Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, dans "Le Figaro" du 25 août 2014, sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, dans "Le Figaro" du 25 août 2014, sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international

ti : - Politique étrangère -

Q - Les actions combinées de la Russie en Crimée et des djihadistes au Levant ont fait voler en éclats les frontières et les principes du droit international. Comment les diplomaties traditionnelles, dont celle de la France, peuvent-elles réagir à cette nouvelle situation ?

R - Il n'y a pas que la Russie et l'État islamique. L'été 2014 est l'été de toutes les crises. À cela plusieurs raisons. Premièrement, ce que j'appelle la dépolarisation du monde. Pendant longtemps, le monde fut bipolaire - autour des États-Unis et de l'URSS, puis unipolaire sous domination américaine. Ce système maîtrisait - plus ou moins - les crises.

Aujourd'hui, dans un monde devenu «zéro-polaire», aucun État ou groupe d'États ne réussit à stabiliser les crises. Deuxièmement, on assiste à un certain éclatement de la puissance. Certains États n'en ont plus que le nom, alors que des groupes s'arrogent tous les pouvoirs, comme l'«État islamique». Il y a donc de plus en plus de forces à contrôler et de moins en moins de forces pour les contrôler. Troisième phénomène : la dispersion des capacités de destruction, pour des raisons technologiques. Il faut y ajouter la situation spécifique du Moyen-Orient : le conflit israélo-palestinien qui s'éternise, l'opposition chiites-sunnites, des guerres et des décennies de mal-gouvernance bloquant le développement et attisant les frustrations.

Tout cela compose une nouvelle société internationale où cohabitent des puissances traditionnelles, de nouveaux riches, des éléments interlopes, des milices. La conception classique de la diplomatie, westphalienne comme on dit quelquefois, n'est plus totalement opératoire. Face à cette situation nouvelle, notre objectif de long terme, pour ambitieux qu'il soit, n'a pas changé : un monde multilatéral organisé et donnant priorité à la sécurité et à la paix - qui n'est pas le pacifisme. C'est dans cette optique que nous répondons aux différentes crises.

En ce qui concerne l'Ukraine et la Russie, notre position est la même depuis le début: fermeté et dialogue. La fermeté, car l'annexion de la Crimée mérite sanction. Le dialogue, car personne de raisonnable ne peut proposer de faire la guerre à la Russie, ni oublier l'histoire et la géographie.

En ce qui concerne l'État islamique (EI), la situation est d'une immense gravité. Par sa puissance, par ses méthodes et par son objectif, cette organisation est encore plus dangereuse que les groupements terroristes précédents ou concurrents. N'oublions pas que les djihadistes de l'État islamique se sont séparés de ceux d'Al-Qaïda car ils les trouvaient «trop mous» ! C'est une illusion de croire qu'ils ne s'en prendront qu'à l'Irak et à la Syrie. Non seulement toute la région, mais le monde, donc l'Europe, sont concernés. D'où notamment l'initiative que propose le président de la République d'une conférence internationale sur la sécurité en Irak, sujet majeur.

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Q - Votre politique au Moyen-Orient a récemment été critiquée par trois anciens Premiers ministres dans une tribune publiée par Le Monde. Que leur répondez-vous ?

R - S'il ne s'agissait pas de sujets aussi sérieux et même dramatiques, on pourrait sourire. En effet, il y a seulement quelques jours, ces hautes personnalités, que j'estime, évoquaient à propos de notre politique au Moyen-Orient «le déshonneur», excusez du peu. Puis, lors d'une audition à l'Assemblée nationale, mercredi dernier, deux d'entre elles nous tissent un lit de fleurs, affirmant que l'action de la France en Irak est exemplaire, ce dont je les remercie.

Ma conclusion : politique intérieure, quand tu nous tiens ! Dans nos actions de politique extérieure, je plaide, au contraire, et j'essaie d'agir dans l'unité la plus large car la France est plus forte lorsque ses responsables la soutiennent dans leur diversité. Vous conviendrez qu'il serait paradoxal que la communauté internationale célèbre les initiatives extérieures de la France et que les critiques soient... françaises.

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Q - Le terme «Occident» est revenu sur le devant de la scène médiatique et politique depuis que les djihadistes ont fait de la lutte contre l'Ouest une de leurs priorités et depuis, aussi, que Vladimir Poutine s'est éloigné de l'Europe et des États-Unis. Trouvez-vous que le terme recouvre une réalité pertinente dans le monde d'aujourd'hui ?

R - La réalité est plus complexe qu'un vocable unique. Par exemple, l'État islamique représente une menace mortelle pour tout ce qui n'est pas lui-même, pas seulement l'Occident, mais aussi pour le monde musulman. Je note aussi que pour l'Asie, l'Afrique ou l'Amérique du Sud, si importantes pour notre avenir, ce concept d'Occident est un pavillon qui recouvre beaucoup de marchandises différentes. Difficile de penser ce monde fragmenté avec des catégories simples.

En tout cas, c'est le rôle de la France, nation qui porte des principes universels, d'établir des passerelles et d'être un pont entre les peuples. C'est notamment pourquoi dans ce monde zéro-polaire, la France pèse plus qu'elle-même et qu'elle est autant sollicitée...

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Q - Quelles sont les forces et les faiblesses de la diplomatie française ?

R - Nos faiblesses tiennent surtout à la limitation de nos moyens. Mais pour un pays de 65 millions d'habitants, ce sont surtout nos forces qui doivent être soulignées. Nous possédons le premier réseau culturel du monde, le troisième réseau diplomatique, nous sommes un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, un des seuls pays capables de se projeter militairement, nous sommes la cinquième puissance économique du monde, la troisième puissance en termes d'aide au développement, nous portons des valeurs et une langue universelles : il n'y a vraiment pas de quoi rougir... L'arrogance est une faute, l'autoflagellation aussi. Il nous faut être volontaires... et lucides.

Face à des crises aussi profondes que, par exemple, le conflit israélo-palestinien, nous n'avons pas la possibilité à nous seuls de les résoudre. En outre, nous vivons une époque dans laquelle la plupart des crises ne peuvent se dénouer de l'extérieur. Deux personnes dans un bureau ne décident plus des frontières, comme cela a pu être le cas au début du XXe siècle ou du temps de la colonisation. Il faut apprendre à travailler en réseau, à tenir compte des organisations non étatiques, à faire preuve de nuances, à jouer avec la complexité, et en même temps être capables de prendre des décisions fortes. Décider, décider le plus juste possible, décider collectif, décider ferme, cela fait partie de notre diplomatie. La France apporte sa pierre, que je crois utile, à la société internationale, mais elle ne prétend pas décider seule et à la place de tous les autres. D'ailleurs, aucune puissance ne le peut aujourd'hui.


- Commerce extérieur - Tourisme -

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Q - Face à la multiplication et à la gravité des crises, avez-vous réellement le temps de vous occuper de commerce extérieur et de tourisme, comme c'est le cas depuis que votre ministère a été élargi ? N'y a-t-il pas là un risque de dispersion ?

R - C'est l'inverse. Nous sommes entrés dans une nouvelle époque où la diplomatie, pour être efficace, doit être globale. On ne peut plus limiter la politique étrangère ou bien à l'action stratégique ou bien culturelle ou bien économique. Une puissance comme la France, si elle perdait sa force économique, finirait par n'avoir plus voix au chapitre. Les diplomates doivent jouer sur l'ensemble du clavier, en synergie, y compris sur le commerce, le tourisme, etc. Car la France, précisément, possède cet atout de disposer de l'ensemble du clavier. (...).


- Syrie -

Q - L'odieux assassinat du journaliste James Foley par les djihadistes a rappelé qu'on ne pouvait pas régler la question irakienne sans traiter parallèlement le problème syrien. Ne faut-il pas une solution globale au problème ?

R - Il est difficile d'agir efficacement en Irak si on ne s'interroge pas sur la situation en Syrie. En même temps, nous respectons, nous, le droit international et ne voulons pas tomber dans le piège que nous tendent les djihadistes. Les débats rétrospectifs n'ont qu'un intérêt limité, mais puisque certains en France semblent nous reprocher de ne pas avoir agi plus tôt en Syrie, je rappelle qu'au moment de la première conférence de Genève il n'y avait ni Hezbollah ni terroristes en Syrie et que nous avons dès l'abord soutenu activement l'opposition modérée, mais que ce ne fut pas le cas de tout le monde, comme le rappelle Hillary Clinton dans ses Mémoires... Six mois plus tard, les terroristes étaient implantés en Syrie ! Remarque voisine avec l'affaire des armes chimiques en août 2013 : nous étions prêts à agir, l'intervention n'a pas eu lieu. Nous n'allons pas refaire l'histoire, mais notre conviction est qu'on ne peut pas proposer aux populations le choix seulement entre l'autocratie, voire la dictature, et le terrorisme : notre position, qui a consisté à soutenir, contre les terroristes et contre Bachar, les opposants modérés, ceux qui ont une vision inclusive, était juste. Aujourd'hui, ils sont pourchassés des deux côtés. N'oublions pas non plus que Bachar Al-Assad a largement contribué à l'expansion des terroristes, notamment en les libérant de ses prisons.

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- Ukraine - Russie -

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Q - La politique consistant à alterner dialogue et pression n'a pas l'air de fonctionner avec Vladimir Poutine. Les diplomaties occidentales n'ont-elles pas sous-estimé la capacité de nuisance du président russe ?

R - Dans cette situation compliquée et dangereuse, notre but est d'arriver à une solution qui permette un cessez-le-feu, le contrôle des frontières, un projet politique et de développement équilibré pour l'Ukraine. Vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine, il y a deux bornes à ne pas franchir. La première, qu'une certaine frange extrême franchirait volontiers, consiste à considérer que l'action du Kremlin est par nature toujours légitime, que les Russes étant nos amis, ils peuvent tout se permettre et même davantage ! Ce n'est pas renier nos relations historiques et stratégiques avec la Russie que de refuser qu'un pays viole les frontières d'un autre ! À l'inverse, allons-nous déclarer la guerre à la Russie ? Absurde !

Entre ces deux bornes, il y a tout l'échelonnement des discussions et des sanctions. L'Ukraine doit pouvoir vivre en bons termes avec la Russie, sa voisine, et avec l'Union européenne, qui est également sa voisine. Cet objectif est difficile à atteindre et la France ne sous-estime pas la difficulté. En Russie, le sentiment nationaliste a été exacerbé, il est ardu de le faire retomber. En Ukraine, de même.

La France, elle, doit être fidèle à ses principes : l'intégrité territoriale, le respect du droit international, la recherche de la sécurité et de la paix. En favorisant le dialogue et la désescalade, comme le président français n'a cessé de le faire.

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- États-Unis -

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Q - Barack Obama, qui a longtemps hésité à intervenir en Syrie, porte-t-il une responsabilité dans la dégradation de la situation ?

R - Il faut éviter le schématisme et je n'ai pas à juger tel ou tel grand partenaire de la France. Le président américain est aujourd'hui l'objet de beaucoup d'attaques, mais il faut rappeler qu'il existe dans la population américaine une profonde «war fatigue», une lassitude des guerres, et qu'il est difficile de ne pas en tenir compte. D'autre part, lorsque les Américains intervenaient à tout-va, y compris à tort comme en Irak avec Saddam Hussein, on le leur reprochait, mais quand ils n'utilisent pas la force, on le leur reproche aussi. Sans doute y a-t-il eu des occasions perdues. Il se peut qu'on assiste aussi à certaines révisions de stratégie.

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- Union européenne - Crises -

(...)

Q - Dans la plupart des crises que nous traversons depuis quelques années, l'Europe est rarement au rendez-vous. Quelles sont les raisons qui expliquent cette frilosité et cette passivité ?

R - L'Europe éprouve, c'est vrai, des difficultés à se doter d'une politique étrangère. Ce n'est pas nouveau... Mais sur la question irakienne, en l'occurrence, l'Europe a fait - ou commencé de faire - ce qu'elle devait : condamner vigoureusement l'EI, favoriser un gouvernement irakien d'unité, établir un pont humanitaire pour les réfugiés, soutenir des livraisons d'armes aux Kurdes. En l'espèce, l'Europe, stimulée notamment par la France, a pris les bonnes décisions. Il semble aussi que des pays qui jusque-là ne livraient pas d'armes - je pense notamment à l'Allemagne - aient décidé de le faire : c'est un changement majeur car la France, enfin, ne serait plus la seule ou l'une des seules à agir. Si nous apprécions les compliments que nous recevons régulièrement de l'Europe pour nos actions internationales - au Mali ou en RCA -, nous ne sommes pas fâchés non plus de bénéficier d'accompagnements concrets.

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source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 10 septembre 2014

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