même incroyable ! Qu'est-c qu'elle dit ? Elle dit exactement ce que les uns et les autres ne veulent pas entendre là. Il ne s'agit pas d'une différence biologique, il s'agit de comprendre société construit évidemment un certain nombre de rôles sociaux dont celui de femme, d'homme, et cætera. Très bien ! À partir de là, il y a un travail et c'est ce qui vous explique d'ailleurs que les familles sont différentes selon les pays. Il y a un travail pour faire en sorte qu'on porte cette idée d'égalité des droits. Il y a, c'est vrai, un certain nombre de stéréotypes, c'est-à-dire la représentation de la femme comme faisant le ménage, ne pouvant être qu'infirmière, ne pouvant pas être ingénieure, ne pouvant pas conduire d'avion. Ça, ce sont des stéréotypes : on reproduit des images qui sont fausses. Les femmes peuvent faire ! Il y a donc un travail qui est fait à l'égard des enfants. Vous savez, c'est le travail très, très ancien que vous aimez, je le sais, qui est le travail contre ce qui s'appelle les préjugés. Toute la connaissance de notre société sur le racisme, sur la violence – on évoquait l'Ukraine – c'est un travail contre les préjugés et c'est un travail pour essayer de faire que nous jugions avec connaissance, esprit d'examen. En l'occurrence, personne ne va nier les différences entre les hommes et les femmes. Personne ne va nier le plaisir qui est lié aux différences, qu'elles soient entre les hommes et les femmes ou entre tous les êtres humains. Vous savez d'ailleurs, que disait François JACOB, qui est un très grand généticien ? Il disait : « L'essentiel qui est merveilleux dans la reproduction sexuée, c'est que nous sommes tous différents, et donc la reproduction sexuée produit en permanence de la différenciation ».

BENOIT BOUSCAREL
Le principe de réalité est appuyé par la différence entre les sexes et la prise de conscience qu'elle existe.

VINCENT PEILLON
Voilà, bien entendu. Ça nous permet de préciser la question que vous posez. Il ne s'agit pas du tout de nier notre identité en tant qu'elle est liée évidemment à un sexe et à un genre, parce que c'est ça l'angoisse des gens. Il s'agit simplement de réfléchir sur les usages sociaux et un certain nombre d'égalités qui se créent. Je voudrais juste ajouter un point. La question du respect est très importante. Il ne faut pas croire que nous sommes dans une société où le respect est a priori là à l'égard des petites filles ou, et moi je l'assume, à l'égard de gens dont l'orientation sexuelle ne serait pas l'orientation on va dire majoritaire. Je lutte donc contre toutes les discriminations. Le racisme existe dans notre société, il existe donc dans notre école. L'inégalité entre les filles et les garçons existe dans la société, elle existe dans l'école. L'homophobie existe dans la société, elle existe dans l'école. C'est notre responsabilité de faire que nous luttions contre toutes ces discriminations et inégalités.

BENOIT BOUSCAREL
Les ABCD de l'égalité, Vincent PEILLON, pour l'instant c'est une expérimentation.

VINCENT PEILLON
Oui.

BENOIT BOUSCAREL
Quand est-ce qu'on va pouvoir passer à la phase industrielle, si j'ose dire ? à une généralisation ?

VINCENT PEILLON
Exactement. On poursuit en dehors de toutes ces polémiques le programme parce que nous, on doit s'en tenir à la raison et au sérieux pédagogique. Ce sont quand même des sujets qu'il faut manier avec beaucoup de prudence, de sensibilité.

BENOIT BOUSCAREL
Il faut tenir compte des oppositions aussi, non ?

VINCENT PEILLON
Pas du tout, pas du tout. Les oppositions, c'était quoi ? C'étaient des SMS mensongers pour expliquer que les homosexuels, les Juifs quand même, allaient venir dans les écoles. Tout ça est faux ! J'ai demandé d'ailleurs à ce que les professeurs reçoivent les parents pour leur expliquer, car nous sommes des démocrates. Si certains jouent sur les peurs et le mensonge, nous, nous devons jouer sur la confiance, l'optimisme et la vérité. Ce travail a été tout à fait réussi et j'en remercie les professeurs. Quand vous regardez les journées de retrait de l'école, ce qui est quand même une atteinte antirépublicaine très grave, elles ont baissé parce que les professeurs ont expliqué à des gens qui avaient été manipulés. Maintenant, comme toutes les procédures pédagogiques, nous avons une expérimentation. J'ai, la semaine dernière, demandé à l'inspection générale comme chaque fois d'en faire une évaluation extrêmement précise pour voir dans quelles conditions on modifie et on étend. Globalement, ça s'est très bien passé et on le sait déjà. On le fait sur l'apprentissage des maths, on est quand même une institution sérieuse. On est donc dans ce moment-là.

BENOIT BOUSCAREL
A la rentrée 2014 on aura des chiffres beaucoup plus conséquents ?

VINCENT PEILLON
On va voir la généralisation progressive, je vous rappelle que c'était aussi des engagements qui étaient volontaires là !

BENOIT BOUSCAREL
Est-ce que la tempête va passer Vincent PEILLON ?

VINCENT PEILLON
Vous savez cette tempête elle est aussi… comment vous dire, c'est une des grandes difficultés de notre société. Je crois qu'il y a eu 40 classes, 40 écoles, sur 38 000, qui ont été touchées, mais évidemment ça fait un sujet, et on le répète, et on grossit nous-mêmes. Dans le même temps j'ai vu des milliers de jeunes engagés, et de professeurs, dans des actions d'une noblesse, on était au moment de la commémoration de la Shoah, on avait des thèmes… il faut entrer dans les classes, voir ce qu'ils font, le travail admirable de la plupart de nos concitoyens, un service public qui se tient, avec des gens qui ont des valeurs, qui tiennent des propos extraordinaires. J'étais l'autre jour à Avignon avec Olivier PY, on a signé pour un collège de Zone d'Education Prioritaire, un travail sur le théâtre, il fallait voir ces enfants qui avaient été emmenés à Venise, à Rome, par leurs professeurs, qui parlaient italien, ça on n'en parle jamais là où je vais, et on parle des deux crétins qui ont fait la quenelle, ou des 40 classes dans lesquels des extrémistes… et donc je veux aussi ramener les choses à la raison.

MARC VOINCHET
Oui, oui, Vincent PEILLON, vous avez raison sans doute, mais tout de même, justement, on en a parlé parce que quand même ça ne s'était pas vu depuis bien longtemps, et même c'est une infraction aux valeurs de la République extrêmement grave que de dire, qu'on boycotte l'école, l'école est obligatoire, même que 40 classes, ou 40 écoles, ça a fait beaucoup. Et du coup on peut même se dire, pour faire autre chose que de regarder le taux de réussite à l'Education nationale et les classements PISA, qu'a fait l'école républicaine pour qu'au bout d'un moment, depuis Jules FERRY, on en arrive, au fond, dans une société où il faut redire, aujourd'hui, en 2014, qu'il y a une égalité hommes/femmes, qu'il faut faire attention au respect, que la question de la couleur de la peau on s'en tamponne, enfin voilà. C'est quand même étrange, non, une société où il faut… enfin il y a aujourd'hui, à nouveau, affirmer des valeurs dont on pourrait penser que l'école les a quand même inculquées à coups de marteau républicain dans la tête de nos parents, de nos cousins, de nos grands-parents, et arrière-grands-parents, Vincent PEILLON.

VINCENT PEILLON
Parce qu'il n'y a pas de… bon, vous savez, c'est la vieille idée, est-ce qu'il y aura un dernier jour, est-ce que la terre promise va… finalement on a renoncé à cette idée que l'histoire avait une fin, et donc le combat est permanent, en nous-mêmes et dans les sociétés, mais ce n'est pas à l'école à qui il faut faire ce reproche, c'est ça qui est étonnant du point de vue où je suis…

MARC VOINCHET
A qui ?

VINCENT PEILLON
Il faut voir à quel on demande à nos enseignants de transmettre des valeurs que toute la société conteste à longueur de journée. Vous parlez de l'égalité filles/ garçons. Ces petits enfants à qui on enseigne le respect, ils passent leurs journées à voir des femmes, il faut le voir quand même, sur Internet, dans les couloirs du métro, dans les magazines que nous lisons, achetons, et que nous laissons traîner sur les tables, avec vraiment une dégradation de l'image, du discours des uns sur les autres, des approximations, le culte de l'instant, le culte du fric, le culte de l'émotion, et on se tourne vers nos professeurs, et on dit « alors, voilà, on fait tout ça à l'extérieur » - et vers nos fonctionnaires d'ailleurs en général – « vous essayez de récupérer le… » Donc on est aussi dans un combat dans lequel, et c'est comme tout à l'heure, chacun doit bien entendu s'engager. Maintenant, mon point de vue est très critique, je vous le dis, lorsque la République s'est établie, les gens l'ont oublié, il y avait, pour forger l'esprit public, deux pieds, deux jambes, il y avait l'école et puis il y avait la presse, qui est l'ancêtre des partis politiques en République, à qui – et il y avait une exigence extraordinaire à l'égard de la presse, d'information, et en même temps de discussion, d'opinion – et je trouve que l'école fait encore assez bien son travail, mais – et je ne mets pas tout le monde…

MARC VOINCHET
Ça va être de notre faute maintenant !

VINCENT PEILLON
Mais bien sûr, si vous permettez, j'assume absolument le fait que la responsabilité d'esprit critique, de transmission des valeurs, etc., ait tout à fait perdu de ce côté-là, et qu'on a un déséquilibre. Et donc nous sommes dans un mouvement, je dois vous le dire, qui est de concurrence, de contestation, entre d'un côté le travail des professeurs, que je salue une fois encore, et d'autres qui d'ailleurs, on évoquait les histoires à l'instant, il y a deux quenelles et hop, on est parti ! Mais nous on doit gérer 12 millions de gosses, et faire attention à ce que ça ne donne pas un exemple. Je l'avais dit à Jean-Pierre ELKABBACH, si on fait toute l'ouverture des journaux là-dessus, ça va finir par donner à certains jeunes l'envie. Et les professeurs, toute la journée, ils doivent lutter contre ça.

MARC VOINCHET
Et ça fait, je ne sais plus, 3, 4 millions de vues sur Youtube et compagnie.

BENOIT BOUSCAREL
C'est aussi le problème des réseaux sociaux, pas uniquement de la presse.

MARC VOINCHET
Benoît BOUSCAREL, une question sur le motif.

BENOIT BOUSCAREL
Vous êtes en train de redéfinir le métier d'enseignant du second degré, en lien avec les organisations syndicales, et ça tourne beaucoup autour de la question de la mission d'enseignement. C'est quoi la mission d'enseigner aujourd'hui, Vincent PEILLON, et comment est-ce qu'elle a évolué au fil des années, puisque la société, le temps médiatique s'accélère, on vient d'en parler, quel est le rôle que doivent avoir les enseignants dans ce cadre-là, dans cette société qui évolue à une vitesse incroyable ?

MARC VOINCHET
Vous parlez d'accord historique dans votre communiqué de presse, refonte du métier d'enseignant qui n'avait pas été faite depuis 1950…

VINCENT PEILLON
Oui, c'est ça. En fait vous avez un débat, d'ailleurs c'est une bonne nouvelle pour la France dans le fond, c'est de dire on n'est pas capable de se réformer, et il y avait un exemple permanent, ce décret de 50 qui définit les obligations de service des enseignants, et certains avaient essayé de le modifier et personne n'y était jamais parvenu.

BENOIT BOUSCAREL
A peu près tous vos prédécesseurs.

VINCENT PEILLON
A peu près tout le monde, parce que tout le monde disait il y a quand même quelque chose de curieux d'être en 2010, ou en 2000, avec un texte de 1950, on n'avait pas le même nombre d'élèves dans les établissements, on n'avait pas le même type d'enseignement, les savoirs n'étaient pas les mêmes, les demandes de la société n'étaient pas les mêmes, et on n'est pas capable de faire que, entre nos pratiques et nos textes, les choses évoluent en même temps. Mais il y avait quand même une entrée en permanence, dans ce débat, qui était un peu – et ça c'est un des reflets de ce qu'on était en train de dire – un peu on va entrer dans la discussion sur le décret de 50 avec l'idée que les professeurs ne travaillent pas assez. Et nous, nous avons pris, en tout cas moi j'ai pris un point de vue exactement contraire. C'est un métier que je connais bien, et donc je me suis – ça va répondre à votre question, vous me pardonnez d'être toujours un peu long – mais qu'est-ce qu'on fait vraiment quand on est professeur, plutôt que de se dire, nous qui ne le sommes pas, et donc qu'est-ce qu'on fait ? eh bien on est obligé, aujourd'hui, d'accompagner certains élèves, on est obligé de travailler avec le numérique, on est obligé de recevoir les parents, ils le font déjà, on est obligé de se concerter avec les collègues, il n'y a plus du tout ce travail du faire court, qui existe dans quelques établissements encore, mais on arrive, on fait un cours magistral devant la classe, ça ne marche plus comme ça, et donc les professeurs font déjà autre chose. Donc on a travaillé avec eux pour identifier tout ce qu'ils faisaient, et le mettre dans le texte, pour que ce soit reconnu. Parce que derrière…

MARC VOINCHET
Travailler en équipe, relations avec les parents, temps de préparation et de recherches, activité de suivi et d'évaluation, voilà, tout cela est reconnu désormais.

VINCENT PEILLON
Mais vous savez pourquoi, parce que derrière il y a un débat, qui était assez malsain, qui consistait à dire les professeurs ne travaillent pas assez, même si beaucoup d'études montraient qu'en réalité, il y a des études très précises, c'est 40 heures par semaine, 39, 40 heures…

MARC VOINCHET
Oui, grosso modo…

VINCENT PEILLON
Mais il y avait toujours cette idée véhiculée par certains, et là, on peut montrer toutes les autres tâches, ce n'est pas les 15 heures ou les 18 heures à faire cours, c'est tout ce qu'il y a à côté. Dernier élément très important par rapport à la culture traditionnelle de l'Education nationale – et ça c'est normal, c'est des moments de la vie – il y a des gens qui s'engagent plus, pour coordonner un niveau, pour coordonner le collège et l'école, pour coordonner leurs disciplines, pour monter le projet éducatif, et donc nous avons, troisième étage, mis la reconnaissance de ces tâches, dans lesquelles, à un moment de son parcours de professeur, on peut vouloir s'engager davantage.

MARC VOINCHET
On arrive tout à fait, quasiment au bout de l'émission, dernière question Benoît BOUSCAREL.

BENOIT BOUSCAREL
Oui, des voix s'élèvent, de plus en plus nombreuses, Vincent PEILLON, pour demander du pèze pour les ZEP, il y a une grosse inquiétude autour des Zones d'Education Prioritaire, dont les moyens vont baisser, c'est vrai ? Qu'est-ce que vous pouvez répondre pour rassurer les enseignants et les familles des ZEP ?

VINCENT PEILLON
C'est le paradoxe, nous avons rajouté 300 millions d'euros il y a 1,5 mois sur les ZEP et fait un changement qualitatif, qui a d'ailleurs été salué par tout le monde. Personne ne perdra rien, personne ne perdra rien, c'est que du plus, mais moi je n'étais pas spécialement favorable, tout le monde nous a demandé, puisque c'était pour 2015, « mais si vous pouvez déjà dès la rentrée 2014 faire qu'un certain nombre d'établissements y passe », et donc on était convenu qu'une centaine d'établissements, ce sera 350 après, et les 1000 Réseaux…

BENOIT BOUSCAREL
Ça c'est pour les Réseaux Education Prioritaire.

VINCENT PEILLON
Non, et plus, et les Réseaux plus, et on rajoute à tout le monde, donc personne ne perd rien, personne, et on rajoute…

BENOIT BOUSCAREL
Il y a des établissements qui ne seront plus classés prioritaires.

VINCENT PEILLON
Pas du tout, pas du tout…

BENOIT BOUSCAREL
C'est une vraie crainte.

VINCENT PEILLON
Moins de 5%...

BENOIT BOUSCAREL
Il y en a.

VINCENT PEILLON
Et il y a tous ceux qui vont avoir beaucoup plus.

BENOIT BOUSCAREL
Il y en a.

VINCENT PEILLON
Moins de 5%...

BENOIT BOUSCAREL
Il y en a, ça fait des gens, ça fait des familles, des élèves.

VINCENT PEILLON
Donc ça veut dire d'autres qui rentrent, en fonction d'un principe d'équité… mais ce n'est pas ça qu'ils manifestent aujourd'hui, c'est comme on a demandé à ce qu'on commence dès 2014, on donne beaucoup plus à certains endroits, et à côté on dit pourquoi pas moi ? Alors moi je vous réponds pourquoi pas vous. Pourquoi pas vous, parce qu'il y a moins de boursiers, parce qu'il y a moins de… nous sommes le pays le plus inégalitaire de l'OCDE. Je suis un ministre de gauche, j'assumerai, devant tout le monde, que ma politique va d'abord vers les plus défavorisés, les plus de maîtres que de classes, l'accueil des moins de 3 ans, les ZEP c'est pour ceux qui en ont besoin. Ça sera ainsi, personne n'y perdra, tout le monde y gagnera, mais il y aura un principe de justice. Je vais vous dire, ça nous changera, parce que si nous sommes le pays le plus inégalitaire de l'OCDE, c'est parce qu'on se laisse aller en permanence à ces espèces de surenchères, d'intérêts particuliers. Intérêts particuliers + intérêts particuliers, ça ne fait jamais un intérêt général. Donc il y a un principe de justice, tout le monde en convenait. 300 millions d'euros mis, de plus, par la gauche sur l'éducation prioritaire, mais ça ira aux gamins qui en ont le plus besoin.

MARC VOINCHET
Vincent PEILLON restez avec nous un instant parce que vous vouliez évoquer, mais nous allons le faire par l'entremise aussi de Xavier DELAPORTE dans un instant, que vous venez de doter votre ministère de la Direction du numérique pour l'éducation, sujet dont Xavier DELAPORTE est le spécialiste, mais j'ai lu dans votre biographie, et ça m'a beaucoup amusé, puisqu'on parle de l'enfance et des livres, que vous votre tante maternelle est réellement Suzanne DE BRUNHOFF, qui était elle-même la belle-fille du créateur de Babar. C'est sur la fauche Wikipédia. Oui, c'est ça ?

VINCENT PEILLON
Oui, c'est vrai.

(…) Chronique de Xavier DELAPORTE

MARC VOINCHET
Alors, je vous ai vu lever un sourcil, deux sourcils, Vincent PEILLON, convaincu, pas convaincu ?

VINCENT PEILLON
On engage précisément l'école française dans cette révolution numérique et c'est une de mes actions, voyez, par rapport aux rythmes scolaires, les plus intenses. Pourquoi ? D'abord parce que ça permet de très bien apprendre, de mieux apprendre, ça permet de lutter contre les inégalités, d'autre part, comment vont-ils faire dans le monde tel qu'il est s'ils n'utilisent pas le numérique. Alors, ça change tout, ça change le travail du professeur, ça change le rapport au savoir, ça change le rapport, d'ailleurs, au monde extérieur. Je vais dans des classes rurales, et nous avons fait beaucoup de choses avec Aurélie FILIPPETTI, du plateau des Millevaches, où des enfants en classe unique ont accès aux meilleures ressources de nos musées, de notre Cité de la science, et peuvent dialoguer avec des enfants à l'autre bout du monde. Vous imaginez, quand même, quelle réussite ! Et donc, nous sommes dans ce travail, et la Direction des ressources numériques, du numérique éducatif, c'est l'aspect administratif d'un travail qui va du très haut débit pour les écoles, jusqu'aux logiciels pédagogiques, la formation des professeurs, et ces ordinateurs dans toutes les classes, par l'illusion techniciste, c'est une façon de mieux apprendre et, évidemment, de s'ouvrir sur le réseau du monde.

(…)

SABINE AUDRERIE
Vincent PEILLON, je crois que vous, votre vocation de professeur est venue aussi de la poésie, d'un auteur, notamment Paul VALERY, non ? Est-ce que ce n'est pas la poésie qui est à l'origine de votre vocation de professeur ?

VINCENT PEILLON
Non, chez VALERY, j'avais été plus… enfin, j'ai été un grand lecteur de poésies, je le suis un peu moins, mais quand même, mais chez VALERY c'était plutôt « Monsieur TESTE. » J'ai toujours été fasciné par les personnages qui, dans le fond, qui sont ces personnages de fiction, comme le « Monsieur TESTE », ou Monsieur CLAMENCE de « La chute » de CAMUS, et avec lesquels on vit après, d'ailleurs, d'une certaine façon, qui sont comme des voix intérieures, et le « TESTE » de VALERY me semble être un très grand livre. Mais après, pour la poésie, d'ailleurs je tiens à dire que là aussi, rectifier souvent des… les enfants, aujourd'hui dans les écoles, apprennent beaucoup de poésies et ils font quelque chose qui est bien, je voyais même Grand malade participe à du travail comme ça, ils apprennent à en écrire, ils inventent, ils participent de cette fête des mots qui est aussi une fête de la sensibilité et de l'intelligence, et beaucoup de travail se fait en ateliers d'écriture, en poésie.

SABINE AUDRERIE
Aujourd'hui on apprend Jacques CHARPENTREAU, Madeleine LEY et Roland TOPOR, apparemment, en cours préparatoire. Donc ça n'a pas beaucoup changé.

VINCENT PEILLON
On apprend des choses très très différentes. Il y a, vous savez, ce qui s'appelle la liberté pédagogique en France, et donc, contrairement à ce que pensent beaucoup de parents, ce n'est pas l'Education nationale, nous ne sommes pas en Corée, qui fait les manuels, et d'autre part les professeurs ont une certaine liberté pour choisir les textes qu'ils étudient avec leurs élèves, et je vais leur préserver cette liberté.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 25 février 2014

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