Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec RTL le 3 mars 2014, sur la situation en Ukraine. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec RTL le 3 mars 2014, sur la situation en Ukraine.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent, APHATIE Jean-Michel.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères;

ti : JEAN-MICHEL APHATIE
Confirmez-vous l'acceptation par Vladimir POUTINE de la création d'un groupe de contact, c'est ainsi que l'a appelé le gouvernement allemand, pour tenter de régler la crise ukrainienne ?

LAURENT FABIUS
Mon information c'est celle que m'a donnée mon collègue et ami monsieur STEINMEIER, le ministre allemand hier soir après la conversation entre madame MERKEL et monsieur POUTINE, Frank-Walter STEINMEIER m'a appelé et m'a dit : « la proposition a été faite et on doit en savoir davantage demain matin », demain matin donc c'est…

JEAN-MICHEL APHATIE ET LAURENT FABIUS
Ce matin.

LAURENT FABIUS
Il n'y a pas eu à ma connaissance, enfin d'après ce que m'a dit Frank-Walter, d'acceptation express, et, si c'est le cas, ce serait une avancée. Parce que qu'est-ce que nous décidons de faire dans toute cette situation très difficile ? D'une part, stopper l'intervention russe et, d'autre part, établir un dialogue - c'est les deux aspects qu'en permanence nous essayons de faire avancer - et on l'a fait tout le week-end.

JEAN-MICHEL APHATIE
De votre point de vue, Laurent FABIUS, l'intervention militaire russe a déjà commencée, on note la présence de militaires sans…

LAURENT FABIUS
La Crimée de fait…

JEAN-MICHEL APHATIE
Militaire…

LAURENT FABIUS
La Crimée malheureusement de fait la Crimée est sous contrôle russe, de fait. J'ai eu…

JEAN-MICHEL APHATIE
Ce qui est déjà une violation !

LAURENT FABIUS
Bien sûr !

JEAN-MICHEL APHATIE
De la souveraineté ukrainienne.

LAURENT FABIUS
Bien sûr. J'ai eu beaucoup de contacts hier dimanche, de même que le Président de la République – qui a notamment eu un contact long avec monsieur Ban KI-MOON - mais parmi tous mes contacts le plus poignant a été un coup de téléphone que j'ai eu avec monsieur IATSENIOUK, monsieur IATSENIOUK c'est le Premier ministre…

LAURENT FABIUS ET JEAN-MICHEL APHATIE
Ukrainien.

LAURENT FABIUS
Et je lui ai dit : « qu'est-ce qu'on peut faire pour vous aider ? » et j‘ai trouvé un homme, même dans sa voix c'était poignant, on sent cet homme qui vient d'accéder au pouvoir - avec la nouvelle majorité - qui voit que, alors même que le calme était rétabli si l'on peut dire, fait l'objet d'une intervention extérieure là aussi, donc c'était extrêmement, extrêmement poignant. Donc, pour revenir à… nous essayons de stopper l'intervention russe et d'autre part de dialoguer.

JEAN-MICHEL APHATIE
De la stopper par la diplomatie, c'est la seule arme que nous avons ?

LAURENT FABIUS
Alors par la diplomatie bien sûr, qu'est-ce qui…

JEAN-MICHEL APHATIE
Il n'est pas possible d'envisager un soutien militaire à l'Ukraine ?

LAURENT FABIUS
Non ! Nous n'en sommes absolument pas là. Stopper par la diplomatie, alors, d'une part, l'OTAN s'est réunie et a pris un certain nombre de positions -que vous avez vues ; d'autre part, le G7, c'est-à-dire les 7 pays les plus riches du monde, vont publier un communiqué dans quelques heures qui reprend les idées qui sont celles de la France ; et, troisièmement, cet après-midi – enfin à midi - nous nous réunissons avec mes collègues des Affaires étrangères de l‘Europe et nous allons reprendre des positions de principe et puis avancer un certain nombre de propositions. Madame ASHTON, en notre nom, sera à Kiev demain, donc il y a une convergence de toute la diplomatie – que ce soit G7, que ce soit Europe, d'une autre manière l'OTAN – pour essayer de bloquer l'intervention russe, mais, en même temps, il faut établir le dialogue, c'est le sens de proposition de médiation que nous avons faite. Alors qu'est-ce qui peut faire la médiation ? Ça peut être l'OSCE, qui est un organisme dont on parle peu mais qui réunit tous les pays d'Europe et puis, plus largement, c'est 58 pays…

JEAN-MICHEL APHATIE
L'Organisation pour la Sécurité...

LAURENT FABIUS
Et la Coopération en Europe…

JEAN-MICHEL APHATIE
Et la Coopération en Europe.

LAURENT FABIUS
Et qui a l'habitude d'envoyer des observateurs - ce qui pourrait être intéressant, notamment en Crimée - et qui peut jouer un rôle de médiation ; et puis il peut y avoir ce groupe de contacts dont nous avions parlé avec les Allemands et on va voir si les Russes l'acceptent ; ou bien ça peut être les Nations Unies.

JEAN-MICHEL APHATIE
Avez-vous vous-même, Laurent FABIUS, des contacts avec par exemple avec votre homologue russe ?

LAURENT FABIUS
Oui ! Bien sûr, bien sûr.

JEAN-MICHEL APHATIE
Oui !

LAURENT FABIUS
Je l'ai eu plusieurs fois au téléphone et il doit venir de toutes les manières en France après-demain…

JEAN-MICHEL APHATIE
Mercredi !

LAURENT FABIUS
Puisque la France accueille une réunion sur le Liban, je le verrai ce jour-là et le lendemain et, peut-être, le verrai-je avant. Oui ! Oui, nous nous téléphonons souvent.

JEAN-MICHEL APHATIE
L'intégrité de l'Ukraine peut-elle être discutée d'une manière ou d'une autre ou, pour poser la question autrement, la place particulière de la Crimée – beaucoup de bases militaires stratégiques russes…

LAURENT FABIUS
Oui ! Elle doit être reconnue, elle doit être reconnue.

JEAN-MICHEL APHATIE
Sont sur ce territoire…

LAURENT FABIUS
Elle l'est déjà, d'ailleurs, reconnue.

JEAN-MICHEL APHATIE
Elle a un statut plus ou moins d'autonomie…

LAURENT FABIUS
Oui !

JEAN-MICHEL APHATIE
Mais elle fait partie de l'Ukraine ?

LAURENT FABIUS
Elle doit être garantie. Au fond, si on réfléchit avec un point de vue historique, bon c'est un peu toujours la même démarche de la part des Russes, les Russes considèrent que les pays qui, à un moment ou à un autre, ont appartenu à leur empire ne doivent pas être en dehors d'un certain contrôle et là dans l'affaire de la Crimée ils ont déjà une base à Sébastopol et, compte tenu de ce qui s'est passé en Ukraine du renversement de IANOUKOVITCH, enfin en tout cas du départ de IANOUKOVITCH, ils veulent remettre la main sur la Crimée - évidemment du point de vue du droit international c'est inacceptable - mais ce que je veux dire c'est qu'en même temps les Ukrainiens, et j'en ai parlé à monsieur IATSENIOUK, doivent rassurer, c'est-à-dire reconnaître la spécificité des russophones – et ils sont très, très, nombreux en Ukraine – et puis donner des garanties.

JEAN-MICHEL APHATIE
Vladimir POUTINE a obtenu le déploiement des troupes russes…

LAURENT FABIUS
L'autorisation ! Oui.

JEAN-MICHEL APHATIE
L'autorisation, donc samedi par le Sénat russe, jusqu'à la normalisation de la situation politique est-il dit dans la résolution prise par le Sénat…

LAURENT FABIUS
Oui ! C'est un concept tout à fait flou.

JEAN-MICHEL APHATIE
Oui !

LAURENT FABIUS
Le terme exact en…

JEAN-MICHEL APHATIE
C'est une manière de refuser le gouvernement actuel ukrainien ?

LAURENT FABIUS
Oui ! Mais, en même temps, pour avoir moi-même négocier l'accord dit du 21 février, l'accord du 21 février reconnaissait le changement de gouvernement et dans nos conversations avec monsieur IANOUKOVITCH…

JEAN-MICHEL APHATIE
Que les Russes n'ont pas accepté…

LAURENT FABIUS
Eh bien, à l'époque, ils l'ont accepté…

JEAN-MICHEL APHATIE
L'accord du 21 février ?

LAURENT FABIUS
Oui ! Enfin, il dit qu'il n'a pas été respecté, voilà ce qu'ils disent, mais dans nos conversations avec monsieur IANOUKOVITCH le fait qu'il y ait un nouveau Premier ministre – et en l'occurrence monsieur IATSENIOUK – était évoqué expressément, donc cet argument de la part des Russes n'est pas pertinent. Mais c'est toujours la même démarche historique, ils n'acceptent pas donc qu'un pays qui a été antérieurement de leur dépendance puisse s'émanciper, ils disent que la légalité dans ce pays n'a pas été respectée, ils prennent appui sur cette accusation pour eux se donner des pouvoirs d'intervenir - on l'a vu en Géorgie - la Géorgie, je rappelle…

JEAN-MICHEL APHATIE
2008 !

LAURENT FABIUS
2008, à l'époque on avait dit : « Voilà ! Il ne faut pas accepter l'occupation de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie », ils sont toujours occupés.

JEAN-MICHEL APHATIE
Vladimir POUTINE est-il un homme dangereux, Laurent FABIUS ?

LAURENT FABIUS
Je ne dirais pas les choses en ces termes et, en plus, nous sommes dans une situation… nous sommes en diplomatie, simplement il faut respecter… La Russie est un ami, un partenaire de la France historiquement…

JEAN-MICHEL APHATIE
Et il faut respecter…

LAURENT FABIUS
Mais il faut respecter les lois internationales, l'intégrité des territoires et l'unité des territoires…

JEAN-MICHEL APHATIE
La Russie, aujourd'hui, viole les lois internationales ?

LAURENT FABIUS
Les Ukrainiens ont le droit à choisir leur destin.

JEAN-MICHEL APHATIE
La Russie viole, aujourd'hui, les lois internationales ?

LAURENT FABIUS
Ah ! Clairement, prendre… s'installer dans un pays contrairement au droit international, c'est violer la loi internationale, oui.

JEAN-MICHEL APHATIE
La France livre des armements à la Russie il y a notamment des contrats par exemple qui concerne des Frégates entre la France et la Russie, allez-vous mettre… suspendre par exemple ces contrats ?

LAURENT FABIUS
Alors, nous n'en sommes pas là. La France…

JEAN-MICHEL APHATIE
C'est paradoxal de livrer des armes à un pays qui viole les lois internationales ?

LAURENT FABIUS
Oui ! Pour le moment nous en sommes à stopper, à essayer de stopper le mouvement russe en Ukraine et d'autre part à maintenir le dialogue, ou plutôt à l‘établir, mais vous avez vu que la France a été l‘un des premiers pays à dire : « en ce qui concerne le G8, qui lui aussi doit fonctionner selon les lois internationales, nous suspendons notre participation » et je pense que les autres pays du G7 vont faire la même chose.

JEAN-MICHEL APHATIE
Vous avez l'espoir de stopper cette escalade militaire, Laurent FABIUS, ce matin ?

LAURENT FABIUS
Oui !

JEAN-MICHEL APHATIE
Vous pensez que la voie de la diplomatie…

LAURENT FABIUS
Je pense que…

JEAN-MICHEL APHATIE
Peut apporter quelque chose ?

LAURENT FABIUS
Oui ! Bien sûr. Je pense que pour la Crimée c'est très difficile parce que, de fait, elle est déjà sous contrôle russe, mais il faut absolument préserver l'intégrité et l'unité de l'Ukraine. Et j'ajouterais que c'est l'intérêt de la Russie, d'abord parce que la Russie est très engagée économiquement en Ukraine et, en plus, l'Ukraine ça ne soit pas être, ou bien la Russie, ou bien l'Union européenne, on ne choisit pas entre les deux rives d'un fleuve, la Seine elle a sa rive droite et sa rive gauche et, l'Ukraine, ça doit être la même chose.

JEAN-MICHEL APHATIE
John KERRY est à Kiev demain, vous prévoyez d'y aller vous ?

LAURENT FABIUS
KERRY, John KERRY, sera à Kiev demain, il sera à Paris le lendemain, si c'est utile je m'y rendrai à nouveau.

JEAN-MICHEL APHATIE
Laurent FABIUS sera tout à l'heure avec les auditeurs de RTL.

LAURENT BAZIN
Alors on peut parler évidemment de ce sujet-là, qui est un sujet très important, on l'a entendu dans votre préoccupation Laurent FABIUS et dans votre voix, mais aussi de tous les sujets de l'actualité puisque vous avez accepté de répondre à toutes les questions des auditeurs tout à l'heure…

LAURENT FABIUS
Notamment internationales…

LAURENT BAZIN
Au 32.10.

LAURENT FABIUS
Surtout internationales.

LAURENT FABIUS
C'est entendu ! C'est entendu, et de l'autre côté du poste aussi j'en suis sûr.

[08h20]

LAURENT BAZIN
Vos questions ce matin donc à Laurent FABIUS, le ministre des Affaires étrangères qui est resté avec vous, sur le gril des auditeurs comme on a coutume de dire. Merci à vous de vous prêter à cet exercice Laurent FABIUS. Michel bonjour de Paris.

MICHEL
Oui, bonjour, bonjour monsieur le ministre.

LAURENT FABIUS
Bonjour monsieur.

MICHEL
Ma question : pensez-vous normal que depuis plusieurs années maintenant, le quasi-monopole – c'est en tout cas ce que j'en vois – des relations entre l'Union européenne avec l'Est, principalement la Russie et l'Ukraine soit laissé à un groupe de pays, la Pologne et les Pays baltes, dont le tropisme antirusse pour des raisons historiques est très clair ? Ce qui se traduit donc par une approche dangereuse, ça a été le cas (excusez-moi de le dire) à mon sens pour l'accord de Vilnius. Je voudrais donc signaler par exemple également que le représentant de l'Union européenne à Moscou est un Letton, Letton donc…

LAURENT BAZIN
Qu'est-ce que vous voulez dire Michel, vous voulez dire que l'Union européenne finalement est disons tonique sur ces dossiers parce qu'elle est… je ne dirai pas manipulée mais en tout cas sous influence d'anciens pays de l'Est du bloc soviétique, c'est ça ?

MICHEL
Elle délègue trop à des pays qui ont tendance à voir dans la Russie une menace pour des raisons historiques, de plusieurs siècles en ce qui concerne la Pologne par exemple, là où elle n'est pas forcément une menace. Et il en résulte une politique trop difficile, l'absence de tout partenariat en réalité et de perspectives de partenariat stratégique avec la Russie. Et sur l'Ukraine finalement, on en arrive à un conflit… à un conflit.

LAURENT FABIUS
Alors je vous réponds en vous remerciant de votre question. Je crois qu'il faut distinguer deux choses, d'une part les relations générales que nous Français, nous Européens devons avoir avec la Russie, et vous avez raison, j'ai compris votre question, de dire que ces relations en termes normaux doivent être bonnes, la Russie est un grand pays, c'est un partenaire traditionnel de la France, géographiquement il y a toute raison historiquement, culturellement et économiquement d'avoir des relations avec elles, et il ne faut pas que ces relations soient déséquilibrées. Il y a des pays qui historiquement ont subi – vous les avez cités – des revers particuliers du point de vue russe, il faut équilibrer tout ça. Donc ça, les relations générales doivent être des relations équilibrées. Maintenant ce n'est pas du tout une raison pour tolérer, pour accepter que la Russie viole les lois internationales, et en l'occurrence qu'il y ait cette intervention dans un pays qui n'est pas un pays russe qui est l'Ukraine. Et lorsque la Russie se livre à ce type d'intervention, ce n'est pas la première fois, on a eu la même chose en Géorgie, on a eu la même chose en Transnistrie, il faut réagir comme nous le faisons. Voilà l'équilibre à retrouver…

LAURENT BAZIN
Vous disiez vous-même tout à l'heure Laurent FABIUS que ça n'avait rien changé pour les deux territoires en l'occurrence occupés par les Russes à l'époque en Géorgie !

LAURENT FABIUS
C'est pour ça qu'il faut en tirer les leçons. Je me rappelle à l'époque, c'était en 2008, il y avait eu des déplacements, des grandes interventions…

LAURENT BAZIN
Nicolas SARKOZY avait été très actif.

LAURENT FABIUS
Pour dire… mais il avait raison d'être actif, et pour dire : voilà, nous allons empêcher la Russie de mettre la main sur deux provinces de Géorgie. Et si vous allez aujourd'hui dans ces deux provinces, elles sont de fait sous contrôle russe, donc il faut éviter cela. Maintenant pour revenir à la question de l'auditeur…

LAURENT BAZIN
Michel.

LAURENT FABIUS
Nous devons avoir des relations (je dirai) normales et même positives, excellentes…

LAURENT BAZIN
On n'est pas sous influence des Polonais ou on n'est pas un filtre polonais sur la Russie ?

LAURENT FABIUS
…Mais ce n'est pas une raison pour accepter, lorsque la Russie se comporte d'une façon inadmissible, d'accepter ce comportement.

LAURENT BAZIN
Franchement, que peut faire la France et même l'Europe, ça fait des mois que vous êtes spectateurs, vous dit Sophie de Rungis au 64.900 code matin, pourquoi ne pas reconnaître que POUTINE est intouchable ?

LAURENT FABIUS
Non, je ne suis pas de cet avis. Quand on dit spectateur, vous vous rappelez peut-être que le 20 février, le 21 février, je suis allé à Kiev en Ukraine avec mes deux collègues allemands et polonais. Là-bas c'était les massacres, il y avait une opposition terrible, sanglante entre d'un côté le pouvoir de monsieur IANOUKOVITCH et de l'autre l'opposition. Nous avons discuté pendant des heures et des heures, l'Europe dont la France, et au bout du compte un accord a été signé qui a permis d'une part que la majorité soit changée, que surtout les meurtres et les assassinats s'arrêtent. Et finalement monsieur ANOUKOVITCH, lui, a pris la poudre d'escampette.

LAURENT BAZIN
Non mais le sentiment qu'on peut avoir…

LAURENT FABIUS
Donc l'Europe a été…

LAURENT BAZIN
Vladimir POUTINE a attendu la fin des JO de Sotchi, et puis ensuite a remis la main sur ce qu'il estime lui appartenir !

LAURENT FABIUS
C'est ce que je disais tout à l'heure en parlant avec monsieur APHATIE, mais ce type de comportement ne peut pas être accepté. Donc nous avons raison de réagir, ça ne veut pas dire déclarer la guerre à la Russie. Quand nous disons avec les Américains, avec nos autres partenaires…

LAURENT BAZIN
Et vous dites qu'il n'est pas intouchable, Vladimir POUTINE, il ne peut pas faire ce qu'il veut !

LAURENT FABIUS
Il faut…

LAURENT BAZIN
Même si c'est le sentiment général !

LAURENT FABIUS
On ne peut pas être à la fois membre actif du G8, accueillir à Sotchi tout le monde en grande pompe, en avoir le bénéfice et avoir des comportements qui sont contraires à ce groupe du G8. Voilà un élément…

LAURENT BAZIN
Question de Guy maintenant de Saint-Dié, dans les Vosges bien sûr, bonjour Guy.

GUY
Bonjour Laurent, bonjour monsieur le ministre.

LAURENT FABIUS
Bonjour monsieur.

GUY
Moi, ma question est très simple, quand la France est intervenue en Serbie, enfin l'Otan est intervenu en Serbie pour libérer le peuple kosovar qui avait d'autodétermination, aujourd'hui la Crimée demande la même chose, parce qu'historiquement c'est un Etat rattaché à la Russie, je crois que c'est KHROUCHTCHEV en 1954…

LAURENT BAZIN
Il l'a rendue à l'Ukraine.

GUY
Il a tout rendu à l'Ukraine.

LAURENT FABIUS
C'est exact.

GUY
Alors aujourd'hui, la solution c'est de faire voter le peuple de Crimée pour savoir s'il veut son indépendance, c'est simple, ce n'est pas plus compliqué.

LAURENT FABIUS
Je crains que ce ne soit un petit peu plus compliqué, parce qu'il y a des provinces, des régions à l'intérieur de nations. Si chaque région, à partir d'un référendum organisé plus ou moins librement, peut décider de sortir d'une nation, à ce moment-là vous n'avez plus l'Espagne telle qu'elle existe aujourd'hui, vous n'avez évidemment plus l'Afrique telle qu'elle existe aujourd'hui. Donc il faut à la fois concilier la spécificité de toute une série de territoires, et en même temps une certaine stabilité. Vous ne pouvez pas dire « c'est un happening permanent »…

LAURENT BAZIN
Donc non à un référendum d'autodétermination de la Crimée ?

LAURENT FABIUS
Non, il y aura au mois de mars une consultation du peuple… enfin de la Crimée, c'était prévu, je ne sais pas d'ailleurs quelle est la valeur juridique de cela mais ça aura une valeur politique. Mais le principe du droit international, c'est d'organiser les nations pour qu'elles puissent exister en tant que nation, et en même temps qu'elles respectent les spécificités locales. Dans le cas précis qui nous occupe, nous allons demander aux Ukrainiens, je dis bien aux Ukrainiens de prévoir des dispositions pour que la Crimée – qui est une particularité – puisse voir cette particularité respectée. Et j'irai même plus loin monsieur, le nouveau Parlement… enfin la nouvelle majorité ukrainienne a voté une loi qui ne reconnaît plus (pour être simple) les langues régionales, et qui donc met en cause le parler russe à l'intérieur de l'Ukraine, je pense et nous pensons que c'est une erreur. Et j'ai eu hier monsieur IATSENIOUK qui envisage de revenir sur cette loi, parce que quand vous avez une situation telle que celle de l'Ukraine où vous avez beaucoup de gens qui sont russophones et très attachés à la Russie, si vous donnez le sentiment qu'ils ne peuvent plus parler russe, évidemment il y a une réaction. Donc il faut à la fois conserver l'unité nationale, ça joue aussi pour nous Français, ça joue pour les Italiens, ça joue pour les Allemands, et permettre les spécificités dans les régions.

LAURENT BAZIN
Deux questions rapides, pardon mais ça s'est terminé évidemment rapidement et puis l'échange est fructueux. Sabine nous a tout à l'heure laissés un message au 32.10. Sabine est la femme de Pascal FAURET qui est l'un des pilotes qui est emprisonné aujourd'hui en République dominicaine. Ils attendent toujours leur procès…

LAURENT FABIUS
C'est une question…

LAURENT BAZIN
Ça fait plus d'un an, qu'est-ce que vous comptez…

LAURENT FABIUS
C'est une question tout à fait choquante. Ce sont deux pilotes qui ont été interpellés parce qu'on a trouvé de la drogue dans leur avion, et eux disent « nous sommes absolument innocents ». Et ce qui est très choquant c'est que depuis ce temps, jamais leur procès n'a pu être audiencé comme on dit, et je crois que ça fait 10 fois ou 12 fois. Donc la France a fait des représentations extrêmement sévères au gouvernement de la République dominicaine. Il faut qu'il y ait un procès qui vienne et qu'il vienne vite, j'ai donné instruction à mes représentants sur place d'être extrêmement sévères sur ce point. Et je voudrais apporter mon soutien à ces familles.

LAURENT BAZIN
Sabine demande à ce que vous la receviez très rapidement, ce sera fait ?

LAURENT FABIUS
Bien sûr, bien sûr.

LAURENT BAZIN
C'est entendu, merci pour elle. Une dernière question : vous avez été le plus jeune Premier ministre de France, ça c'est Francis de Strasbourg, êtes-vous prêt à resigner, moi je vote oui, dit Francis.

LAURENT FABIUS
C'est gentil mais je suis très bien (si je puis dire) là où je suis…

LAURENT BAZIN
On dit toujours ça avant Laurent FABIUS.

LAURENT FABIUS
Non, non mais je pense que diriger en ce moment la diplomatie française, c'est une tâche très importante que j'essaie de faire avec…

LAURENT BAZIN
Merci d'avoir été notre invité ce matin et de vous être prêté au jeu de l'interrogatoire, en tout cas de l'entretien avec les auditeurs.

LAURENT FABIUS
Merci à vous.

LAURENT BAZIN
Bonne journée à vous. Merci à tous d'avoir appelé très nombreux ce matin sur ce sujet, qui semble quand même lointain, le 32.10. Ça prouve que les auditeurs…

LAURENT FABIUS
…Pas lointain, c'est à quelques centaines de kilomètres de chez nous, et puis les principes des droits humains ce n'est jamais lointain.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 3 mars 2014

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