Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 24 juillet 2014, sur la gestion des manifestations pro-palestiniennes et la lutte contre l'antisémitisme. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 24 juillet 2014, sur la gestion des manifestations pro-palestiniennes et la lutte contre l'antisémitisme.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard, KARA Alexandre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti : Alexandre Kara
Bernard Cazeneuve, bonjour.

Bernard Cazeneuve
Bonjour.

Alexandre Kara
Merci d'être avec nous sur Europe 1 ce matin. On vient de l'entendre, Maxime SWITEK l'a rappelé, il n'y a pas eu de violences hier dans la manifestation, c'était presque inespéré ; vous poussez un grand « ouf » de soulagement ce matin ?

Bernard Cazeneuve
Nous sommes mobilisés pour que, aucune violence et notamment aucune violence antisémite n'ait lieu à l'occasion des manifestations pro-palestiniennes qui sont organisées, je l'ai dit au cours des derniers jours, je le redis ce matin sur votre antenne, le gouvernement est viscéralement attaché à la liberté de manifester, qui est prévue dans la Déclaration des Droits de l'Homme, mais du Citoyen à son article 10, qui fait partie du bloc de constitutionnalité, et par conséquent, la liberté de manifester, la liberté d'opinion, c'est la règle. Et c'est une règle sacrée. L'interdiction est l'exception. Et si nous avons pris des décisions d'interdiction, c'est parce que nous savions que les organisateurs irresponsables, alors que nous avions des éléments témoignant d'actes et de propos antisémites, n'étaient pas en situation d'assurer le bon déroulement de ces manifestations, ce n'était pas le cas hier, les mêmes organisateurs…

Alexandre Kara
… Vous n'avez pas de regret d'avoir interdit les manifestations du week-end dernier au vu de ce qui s'est passé hier ?

Bernard Cazeneuve
Mais absolument pas, si je n'avais pas interdit ces manifestations le week-end dernier, nous aurions eu des casseurs au milieu d'une foule immense, nous aurions eu des affrontements, nous aurions eu des lieux de culte attaqués. Ce que nous avons fait la semaine dernière, c'est d'appeler des organisateurs irresponsables à la responsabilité, ce que nous avons fait, c'est de prévenir des actes antisémites dont nous savions qu'ils allaient se dérouler, parce que, il s'agissait de lire ce qui circulait sur la toile, il s'agissait de regarder les affiches apposées sur les abribus de Sarcelles pour comprendre qu'il y avait de la haine antisémite parmi ceux qui s'apprêtaient à manifester, et nous avons par conséquent pris nos responsabilités. Si je n'avais pas pris cette décision, toute cette semaine aurait été occupée à faire l'inventaire des troubles, des affrontements, des dégradations qui auraient été commis sur la voie publique. Le gouvernement, encore une fois, a une position claire, la liberté de manifester est la règle, l'interdiction est l'exception. Aucun acte antisémite – parce qu'il s'agit bien de cela – notamment à Sarcelles, ne saurait être toléré. Nous n'accepterons jamais que des actes, des propos qui blessent, qui sont là pour atteindre, des violences à l'égard de la communauté juive soient commises en France, elle sera protégée cette communauté par le gouvernement français.

Alexandre Kara
Bernard Cazeneuve, est-ce que ça veut dire que vous allez autoriser les prochaines manifestations, et notamment celles qui sont prévues samedi ?

Bernard Cazeneuve
Mais nous sommes dans une situation, dans un contexte où il faut examiner au cas par cas chaque déclaration de manifestation, les organisateurs seront reçus, il sera discuté de l'itinéraire, des conditions de l'organisation de cette manifestation, comme cela a été le cas hier, mais hier, nous avions des…

Alexandre Kara
Mais est-ce que ça ne brouille pas le message, vous interdisez un jour, vous autorisez le lendemain, est-ce que ça ne brouille pas le message du gouvernement ?

Bernard Cazeneuve
Mais Alexandre Kara, nous sommes dans un Etat de droit, ce qui compte lorsqu'il y a des tensions, lorsqu'il y a des troubles, c'est de revenir aux fondamentaux, et les fondamentaux dans la République, c'est l'Etat du droit, ce sont les principes républicains, ce sont les règles qui font que dans la République, nous parvenons à vivre ensemble, et quel est l'Etat du droit pour ce qui concerne le droit de manifester et la liberté d'expression ? Eh bien, ce sont des règles éminemment républicaines, et il appartient au ministre de l'Intérieur de les faire respecter à chaque instant, en tous points, à tout moment, c'est de faire en sorte que les manifestations se tiennent parce que la liberté d'expression est sacrée, sauf à considérer que ces manifestations peuvent être l'occasion de déferlements de haine, et là, il s'agissait d'une haine antisémite que nous ne voulons pas dans l'espace public, parce que nous savons ce qu'elle a occasionné dans l'histoire, l'histoire a déjà parlé sur l'antisémitisme, on sait les drames, la tragédie que cela a occasionné, et tout cela doit être rappelé de façon claire et ferme…

Alexandre Kara
Revenons sur la manifestation d'hier…

Bernard Cazeneuve
Et pour la manifestation d'hier, elle a été organisée par des organisations syndicales et politiques responsables, qui ont remarquablement organisé cette manifestation et qui ont appelé les manifestants à leurs responsabilités…

Alexandre Kara
D'accord, peut-être, Bernard Cazeneuve, néanmoins, on a entendu quand même dans la manifestation, dans le cortège, hier, des « mort aux juifs », on a vu des drapeaux du Hezbollah, et tout ça, avec la participation d'un certain nombre de députés de la majorité, il y avait 31 députés PS qui étaient dans le cortège. Est-ce que pour vous, ce n'est pas un problème, ce mélange des genres ?

Bernard Cazeneuve
Oui, c'est un problème, et moi, je suis très blessé, blessé comme républicain, blessé comme militant des Droits de l'Homme, blessé comme militant de la lutte contre la xénophobie, contre le racisme, contre l'antisémitisme, qu'on puisse, à l'occasion d'une manifestation, destinée à faire en sorte que les droits du peuple palestinien à disposer d'un Etat soient reconnus, et qu'une guerre cesse…

Alexandre Kara
Les élus de la majorité auraient-ils dû être dans ce cortège ?

Bernard Cazeneuve
Mais je pense que les élus de la majorité qui étaient dans ce cortège, dès lors qu'ils ont entendu ces propos, qu'ils ont vu ces drapeaux, et qu'ils ont vu ces banderoles, avec apposés sur ces banderoles, des propos qui ne sont pas républicains, et qui sont des propos de haine, qui sont des propos qui appellent à l'affrontement, à la confrontation, doivent pouvoir s'exprimer sur le contenu de ces propos. Je vois qu'ils ont une certaine propension à s'exprimer sur les interdictions de manifestation, qui ne sont pas destinées à interdire des manifestations, mais à interdire le déferlement de haine antisémite dans l'espace public, donc je pense qu'ils auront la même propension à s'exprimer concernant des propos antisémites, tenus à l'occasion d'une manifestation, qui avait un objectif pacifique, qui a été maîtrisée par ses organisateurs responsables, mais il y a toujours dans des manifestations la possibilité de voir des individus non maîtrisés qui tiennent des propos inacceptables et qui doivent être condamnés en raison des propos qu'ils tiennent…

Alexandre Kara
Vous rappelez le problème de l'antisémitisme, qu'est-ce qu'on doit faire aujourd'hui pour rassurer les juifs de France qui s'inquiètent, et c'est normal devant les violences de ces derniers jours ?

Bernard Cazeneuve
D'abord, il faut être aux côtés de cette communauté, elle souffre, elle est atteinte, nous étions à la cérémonie du Vel' D'Hiv avec le Premier ministre, nous avons entendu les témoignages de ceux qui ont vécu cette journée funeste et qui ont vu partir des enfants en nombre, qui avaient été raflés et qui ne sont jamais revenus. Les faits de l'histoire sont ceux-ci, et j'invite les plus jeunes générations à aller visionner les films de Claude LANZMANN, et y compris le film de Charlie CHAPLIN, « Le Dictateur », on verra les mêmes images…

Alexandre Kara
Mais bien sûr, il s'agit de la mémoire, vous parlez de la mémoire, là…

Bernard Cazeneuve
Mais la mémoire, ça compte…

Alexandre Kara
Mais au quotidien, qu'est-ce qu'on fait pour rassurer les juifs de France ?

Bernard Cazeneuve
D'abord, Alexandre Kara…

Alexandre Kara
Est-ce qu'il faut plus de policiers devant les synagogues ? Est-ce qu'il faut plus de sécurité ? Comment fait-on ?

Bernard Cazeneuve
Alexandre Kara, d'abord, la mémoire, ça compte, quand il y a eu les faits…

Alexandre Kara
Mais vous voyez bien que ceux qui sont à l'origine des violences, la mémoire pour eux n'est pas une question…

Bernard Cazeneuve
Non, mais c'est une question pour la République, le fait que la République enseigne les faits de l'histoire, donne un sens à ces faits de l'histoire, rappelle la dimension tragique de ces faits de l'histoire, est une exigence républicaine éminente. Donc je le dis, parce que c'est important que le travail mémoriel, que l'enseignement de l'histoire partout dans les écoles, partout dans les quartiers puissent se faire. Deuxième point, les lieux de culte doivent être protégés, je suis en lien constant avec les représentants de la communauté juive, j'ai envoyé à la fin du mois de mai une instruction à tous les préfets de France, en leur demandant, en liaison avec la communauté juive, de prendre toutes les dispositions sur le ressort de leur territoire, pour que les lieux de culte soient protégés et ils le sont. Et chaque jour, nous évaluons la situation avec les responsables de la communauté juive, qui doivent savoir que le ministre de l'Intérieur et l'Etat français, dans son ensemble, est à leurs côtés pour assurer leur protection. Troisièmement, nous devons être intraitables – et le Premier ministre l'a redit ce matin sur une autre antenne, le président de la République et le Premier ministre ne cessent de le dire – et nous mettrons en œuvre tous les dispositifs de droit qui nous permettront d'atteindre le but, nous devons être intraitables à l'égard de toute manifestation antisémite.

Alexandre Kara
Il faut plus de fermeté ? Est-ce que la justice est assez ferme ? Il y a eu des relaxes à la suite des manifestations de Barbès le week-end dernier, est-ce qu'il faut que la justice soit plus ferme…

Bernard Cazeneuve
Alexandre Kara.

Alexandre Kara
Est-ce qu'il faut de la prison ferme pour les casseurs ?

Bernard Cazeneuve
Mais, Alexandre Kara, ma position, là aussi, est très claire, et elle a été maintes fois réaffirmée. Il ne faut pas de la fermeté, il faut être intraitable. Nous serons intraitables avec tous ceux qui sont dans la haine antisémite en France, parce que c'est une exigence républicaine. C'est le premier point. Le deuxième point, je vous fais remarquer que les procureurs ont fait appel des décisions de justice qui ont été rendues, les considérant trop clémentes, moi je n'ai pas de commentaire à faire sur les décisions de justice, parce qu'on est dans un système de séparation des pouvoirs. Et, troisièmement, nous devons tout faire, parce que nous sommes intraitables, parce que nous sommes fermes, parce que nous sommes déterminés, pour que la concorde, le rassemblement, puissent se faire dans la République, de tous ses enfants.

Alexandre Kara
Bernard Cazeneuve, on voit bien la situation dans laquelle on est, le conflit à Gaza continue, est-ce que dans ces conditions le ministre de l'Intérieur peut décemment prendre des vacances ?

Bernard Cazeneuve
Mais le ministre de l'Intérieur, c'est le permanencier, il doit être là en permanence, constamment, et ma préoccupation aujourd'hui ce ne sont pas mes vacances, Alexandre Kara, je vous le confirme.

Alexandre Kara
Ça veut dire que vous serez sur le pont tout l'été ?

Bernard Cazeneuve
Je serai là en permanence, c'est mon rôle, c'est mon devoir.

Maxime Switek
Merci Bernard Cazeneuve. J'ai encore une question, on en parlait juste avant le journal de 8H00, "Le Nouvel Observateur" propose cette semaine tout un dossier autour des espions russes et de l'activisme des espions russes en France, est-ce que vous, en tant que ministre de l'Intérieur, c'est une menace qui vous fait peur ?

Bernard Cazeneuve
Je n'ai pas de commentaire à faire sur ce point.

Maxime Switek
Pas de commentaire sur ce point ?

Bernard Cazeneuve
Je n'ai pas de commentaire à faire sur ce point.

Alexandre Kara
C'est très diplomatique.

Bernard Cazeneuve
Il y a un devoir du ministre de l'Intérieur, c'est de ne parler sur les sujets que dès lors qu'il est opportun de le faire.

Maxime Switek
Merci beaucoup Bernard Cazeneuve.


Source http://www.interieur.gouv.fr, le 25 juillet 2014

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