Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 29 août 2014, sur la lutte contre les filières de l'immigration clandestine, la situation des immigrés à Calais et les mesures pour éviter le basculement de ressortissants français dans les groupes djihadistes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 29 août 2014, sur la lutte contre les filières de l'immigration clandestine, la situation des immigrés à Calais et les mesures pour éviter le basculement de ressortissants français dans les groupes djihadistes.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti : THOMAS SOTTO
L'interview politique d'EUROPE 1, Jean-Pierre ELKABBACH, vous recevez Bernard CAZENEUVE, ministre de l'Intérieur. Messieurs, c'est à vous.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et d'abord je lui dis : bienvenu. Bernard CAZENEUVE, bonjour.

BERNARD CAZENEUVE
Merci, bonjour.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
L'été sanglant de 2014 a provoqué une hausse de grande ampleur de migrants à travers toute l'Europe. Ça c'est un phénomène que l'on voit monter. Et vous, vous lancez une initiative auprès des Etats de l'Europe, pour une réponse commune, pour essayer d'avoir une réponse commune, parce que cet été, est-ce qu'il est vrai que les guerres ont aggravé le phénomène de manière vraiment inquiétante ?

BERNARD CAZENEUVE
Oui, nous avons une situation internationale, extrêmement instable, avec des peuples qui sont persécutés, des minorités qui sont persécutées, assassinées, nous savons les images de décapitation, de crucifixion, d'exécution, tout cela conduit des populations à prendre le chemin de l'exode. Et puis il y a aussi des Etats déstabilisés, une déréliction de l'Etat, je pense notamment en Libye. Donc, tout cela, effectivement, conduit à une augmentation du flux des migrants, depuis le début de l'année 2014 c'est plus de 100 000 migrants qui sont arrivés en Italie, c'est un chiffre comparable à celui de 2011 au moment des printemps arabes, donc effectivement, il y a une pression migratoire qui s'exerce, du fait de la guerre, qui est présente partout en Afrique du Nord.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et le seul week-end dernier, 300 migrants, on l'avait noté dans les journaux d'EUROPE 1, sont morts en Méditerranée. Bon, vous avez commencé par Rome votre tournée des capitales, ça veut dire que pour vous, la solution à l'ampleur de cette migration est d'abord européenne et pas nationale.

BERNARD CAZENEUVE
Il faut des solutions françaises et des solutions européennes. Et des solutions françaises, nous y reviendrons peut-être, ne sont pas efficientes, s'il n'y a pas un dispositif européen global, efficace, qui conduit l'Europe à prendre des dispositions efficaces, précises, volontaristes.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc l'Europe n'a pas été efficace sur ce plan. L'Italie n'en peut plus, Bernard CAZENEUVE, c'est trop cher et trop lourd pour elle, vous avez cité les 100 000 arrivés, elle avait lancé, on s'en souvient ici, à l'automne dernier, l'opération « Mare nostrum », après deux naufrages qui avaient faits 400 morts près de Lampedusa, or Mare nostrum va disparaitre, ça veut dire que c'est un échec, Mare nostrum ?

BERNARD CAZENEUVE
Non mais Mare nostrum était une opération de sauvetage en mer, et c'est une opération de sauvetage en mer, qui ne résulte pas d'une décision européenne, mais d'une décision de l'Italie seule. Il est vrai qu'il y avait des naufrages, ces naufrages se passaient au large des cotes italiennes, l'Italie a pris la décision de mettre en oeuvre cette opération, mais cette opération de sauvetage a eu aussi pour conséquence de conduire les passeurs qui sont situés sur la façade nord de l'Afrique, à inciter un nombre de plus en plus important de migrants, à prendre la mer, et il y a eu, malgré l'opération Mare nostrum, pour des raisons qui tiennent au trafic, à la traite des êtres humains, auxquels procèdent des réseaux de passeurs qui sont de véritables réseaux du crime organisé, il y a eu des morts, malgré tout, en Méditerranée.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc le paradoxe de cette opération, c'est qu'elle a sauvé des vies, mais elle a augmenté le nombre de morts.

BERNARD CAZENEUVE
Non, parce qu'il y a, malgré le but très noble poursuivi par cette opération et que nous comprenons, les passeurs qui ont utilisé cette opération, pour faire un mauvais business, en exploitant la détresse et la misère de ceux qui sont dans le plus grand désordre.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais là, ce que vous proposez, c'est de réviser les accords de Schengen, ou de renforcer les frontières extérieures de l'Europe.

BERNARD CAZENEUVE
Moi, ce que je veux, c'est un plan global, précis, efficace. D'abord, il faut que nous contrôlions les frontières extérieures de l'Europe. Schengen ne peut pas fonctionner s'il n'y a pas un contrôle efficace des frontières de l'Europe. Donc je souhaite une opération de surveillance et de contrôle, qui soit au plus près des côtes européennes et qui soit pilotée par FRONTEX, dont c'est le rôle. C'est l'opération FRONTEX +, que j'ai proposé…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
FRONTEX +, c'est-à-dire plus de navires, plus peut-être d'avions, plus de moyens…

BERNARD CAZENEUVE
Plus de contrôles et de surveillances au plus près des côtes européennes, de manière à ce que cela soit dissuasif pour les passeurs, plus l'opération de contrôle est près des côtes européennes, plus nous avons la garantie qu'il y aura une étanchéité de la frontière extérieure de l'Europe, et moins les passeurs seront légitimes à dire à ceux qu'ils incitent à prendre la mer, qu'ils pourront la prendre en toute sécurité. Donc il faut une opération de contrôle des frontières extérieures de l'Union européenne.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Tous les gouvernements de l'Europe sont comme vous ce matin, inquiets.

BERNARD CAZENEUVE
Mais, ils sont, en tous les cas, en situation de responsabilités et je souhaite que l'Europe prenne ses responsabilités. Donc le plan que j'ai proposé, ce sont des choses simples. Un, contrôle des frontières extérieures de l'Europe, deux, des actions conjointes des pays de l'Union européenne en lien avec la commission, associant les pays d'Afrique du Nord, pour démanteler les filières de l'immigration irrégulière, qui sont des filières du crime organisé, nous avons d'ailleurs sur ce sujet, de bons résultats en France. Et trois…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, mais c'est comme un monstre à plusieurs têtes, vous en coupez, une, il y en a beaucoup d'autres qui naissent.

BERNARD CAZENEUVE
Oui, mais enfin, quand nous obtenons des résultats très significatifs en France, cette année depuis le début de l'année 2014, c'est 158 filières que nous avons démantelées, c'est plus de 1 000 personnes qui ont été interpellées et qui sont aujourd'hui dans des procédures qui sont…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Qui sont ces passeurs salopards, qui sont-ils ?

BERNARD CAZENEUVE
Ce sont des passeurs qui interviennent en Afrique du Nord, qui interviennent en Italie, qui interviennent à Calais et qui sont de véritables organisations du crime et qui sont des organisations internationales.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que vous pensez pouvoir obtenir un consensus là-dessus des Européens ?

BERNARD CAZENEUVE
D'abord, nous avons communiqué ensemble, hier, avec le ministre italien qui a donné son accord, je serai ce soir à Londres et je pense que nous obtiendrons également un accord des Britanniques, demain à Madrid et à Berlin. Mon objectif c'est de faire en sorte que les ministres de l'Intérieur des pays de l'Union valident ce plan et qu'on puisse le mettre en oeuvre le plus rapidement possible, là, dans les semaines qui viennent…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire à la Saint Glinglin…

BERNARD CAZENEUVE
Non, non non.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Avant la fin de l'année ?

BERNARD CAZENEUVE
Je ne connais pas la date de la Saint Glinglin, mais je sais quel est le calendrier.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc vous voulez que ça soit avant la fin de l'année.

BERNARD CAZENEUVE
Avant la fin de l'année, le plus vite possible, septembre, octobre, le plus vite possible.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
La situation à Calais, Bernard CAZENEUVE, devient insupportable, tout le monde se plaint de bagarres, d'insalubrité, vous avez écouté le reportage de 08h00, sur EUROPE, entre les 1 300 migrants, il y a plus de 50 % en quelques mois, venus de Somalie, d'Érythrée, d'Afghanistan, et pourquoi vous refusez de créer un centre d'accueil ? D'ailleurs vous y serez peut-être obligé.

BERNARD CAZENEUVE
Je veux des solutions qui soient à la fois humaines et qui garantissent la sécurité. Quelle est la meilleure manière de traiter, sur le plan humanitaire, le problème de Calais ? D'abord, il faut lutter à Calais contre les passeurs, contre les acteurs de l'immigration irrégulière. Pourquoi ? Parce que ce sont eux qui dissuadent ceux qui relèvent de l'asile en France, de demander l'asile en France, en exploitant encore…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous voulez donc, on va être clair, vous souhaitez qu'ils demandent…

BERNARD CAZENEUVE
Je demande à ce que l'administration française, en charge de l'asile et de l'immigration, soit plus présente à Calais, elle relève de ma responsabilité, elle est sous ma tutelle, pour faire en sorte que ceux qui relèvent de l'asile en France le demandent et soient répartis en France dans le CADA, les centres d'accueil, pour demandeurs d'asile, de manière à ce que leur situation puisse être traitée.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire, pas de… vous ne voulez pas de centre de fixation, pas de Sangatte. C'est ça ?

BERNARD CAZENEUVE
Je souhaite que les passeurs soient démantelés. Deuxièmement, je veux que ce qui relève de l'asile, le demandent, je ne veux pas de la reconstitution de Sangatte à Calais, je ne veux pas d'un nouveau Sangatte à Calais, pourquoi ? Parce que la situation de Sangatte c'était le désastre humanitaire, l'appel d'air pour les migrants et troisièmement, surtout, un extraordinaire terrain de cynisme et d'intervention pour les passeurs, donc je ne veux pas de cela…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'accord, mais soyons précis, Bernard CAZENEUVE...

BERNARD CAZENEUVE
… je veux des solutions humaines, et c'est la raison pour laquelle j'ai confié une mission à des hauts fonctionnaires, pour travailler avec les associations humanitaires et apporter des solutions humanitaires sur place. Je suis tout à fait désireux que l'on crée les conditions d'un accueil digne et d'un soutien humanitaire, mais je ne veux pas d'un point de convergence des passeurs qui soit… des migrants, qui soit le terrain de jeu des passeurs.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire qu'il faut accorder davantage le droit d'asile, dans certains cas, intégrer ceux qui ont le droit d'asile et peut être les régulariser.

BERNARD CAZENEUVE
Ce qui est conforme à la tradition française, et hautement souhaitable si on veut éviter cette pression sur Calais.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'accord, mais jusqu'où ? Vous allez avoir de plus en plus de régularisations à faire.

BERNARD CAZENEUVE
Un, mais d'abord, ce que je demande dans le plan européen que je propose aux pays de l'Union européenne, c'est qu'il y ait une véritable politique de l'asile en Europe, c'est-à-dire que nous puissions, avec le HCR, faire en sorte que lorsqu'il y a une pression migratoire résultant de la dégradation de la situation internationale, l'Europe puisse se concerter pour répartir les demandeurs d'asile sur le territoire.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et les autres, qu'est-ce que vous en faites, vous les expulsez, vous les reconduisez à la frontière ou dans leur pays ?

BERNARD CAZENEUVE
Mais ceux qui relèvent de l'immigration irrégulière et les migrations économiques qui n'ont pas vocation à être en France, doivent bien entendu être reconduits à la frontière, ce que d'ailleurs nous faisons et nous continuons à faire.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous avez déclenché des réactions de Brice HORTEFEUX, de l'UMP et en même temps du Front national.

BERNARD CAZENEUVE
Mais pourquoi ? Es-ce que vous connaissez, vous, le bilan du précédent gouvernement en matière de politique migratoire ? Ils ont diminué considérablement les reconduites à la frontière hors l'Union européenne. Donc moi je n'ai pas du tout de leçon à recevoir de personnes qui n'ont réglé aucun problème.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On pourrait parler une autre fois du terrorisme et des conséquences ici, mais le président de la République et Manuel VALLS vous ont reconduit au ministère de l'Intérieur, et il y a une question qui revient, puisque vous êtes aussi le ministre des élections. L'opposition ne croit pas que le gouvernement VALLS II va tenir jusqu'à la fin du quinquennat, qu'elle n'aura pas de majorité. Ses leaders parlent de démission, de dissolution avec ou sans cohabitation, est-ce que c'est une anticipation probable ?

BERNARD CAZENEUVE
Non, c'est une spéculation sur la République, et lorsqu'on est un républicain, on reconnait la légitimité du scrutin, on laisse ceux qui sont en charge de gouverner, investis de la légitimité qui est la leur, prendre leurs responsabilités, quand on est dans l'opposition on critique, mais on ne spécule pas sur la République, on ne spécule pas sur la République en essayant de jouer la crise de régime, dans un contexte où le pays a besoin de rassembler ses forces pour surmonter la crise. Donc…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous dites : c'est un coup contre la République.

BERNARD CAZENEUVE
Je dis que remettre en cause la légitimité de ceux qui ont été démocratiquement élus, c'est effectivement une spéculation contre la République. Et ce n'est pas très responsable, ce d'autant plus que l'opposition en question qui commente beaucoup, a à la tête de son parti, trois présidents, un quatrième en embuscade, et n'a pas brillé par sa capacité à gérer le pays, encore moins à gérer son organisation politique et son projet, puisqu'il ne vous a pas échappé qu'ils n'ont pas de projet.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Sur le terrorisme, un mot, sur le terrorisme, très rapidement. Il y a une troisième adolescente qui était à Quimper, qui est gardée à vue aujourd'hui, qui voulait faire son Djihad, est-ce qu'il y a beaucoup d'adolescents, comme ça, qui vont partir de France ?

BERNARD CAZENEUVE
Mais si j'ai pris des dispositions pour éviter le départ des mineurs dans des groupes djihadistes, c'est parce qu'il y a effectivement des mineurs qui partent, et le plan que j'ai proposé au Parlement et qui a été voté d'ailleurs en commission des lois à l'unanimité, est destiné à éviter qu'un nombre important de nos ressortissants…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais il y en a beaucoup. Beaucoup sont tentés, c'est ça qui…

THOMAS SOTTO
Merci…

BERNARD CAZENEUVE
Il y a 900 Français qui sont concernés, effectivement, par le basculement dans les groupes djihadistes, ou qui y sont partis et c'est la raison pour laquelle j'ai pris ces mesures très fortes.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Merci d'être venu.

THOMAS SOTTO
Merci beaucoup Bernard CAZENEUVE d'être venu ce matin, en direct sur EUROPE 1.


source : Service d'information du Gouvernement, le 11 septembre 2014

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