Déclaration de Mme George Pau-Langevin, ministre des outre-mer, sur la commémoration de l'abolition de l'esclavage, à Savigny-le-Temple le 10 mai 2014. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme George Pau-Langevin, ministre des outre-mer, sur la commémoration de l'abolition de l'esclavage, à Savigny-le-Temple le 10 mai 2014.

Personnalité, fonction : PAU-LANGEVIN George.

FRANCE. Ministre des outre-mer

Circonstances : Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leur abolition", à Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne) le 10 mai 2014

ti : Nous voici réunis aujourd'hui pour rendre hommage à la mémoire des victimes de l'esclavage et de la traite négrière, et pour commémorer l'abolition de ces tragiques institutions.

Je suis heureuse et honorée d'être parmi vous aujourd'hui, à Savigny-le-Temple, et je tiens à vous remercier, Madame le Maire, ainsi que votre conseil municipal, de prendre part de façon si exemplaire à ces journées de commémoration nationale.

Depuis 2006, les cérémonies du 10 mai participent de la construction d'une mémoire lucide, apaisée et réconciliatrice. Dans les Outre-mer, chaque territoire a fait sien son propre moment de recueillement : le 27 avril à Mayotte, le 22 mai en Martinique, le 27 mai en Guadeloupe, le 10 juin en Guyane, le 20 décembre à la Réunion. Chaque année, cette journée est un moment décisif et constitutif pour notre Nation. Elle est l'occasion de rappeler la France à son héritage, à son destin, et aux valeurs sur lesquelles repose son pacte social. C'est au nom de ces valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, que des hommes et des femmes se sont élevés au-dessus de leur idéal pour prendre part à l'abolition de la traite et de l'esclavage. Je pense à VICTOR SCHOELCHER, à LOUIS DELGRÈS, à L'ABBÉ GRÉGOIRE, à LA MULÂTRESSE SOLITUDE, à JOSEPH IGNACE, à L'ABBÉ RAYNAL, à TOUSSAINT LOUVERTURE et à tous ceux qui, par leurs combats pour l'abolition, ont contribué à dessiner le visage de notre République et à forger son identité humaniste.

Mais célébrer l'abolition ne doit pas servir à oublier le sort qui a été réservé aux victimes de l'esclavage. En ravalant des êtres humains au rang de « biens meubles », en permettant que des êtres humains soient vendus, loués, achetés comme des marchandises, l'homme nous a prouvé qu'il pouvait devenir le pire ennemi de l'homme. L'esclavage et la traite négrière nous montrent le danger encouru par l'humanité lorsque la barbarie prend le pas sur la civilisation.

Aucune nation n'est exempte de regrets lorsqu'elle se retourne sur son Histoire. Les sociétés humaines préfèrent célébrer les événements qui sont à leur gloire. Le désir est toujours grand d'enterrer ce que nous voudrions n'avoir jamais vu le jour. Mais, comme nous en avertissait Aimé Césaire : « Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. » Ces paroles d'Aimé Césaire conservent toute leur actualité et toute leur force de vérité. Nous pensons, à sa suite, que la grandeur d'une nation se mesure au courage dont elle fait preuve pour se retourner sur son Histoire. Toute son Histoire. Pas par culpabilité, mais par droiture. Pas par honte, mais par honneur. Pas par fragilité, mais par force. La France est une nation suffisamment forte pour regarder au-dedans d'elle-même et assumer sa part d'ombre et de désolation. Le passé hante les nations quand les nations n'en veulent rien savoir. Nous ne voulons pas être dans le déni de notre Histoire. Nous ne voulons pas d'un passé qui ne passe pas. Ce passé, s'il n'est pas dit, s'il n'est pas interrogé, s'il n'est pas mis en partage, continuera à faire le lit des blessures, des rancunes et des communautarismes. Nous devons assumer notre passé désuni si nous voulons assurer notre avenir commun.

Certains pensent que pour aller de l'avant, il faut oublier. C'était ce que demandait le gouverneur Rostolan aux Martiniquais. Nous ne partageons pas cet avis. Nous nous refusons à oublier. Oublier ces victimes, ce serait faire mourir une seconde fois les millions de vie qui furent dévastées par cette tragédie. Oublier ces combats, ce serait déshonorer la mémoire de tous ceux qui ont lutté contre l'esclavage au nom des principes de notre République. Oublier notre Histoire, ce serait nous déposséder de notre héritage commun. Oublier ces blessures, ce serait nous empêcher d'être solidaires les uns envers les autres et nous priver du bienfait de vivre ensemble. Oublier ces crimes, ce serait mettre en péril la lucidité dont nous avons besoin pour prendre garde à ce que ces désastres ne se reproduisent pas.

Le Président de la République, François Hollande, avait prôné la paix des mémoires réconciliées et la nécessité, pour ne pas rester prisonnier du passé, de donner à ces mémoires un avenir. Il en avait appelé à la mémoire, à la transmission et à la vigilance.

Seules la mémoire et la transmission peuvent reconnaître les identités encore meurtries par notre Histoire et leur faire une place au sein de notre République. Cette tragédie n'est pas seulement celle des descendants d'esclaves, mais celle de tous les citoyens de notre République. Il ne doit pas y avoir de guerre des mémoires, parce qu'il n'y a pas l'Histoire des uns et l'Histoire des autres. La République ne connaît qu'une Histoire, celle de tous ses citoyens. C'est en surmontant les crimes du passé et les blessures encore vivaces que nous pourrons transformer cette Histoire douloureuse en une communauté de destin. Cette mémoire ne saurait être seulement le patrimoine des Ultramarins, des originaires d'Outre-mer ou des descendants d'esclaves. Nous devons continuer à œuvrer pour que cette mémoire devienne un bien commun à tous et un patrimoine de vigilance pour les générations futures.

C'est dans cette perspective que, dans les territoires d'Outre-mer et de métropole, des lieux de mémoires ont été érigés. Je pense à la maison d'Anne-Marie JAVOUHEY à Chamblanc, en Côte d'Or ; à la statue élevée au Général Dumas place du Général Catroux, à Paris ; au cimetière des esclaves de Saint-Louis à la Réunion ; à la Maison de la négritude à Champagney, en Haute-Saône ; au Mémorial de l'abolition de l'esclavage à Nantes, inauguré en 2012 par Jean-Marc AYRAUT et bien-sûr au futur Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre, qui sera le plus important centre mondial dédié au souvenir de la traite et de l'esclavage.

Je voudrais également rendre hommage au travail des membres du Comité pour la mémoire de l'esclavage et à sa présidente Myriam COTTIAS pour leur engagement, leur mobilisation et leur détermination qui contribuent à faire de cette mémoire restée longtemps périphérique, une mémoire partagée.

La mémoire et la transmission donc, mais aussi la vigilance. La vigilance, parce que si nous ne pouvons être tenus pour responsables des fautes et des crimes de ceux qui nous ont précédés, nous avons le devoir de tirer les leçons de l'Histoire et de veiller à ce que ne se répètent jamais de tels crimes. Le XXème siècle est là pour nous rappeler que la barbarie et les forces de la haine ne sont jamais une fois pour toutes anéanties.

L'esclavage a aujourd'hui disparu de notre pays. Mais les préjugés, les haines racistes et antisémites ne sont pas éteintes, se ravivent et prospèrent. Il nous faut les combattre sans relâche, les pourchasser où qu'elles se trouvent et les terrasser sans hésitation. Cette journée de commémoration est aussi là pour nous rappeler qu'être silencieux devant la haine de notre prochain revient à y consentir, à l'encourager et à la renforcer. La France doit être fière de ses origines multiples. Aujourd'hui encore, l'homme n'est toujours pas à l'abri de l'homme. Aujourd'hui encore dans le monde, le commerce d'êtres humains n'a pas encore disparu. Aujourd'hui encore des enfants, des femmes et des hommes sont victimes de traites d'un genre nouveau. Cette journée de commémoration de l'esclavage, de la traite et de leurs abolitions est également décisive pour rappeler chacun d'entre nous à sa lucidité, à ses responsabilités et à ses devoirs. L'esclavage continue d'exister à l'heure même où nous parlons. Il doit être combattu sans atermoiement et sans faiblesse. Il doit être combattu avec force, avec courage et avec détermination.

Le combat pour la liberté n'est pas derrière nous. Les valeurs de notre République font notre fierté. Mais elles ne peuvent faire notre fierté que si elles font, d'abord, notre exigence. Les Droits de l'homme, les valeurs de dignité, d'autonomie et de respect de ne doivent pas être réservés à ceux qui sont nés au « bon endroit » de la terre.

Liberté, égalité, fraternité : la devise républicaine ne doit pas être un slogan. Elle doit être le mot d'ordre et le parti pris éthique qui gouverne notre action. Sur nos territoires, comme à travers le monde, ce combat pour la liberté est le point où se décide si nous assumons ou non les valeurs qui sont les nôtres. Tâchons d'être, ensemble, à la hauteur de cette responsabilité.


Merci à vous.


Source http://www.outre-mer.gouv.fr, le 14 mai 2014

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