Interview de M. Manuel Valls, Premier ministre, à France Inter le 17 septembre 2014, sur le vote de confiance au gouvernement par les députés, les relations entre la France et l'Allemagne et la politique fiscale. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Manuel Valls, Premier ministre, à France Inter le 17 septembre 2014, sur le vote de confiance au gouvernement par les députés, les relations entre la France et l'Allemagne et la politique fiscale.

Personnalité, fonction : VALLS Manuel, COHEN Patrick.

FRANCE. Premier ministre;

ti : [PREMIERE PARTIE]

PATRICK COHEN
Le Premier ministre est donc l'invité de FRANCE INTER ce matin. Bonjour Manuel VALLS.

MANUEL VALLS
Bonjour Patrick COHEN.

PATRICK COHEN
Votre majorité à l'Assemblée s'est encore rétrécie à l'instar de Français de plus en plus défiants ou hostiles à l'égard d'une politique qui ne donne toujours aucun résultat, qui ne réduit ni le chômage ni les déficits. Vous n'avez aucun doute, Manuel VALLS, sur le chemin que vous avez choisi ?

MANUEL VALLS
Il y a bien sûr des doutes, et j'entends et ces doutes, ces interrogations, ces colères, d'abord chez les Français, puisque, moi, je suis exclusivement tourné vers mes compatriotes, ceux qui sont en difficulté, ceux qui souffrent de la crise, de la précarité, de la pauvreté, qui ont peur pour l'avenir de leurs enfants, qui sont aussi les victimes de la mondialisation, dans les quartiers populaires comme dans les territoires ruraux. Mais en même temps, je l'ai fait hier, parce que je suis tourné vers les Français, j'ai affirmé un cap, une ambition, une ambition sociale, une méthode, qui est un langage de vérité nécessaire, parce qu'on a trop menti aux Français depuis des années. Et je suis là pour convaincre, avec l'énergie qui est la mienne, et avec le soutien de la majorité.

PATRICK COHEN
Le doute, il porte sur la capacité de faire les trois choses à la fois : réduire les impôts des ménages, réduire les charges des entreprises, et réduire les déficits en même temps, c'est de ça au fond dont il est question dans le débat actuel, notamment au sein du Parti socialiste.

MANUEL VALLS
Vous avez raison, parce qu'il est là le défi, préserver le modèle social, garantir nos services publics, et c'est ce que nous faisons en affirmant par exemple la priorité à l'école, parce que, on ne peut pas accepter qu'il y ait 150.000 jeunes qui sortent tous les ans de notre système scolaire sans une formation, on ne peut pas accepter que 15% de nos enfants à la sortie du primaire aient des difficultés pour écrire, lire et compter, alors que nous mettons des moyens importants. Donc il y a aussi une ambition pédagogique pour l'école. Nous augmentons le nombre de policiers, de gendarmes, de juges, parce que la sécurité et la justice sont des priorités, nous préservons les retraites des plus modestes, et en même temps, nous devons le faire en réduisant les impôts, parce que depuis quatre ans, les Français subissent ces impôts, une espèce de haut-le-coeur fiscal, de ras-le-bol fiscal, trente milliards d'impôts nouveaux pour les ménages et les entreprises entre 2010 et 2012, et tout autant depuis 2012. Donc il faut baisser les impôts, et en même temps, il faut maîtriser nos déficits et la dette. C'est ça la tâche qui est la mienne, elle est facile ? Non ! Et c'est pour ça que je me réjouis et je me félicite, contrairement aux commentaires, d'avoir eu hier une majorité nette, moins de députés ont voté cette confiance, mais moi, je m'appuie sur ces députés courageux qui savent que gouverner, c'est difficile.

PATRICK COHEN
Et le débat va continuer…

MANUEL VALLS
Mais assumer les responsabilités…

PATRICK COHEN
Martine AUBRY va faire des propositions pour infléchir la politique économique, pour réduire les déficits, a-t-elle dit, sans casser la croissance ; vous aurez ce débat encore à venir dans les prochains mois et dans les prochaines semaines.

MANUEL VALLS
Mais s'il s'agit de réduire les déficits sans casser la croissance, je me réjouis alors du soutien de Martine AUBRY. Parce que c'est exactement ce que nous sommes en train de faire. Moi, je ne prépare pas le prochain congrès du Parti socialiste. Je prépare l'avenir du pays. C'est ma mission, et c'est ma seule mission, être tourné vers les Français.

PATRICK COHEN
Alors l'avenir du pays ?

MANUEL VALLS
Mais, Patrick COHEN, pourquoi ai-je demandé la confiance ? Pourquoi, avec le président de la République, nous avons demandé la confiance ? D'abord, parce qu'il y a une nouvelle donne européenne, moins de croissance, pas d'inflation, et cela pèse sur nos recettes, pas seulement dans la zone euro, mais bien sûr en France. Et nous devons faire face à ce défi, c'est pour ça que le déficit sera plus élevé, pas parce que nous dépensons plus, mais parce que nous avons moins de recettes. Et ensuite, parce qu'il y avait eu une crise politique avec le départ d'Arnaud MONTEBOURG et de Benoît HAMON, on m'aurait dit pendant des jours et des jours : mais avez-vous une majorité ? Nous avons non seulement une majorité, mais il n'y a pas de majorité de rechange, donc nous affirmons le cap, et ce qui s'est passé hier est important, je considère que c'est un tournant, tous les votes, avec plus ou moins d'abstentions, depuis cinq mois, ont permis la confiance, deux fois, ont permis l'adoption de la première partie du pacte de responsabilité et de solidarité, ont permis la réforme des régions que personne ne pensait que nous allions réaliser, on va passer de 22 à 13 régions. Donc ça veut dire qu'on avance. Il fallait sortir de ce climat délétère, de ce questionnement permanent, et moi, je sais que j'ai désormais les moyens pour gouverner et pour avancer, dans la durée, jusqu'au bout du quinquennat, parce que les Français demandent un cap, demandent de la stabilité, et demandent que nous réformions la France dans la justice et avec le souci de répondre à leurs interrogations, à leurs doutes, mais surtout, à leurs problèmes, chômage, pouvoir d'achat, école, formation.

PATRICK COHEN
Vous l'avez souligné, Manuel VALLS, l'avenir de la France se joue aussi en Europe, vous avez rendez-vous avec Angela MERKEL la semaine prochaine, l'Allemagne, avez-vous dit hier, à la tribune de l'Assemblée, doit assumer ses responsabilités, qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'attendez-vous précisément du gouvernement allemand ?

MANUEL VALLS
La France et l'Allemagne doivent travailler main dans la main, c'est indispensable, il y a un danger pour le projet européen, projet majeur, qui a permis la paix, la démocratie et le progrès au sud et à l'est de l'Europe, au cours de ces dernières décennies, qui a permis surtout après la guerre mondiale la réconciliation entre la France et l'Allemagne…

PATRICK COHEN
Quelles sont les responsabilités que l'Allemagne n'assume pas aujourd'hui ?

MANUEL VALLS
La France assume ses responsabilités face à un monde dangereux, et c'est la France qui est en première ligne au Mali, en Centrafrique et qui prend les initiatives pour ce qui concerne l'Irak, c'est la France qui, parfois, assume sa responsabilité, y compris celle de l'Europe. Et puis, nous avons une responsabilité sur le plan économique, aujourd'hui, si nous ne mettons pas l'accent, la priorité sur la croissance, l'investissement en Europe, JUNCKER propose un plan de 300 milliards pour le numérique, pour l'emploi, pour les grandes infrastructures, pour la transition écologique, il faut que tout le monde s'engage. Et donc chacun doit assumer ses responsabilités. Il faut respecter les traités, mais en même temps, il faut les faire vivre avec souplesse et flexibilité, et il faut que la croissance… c'est ce que demandent les peuples européens, c'est leur cri qui doit être entendu par la France et par l'Allemagne…

PATRICK COHEN
Donc vous demandez…

MANUEL VALLS
Nous discuterons de cela avec Angela MERKEL…

PATRICK COHEN
Vous demandez aux Allemands de participer à un plan de relance européen…

MANUEL VALLS
Bien sûr…

PATRICK COHEN
Et vous leur demandez de la souplesse dans l'application des règles et des traités concernant les déficits…

MANUEL VALLS
Nous n'avons rien à demander aux Allemands pour ce qui nous concerne. Nous devons prendre notre part dans les réformes, dans la réduction des déficits, dans la maîtrise de la dette. La France est souveraine. Mais en même temps, dans le dialogue avec les Allemands, moi, je respecte l'Allemagne, c'est une grande nation, les Allemands ont fait des efforts majeurs, difficiles, des sacrifices dans les années 2000 pendant que la France décrochait au niveau de sa compétitivité de ses entreprises, je le rappelais hier, rendez-vous compte, nous ne créons plus d'emplois dans l'industrie, le solde net de créations d'emplois dans l'industrie est négatif depuis la fin 2001. Le niveau de compétitivité entre l'Allemagne et la France s'est accru au profit des Allemands. Donc je respecte l'Allemagne, mais elle a aussi ses responsabilités à assumer, et l'avenir de l'Europe, avec les autres pays, bien sûr, nous devons le bâtir ensemble, c'est ce que je dirai à la chancelière.

PATRICK COHEN
Il y aura d'autres questions économiques tout à l'heure dans la deuxième partie de cet entretien avec les auditeurs de FRANCE INTER. Je voudrais revenir un peu à des questions politiques, vous vous êtes adressé à tout le monde hier, vous avez parlé à la gauche, vous avez répondu à l'UMP, au MEDEF, aux partenaires sociaux, tout le monde, sauf au Front national. Vous n'avez rien à dire aux électeurs du FN, Manuel VALLS ?

MANUEL VALLS
Je me suis adressé aux Français, bien sûr, à la représentation parlementaire, que je respecte, et si nous avons demandé la confiance, c'est par respect au Parlement, par respect aux Français, et aussi en fonction de ce qu'est mon éthique de responsabilité, je me suis adressé à tous les Français. Quand je parle de ces Français qui se sentent oubliés, qui subissent les dégâts de la globalisation, qui ont le sentiment que dans leur territoire urbain ou rural, on ne s'occupe plus d'eux, quand je parle de sécurité, quand je parle de l'idée de se retrouver autour des valeurs de la République, des symboles de la nation, le drapeau, l'hymne, quand je dis que nous devons être fiers de notre pays, parce que j'en ai assez, moi, de ce regard critique à l'égard de notre pays, déjà, à l'étranger, mais aussi chez nous. Je m'adresse à tous les Français y compris à ceux qui peuvent être tentés par les populismes, mais les populismes et l'extrême droite nous mènent dans le mur.

PATRICK COHEN
Le Front national est aux portes du pouvoir, avez-vous dit.

MANUEL VALLS
Mais il suffit, d'abord, de se rappeler quel a été le score du Front national aux dernières élections européennes, 25%, ils sont arrivés en tête, il suffit d'analyser les sondages, même si ce ne sont que des sondages – par rapport à la prochaine présidentielle – donneraient Marine LE PEN, avec près d'un tiers des voix, et peut-être gagnante dans une hypothèse, il suffit de regarder…

PATRICK COHEN
Ça suffit pour dire qu'elle est aux portes du pouvoir…

MANUEL VALLS
Mais il suffit de regarder la progression de ses idées, parce qu'il y a un repli sur soi de beaucoup de nos concitoyens, qui ont peur, qui sont frappés par la crise. Donc il faut leur parler avec le sens de l'Etat, le goût de la République, l'amour de la France, avec des solutions qu'on leur apporte, et leur dire que précisément, le modèle social que nous préservons, il faut le réinventer, bien sûr, parce que nous vivons au-dessus de nos moyens depuis quarante ans, mais en préservant les services publics, en favorisant l'industrie, en étant à l'écoute des Français les plus fragiles, quand nous faisons de la sécurité une priorité, c'est que nous sommes à l'écoute de ces Français qui sont modestes, qui sont dans des situations de fragilité, femmes seules, personnes âgées, jeunes victimes du racket, quand nous mettons l'accent sur la sécurité et la justice, c'est que nous sommes à l'écoute notamment de ces classes populaires. Je m'adresse à tous les Français, et je leur dis : la voix du populisme, de l'extrême droite affaiblirait la France, et c'est pour ça que j'avais besoin de cette confiance pour poursuivre ma tâche, à poursuivre mon action…

PATRICK COHEN
Et vous avez parlé à nouveau hier d'une crise morale, d'une crise des valeurs, elle a été alimentée – il faut le dire – ces dernières semaines par votre propre camp. Les affaires – je ne le rappelle pas – TRIERWEILER, THEVENOUD, Aquilino MORELLE – indignité, irresponsabilité, narcissisme, avez-vous dit, narcissisme, c'est pour qui ?

MANUEL VALLS
Pour beaucoup, pas besoin de citer des noms, chacun s'y reconnaîtra…

PATRICK COHEN
Y compris pour des ministres qui ont démissionné ?

MANUEL VALLS
Mais quand on est ministre dans une période difficile, comme celle que nous connaissons, difficile sur le plan économique, oui, c'est une crise économique, oui, c'est une crise sociale, oui, c'est une crise d'identité pour notre pays, oui, c'est une crise morale, on doit être exemplaire, on doit être au niveau de sa responsabilité et des événements. Donc chacun, dans son attitude, doit être exemplaire. Et bien sûr que nous avons vécu cette période avec, au fond, une forme de dégoût ; comment les Français peuvent-ils faire confiance à leurs responsables politiques quand il y a de tels comportements ? Ce qui me frappe, et c'est d'ailleurs un des enjeux peut-être de ma génération, et cela dure malheureusement depuis des années, c'est que malgré les lois de transparence, les choix que nous avons faits, le non-cumul des mandats, malgré cela, il y a une défiance qui s'agrandit, peut-être parce qu'il n'y a pas des résultats sur le plan économique, parce qu'on ne leur a pas dit la vérité aux Français depuis des années, qu'on pouvait aller de l'avant sans réformer notre pays, et nous, nous réformons, et je l'ai encore rappelé hier, je n'ai rien dévié de ma ligne. Mais si on veut renouer avec les Français, notre comportement doit être exemplaire, et nous devons, de ce point de vue-là, nous appuyer sur les valeurs de la République, mes références, je crois que Thomas LEGRAND parlait, il y a instant, c'est Clémenceau, c'est Mendès France, c'est-à-dire, tenir bon, gouverner avec le sens des responsabilités et de l'éthique, et c'est pour ça que, encore une fois, moi, je suis très engagé, très déterminé, je crois dans ce que je fais, j'ai la confiance du président de la République et du Parlement. Et je veux continuer dans la durée, parce que le sentiment qu'on a pu avoir ces dernières semaines, c'est pour ça qu'il fallait une clarification au gouvernement et à l'Assemblée nationale, c'est qu'il y avait un virage, c'est qu'il y avait des zigzags, c'est que le cap n'était pas clair. Non, le cap, il est clair, et nous allons poursuivre pour lever les blocages du pays et pour réformer la France qui en a besoin.

PATRICK COHEN
Vous répondrez aussi aux accusations d'immobilisme qu'on lit ce matin assez largement dans les éditos de la presse, on y vient dans un instant. Vous avez évoqué par une allusion, hier, dans votre discours, Nicolas SARKOZY, vous l'avez défié, disent les journaux ce matin, vous voulez débattre avec lui ?

MANUEL VALLS
Non, je veux que nous débattions sur notre modèle social, quand…

PATRICK COHEN
Avec lui !

MANUEL VALLS
Avec lui et avec l'opposition, parce que je pense que le pays a besoin d'un vrai débat, le pays depuis six mois est plongé dans un débat qui ne concerne que la gauche sur : faut-il telle ou telle mesure qui permette de corriger tel ou tel aspect, ça n'est pas ça le sujet, comment…

PATRICK COHEN
Le patronat y a apporté sa contribution…

MANUEL VALLS
Comment nous préservons le modèle social, oui, je crois que notre modèle social doit être réformé, mais qu'il est issu aussi d'une longue histoire, une longue histoire sociale, de lutte, une longue histoire politique, le Conseil national de la résistance, de valeurs, où l'Etat joue un rôle important, même s'il doit se réformer pour protéger les plus faibles. Quand la droite, quand l'opposition – c'est son droit – propose 100 ou 150 milliards d'économies, de coupes budgétaires supplémentaires, il faut qu'elle dise aux Français combien d'enseignants en moins, combien d'infirmières en moins, combien de policiers en moins, combien de gendarmes en moins, combien de juges en moins, combien de services publics en moins, combien de militaires en moins. Il faut un langage de vérité, et projet contre- projet, chiffrage contre chiffrage, eh bien, le débat démocratique, le vrai, la seule confrontation au sens le plus noble du terme, la seule confrontation sera alors possible, et Nicolas SARKOZY veut y participer, eh bien, nous le jugerons aussi sur l'Etat dans lequel il a laissé le pays avec ses trois déficits, déficit de croissance, déficit public, déficit du commerce extérieur, et une société profondément fracturée. Et moi, je dis à mes compatriotes : ce n'est pas en deux ans, ce n'est pas en six mois qu'on règle les problèmes de ce pays, il nous faut du temps, engager le pays dans la réforme, et pour cela, il faut tenir, il faut de la solidité dans les rangs de la majorité.

PATRICK COHEN
Ça, c'était votre mot d'accueil pour Nicolas SARKOZY, dont on annonce le retour imminent. Manuel VALLS, invité de FRANCE INTER ce matin. On revient vers vous dans quelques minutes avec les auditeurs et internautes de FRANCE INTER.


[Deuxième partie]

INTER-ACTIV' – 8h42

PATRICK COHEN
Manuel VALLS est avec nous ce matin. Hélène ROUSSEL, vous avez regardé ce qui se disait sur les réseaux sociaux pendant la première partie de l'entretien avec le Premier ministre.

HELENE ROUSSEL
Oui. D'abord G.gamas trouve que « vous manquez de courage. En Espagne, Mariano Rajoy a inauguré une place Margaret Thatcher à Madrid ». En tout cas, c'est vrai : la maire du Parti populaire hier l'a fait. Véridique ! Bobtoutcourt revient sur votre discours hier, « gouverner c'est résister, c'est réformer, et cætera. Encore une anaphore, monsieur Valls, et tout ira mieux ». La phrase retenue ce matin, vous avez dit : « Moi, je ne prépare pas le prochain congrès du PS ». Reçu cinq sur cinq par les internautes comme un tacle à Martine AUBRY. Enfin quelques cadres socialistes vous interpellent ce matin, monsieur le Premier ministre, comme le vice-président de la région Rhône-Alpes, Jean-Louis GAGNAIRE : « Après le vote de confiance, faut-il divorcer à l'amiable ou faire chambre à part avec les frondeurs ? »

MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE MANUEL VALLS
Jean-Louis GAGNAIRE qui est un ami, qui était engagé et qui nous soutient.

PATRICK COHEN
Il faut se méfier de ses amis.

MANUEL VALLS
Non, non, non. Je pense que vous interprétez mal. Je vois que vous n'avez que des messages négatifs. Pardon de le dire, mais j'aimerais qu'on interroge aussi les deux cent-soixante-dix députés qui hier m'ont soutenu. Je voudrais qu'on interroge les deux cent cinquante socialistes qui depuis six mois, et je dirais depuis deux ans et demi, assument pleinement leurs responsabilités. Il y a toujours eu un débat dans la gauche sur l'exercice du pouvoir, surtout quand c'est difficile. Je crois que Jean-Marc AYRAULT a dit il y a quelques jours, et il avait bien raison, que peut-être qu'en 2012 nous n'avons pas dit assez clairement quelle était la situation que nous avons trouvée, pas pour faire porter la situation uniquement sur nos prédécesseurs mais pour dire la vérité aux Français sur l'état du pays, sur sa dette, sur la situation de son commerce extérieur, sur les fractures de notre société. Gouverner c'est difficile et je ne parle uniquement que de ceux qui me soutiennent, de ceux qui sont courageux, qui vont jusqu'au bout. La politique que je mets en oeuvre est celle du Pacte de responsabilité et de solidarité. Elle a été annoncée quand de manière très précise par le chef de l'Etat ? Le 14 janvier dernier. J'étais Premier ministre ? Non. Il y avait des écologistes au sein du gouvernement ? Oui. Arnaud MONTEBOURG était-il membre du gouvernement ? Oui. Benoît HAMON était-il membre du gouvernement ? Egalement. Il n'y a donc pas de changement. Nous avons voulu accélérer parce que, face au problème de compétitivité et aux difficultés de nos entreprises…

PATRICK COHEN
C'est ceux qui sont partis qui ont changé ?

MANUEL VALLS
Il y avait même ceux qui réclamaient un changement, et ils avaient bien raison, au niveau européen et j'étais le premier. J'exagère sans doute mais j'étais en tout cas celui qui à la tribune de l'Assemblée nationale en avril dernier, dit : « Nous avons un problème avec l'euro. Il est trop cher, il pèse sur la compétitivité de nos entreprises et sur la croissance en Europe ». Les choix qui ont été faits par la Banque Centrale Européenne, faisant baisser ainsi l'euro de près de dix centimes par rapport au dollar, cela permet de préserver des dizaines de milliers d'emplois. Le débat qui s'ouvre avec l'annonce de trois cents milliards d'euros d'investissement par le nouveau président de la Commission Jean-Claude JUNCKER, cela veut bien dire qu'en Europe il y a des voix pour privilégier l'investissement et la croissance. Je demande à la gauche, je demande aux socialistes de regarder les avancées, ce qui est en train de changer, d'avoir confiance et d'aller de l'avant, de sortir de nos propres débats. J'ai dit tout à l'heure que les propositions que Martine AUBRY pouvait faire étaient les bienvenues. J'ai des relations de très grande qualité avec Martine AUBRY. Je n'ai pas envie de débattre avec les socialistes, nous en débattons au sein du groupe. Je n'ai pas envie de polémiques parce que ça nous affaiblit. Je veux débattre avec la droite sur l'avenir du pays et je veux débattre avec les Français.

PATRICK COHEN
Alors vous allez débattre avec les auditeurs d'Inter.

ERIC, AUDITEUR DU VAR
C'est vrai que j'avais une question mais j'ai d'abord un petit commentaire. Vous avez fait le choix de valoriser les entreprises. Il y a Bernard ARNAULT, qui est un modèle de réussite de l'entreprise, est exilé fiscal en Belgique comme énormément de chefs d'entreprise en France. Vous nous en ferez peut-être un petit commentaire. La question que je voulais poser est que vous avez récemment cédé aux exigences des taxis et je voulais savoir comment vous éviterez de céder face aux notaires et aux huissiers.

PATRICK COHEN
Manuel VALLS, les professions réglementées.

MANUEL VALLS
Je valorise par ailleurs l'entreprise. J'ai utilisé les mêmes mots devant le MEDEF, à l'université d'été des socialistes à La Rochelle et encore hier à l'Assemblée. L'entreprise, ce ne sont pas que les actionnaires, ce ne sont pas que les dividendes. Les entreprises, ce sont des salariés, des ouvriers, des cadres, des ingénieurs, des entrepreneurs. Ce sont les patrons de PME et de PMI qui ne sont pas au CAC 40 et où travaille l'immense majorité des salariés français. Nous avons besoin de soutenir les entreprises. La Nation et les Français font un effort considérable de quarante milliards d'euros pour baisser le coût du travail, pour soutenir la compétitivité. C'est ça que nous devons soutenir. En même temps, et je l'ai dit au MEDEF, il faut que le MEDEF respecte les partenaires sociaux parce que le progrès économique va de pair avec le progrès social et donc avec la négociation sociale. Sur les professions réglementées, le nouveau ministre de l'Economie Emmanuel MACRON présentera bientôt son projet de loi. Il ne s'agit pas de stigmatiser mais il s'agit de libérer les énergies. Il y a un certain nombre de carcans qui pèsent sur ces professions réglementées, mais il faut le faire dans le débat et pas en montrant du doigt. Parce qu'on a besoin de notaires, on a besoin de pharmaciens, il faut le faire avec intelligence. Il y aura un projet de loi et je ne doute pas un seul instant qu'Emmanuel MACRON viendra vous en parler ici-même.

PATRICK COHEN
Et on fera des économies ? on récupèrera des millions ? On a cité le chiffre de six milliards à un moment.

MANUEL VALLS
Non. Arnaud MONTEBOURG avait dit que c'était redonner six milliards de pouvoir d'achat. Oui, il faut redonner du pouvoir d'achat aux Français à travers des réformes qui libèrent ces énergies mais il faut le faire avec ces professions réglementées.

PATRICK COHEN
Question d'actualité : la direction de la compagnie AIR FRANCE a raison de vouloir développer son offre à bas coût contre une majorité de ses pilotes ?

MANUEL VALLS
La compagnie AIR FRANCE a traversé des moments extrêmement difficiles. D'ailleurs, l'ensemble des personnels de la compagnie en particulier au sol ont consenti d'importants efforts pour sauver la compagnie. Il est regrettable qu'une seule catégorie, en l'occurrence les pilotes, puisse mettre à l'arrêt le transport aérien dans le pays et ce conflit social doit s'arrêter. Je demande vraiment aux pilotes d'AIR FRANCE d'arrêter ce conflit, de se mettre autour de la table, d'avancer. Leur statut n'est pas remis en cause, c'est l'avenir de la compagnie AIR FRANCE qui est en jeu et le dialogue social doit nous sortir de ce conflit, mais il faut arrêter cette grève qui pèse lourdement sur AIR FRANCE, qui pèse aussi sur ses finances et qui pèse sur l'attractivité et l'image de notre pays. Je fais confiance aux uns et aux autres pour sortir le plus vite possible de ce conflit.

PATRICK COHEN
C'est une grève injustifiée ?

MANUEL VALLS
C'est toujours difficile et je ne veux pas en rajouter. En tout cas, je crois que cette grève n'est pas comprise.

JEAN-PIERRE, AUDITEUR DU RHONE-ALPES
Je voulais poser une question à Manuel VALLS. Où en est la politique fiscale d'aide sociale exemplaire de Martine AUBRY que j'avais elle-même sur cette antenne ? D'une part, elle voulait fiscaliser les allocations familiales et, d'autre part, donner cette allocation aux huit millions de couple ayant un seul enfant qui en sont privés. Huit millions de couples en France sont les parias du monde sociétal.

PATRICK COHEN
La question renvoie à celle de la réforme fiscale qui avait été promise il y a environ un an par votre prédécesseur Jean-Marc AYRAULT.

MANUEL VALLS
Je crois qu'on a besoin de stabilité pour ce qui concerne les impôts et notamment les impôts directs. Vous ne pensez pas que les Français en ont assez de payer des impôts ? Vous ne pensez pas que les soixante milliards d'impôts depuis 2010, que je rappelais tout à l'heure, ont pesé lourdement sur le pouvoir d'achat et sur le moral ? Je pense que ça a compté aussi dans la rupture de confiance entre nous et les Français à l'occasion des élections municipales, par exemple. Il suffit d'interroger les élus qui se sont retrouvés face à des Français très modestes parfois, qui étaient rentrés dans l'impôt sur le revenu ou dans l'impôt local. C'est pour ça que nous avons fait le choix, dès cette rentrée 2014, que quatre millions de Français puissent bénéficier d'une baisse d'impôt allant jusqu'à même sept cents euros. Deux millions d'entre eux sont sortis de l'impôt sur le revenu et nous allons poursuivre ce mouvement. Six millions de Français en 2015 vont connaître une baisse de l'impôt sur le revenu et un million d'entre eux vont en sortir.

PATRICK COHEN
Ce qui veut dire que les dix autres millions supporteront seuls l'effort fiscal pour ce qui est de l'impôt sur le revenu.

MANUEL VALLS
Si vous voulez dire ici qu'il faut qu'il y ait plus de Français qui payent l'impôt et qu'ils en payent davantage, je suis prêt au débat. Je pense qu'on a atteint un niveau de prélèvements obligatoires dans notre pays qui est insupportable. Vous appeliez au début de cet entretien que le défi est là, on pourrait même dire la difficulté et elle est passionnante. C'est de réformer notre Etat, préserver les services publics, faire des économies sans augmenter les impôts et même en les baissant notamment pour les classes moyennes et les classes populaires. C'est peut-être un changement par rapport à un certain nombre de discours mais la redistribution par le seul impôt aujourd'hui a créé les conditions d'un blocage de nos compatriotes vis-à-vis de l'impôt. Ça, je suis obligé d'en tenir compte. On ne peut pas me demander d'écouter les Français, notamment ceux qui souffrent – les classes moyennes et les classes populaires – et m'expliquer qu'après il faut une grande réforme fiscale, il faut augmenter les impôts, il faut les effets de seuils dont les effets politiques, sociaux et moraux risquent d'être particulièrement importants. J'assume, comme le président de la République cette politique parce que je crois qu'elle est juste et c'est celle qui doit nous permettre de préparer l'avenir.

PATRICK COHEN
On ne remet donc pas tout sur la table, le prélèvement à la source et toutes les pistes qui ont été évoquées depuis le début du quinquennat. Une demande de précision de Philippe LEFEBURE.

PHILIPPE LEFEBURE
Très concrètement, qui sera concerné par la baisse d'impôt que vous avez annoncée l'année prochaine ? Aujourd'hui, ceux qui en bénéficient sont autour du smic ou un peu plus. On va aller jusqu'à quel seuil l'année prochaine ?

MANUEL VALLS
Michel SAPIN et Christian ECKERT vont présenter bientôt la loi de finance et ils préciseront donc ce que je vais vous dire. La première tranche du barème de l'impôt sur le revenu pourrait être supprimée. Elle impose aujourd'hui à 5,5 pourcent la fraction de revenus par part fiscale comprise entre six mille et douze mille euros. Cela fait partie des propositions que nous soumettrons évidemment au Parlement. Du coup, je rappelle que l'impôt sera allégé pour plus de six millions de ménages, les classes moyennes, soit un tiers des contribuables effectivement imposés entre la réforme de cette année et la réforme de l'année prochaine. Par exemple, pour un retraité de mille quatre cents euros par mois de pension, ce sera deux cent trente euros d'impôt sur le revenu en moins et, depuis 2013, trois cent trente euros d'impôt en moins. Pour un couple de salariés avec trois enfants gagnant quatre mille deux cents euros par mois à deux, ce sera plus de mille cents euros de baisse d'impôt sur le revenu. Plutôt que d'en parler, je donne rendez-vous l'année prochaine, comme nous avons donné rendez-vous cette année, parce qu'il y a un tel scepticisme sur ce type d'annonce que les Français attendront de voir la feuille de leur impôt pour savoir quelle est effectivement cette baisse. Encore une fois, c'est notre engagement pour redonner du pouvoir d'achat à nos compatriotes.

PHILIPPE LEFEBURE
Parallèlement, les taxes sur le carburant vont augmenter l'année prochaine ?

MANUEL VALLS
Ce n'est pas décidé. Nous aurons l'occasion un certain nombre d'éléments.

PHILIPPE LEFEBURE
Deux centimes, quatre centimes, ça circule beaucoup.

MANUEL VALLS
Oui. Faisons attention à ce qui circule. Il y a une réflexion pour compenser la baisse de recettes due à la réforme de l'écotaxe. J'ai dit encore hier à la tribune de l'Assemblée nationale qu'il nous faut trouver les deux milliards d'euros – 1,8 – pour financer les grandes infrastructures, les contrats de plan avec les régions parce que les collectivités territoriales jouent un rôle très important dans l'investissement public. Nous avons besoin de moderniser nos infrastructures. Vous savez que nous sommes le pays qui a sans doute les services publics et les infrastructures les plus modernes. Mais dans bien des domaines, je pense notamment au train, nous avons besoin de faire des efforts supplémentaires. C'est le même effort, et encore davantage, qui est demandé à l'Allemagne qui a des infrastructures aujourd'hui qui ne sont pas en bon état. Comme quoi sur les infrastructures - le numérique, c'est-à-dire l'avenir ; la transition écologique, je pense à l'éolien – il y a des marges, des gains de productivité, des secteurs où on peut mener des investissements publics et privés majeurs qui soutiennent la croissance et qui créent de l'emploi.

PATRICK COHEN
Hélène ROUSSEL, un dernier coup d'oeil sur les réseaux sociaux. Ça réagit toujours sur Twitter.

HELENE ROUSSEL
Oui, avec cette étudiante qui vous demande où en est la priorité jeunesse, la promesse de François HOLLANDE de mise en place d'une allocation à l'étude pour les jeunes en formation.

MANUEL VALLS
Nous avons fait beaucoup déjà, je pense notamment à l'augmentation des bourses pour les étudiants. Il y a la garantie jeunesse avec des financements à la fois européens et nationaux qui visent à aider les jeunes. Il y a les emplois d'avenir qui continueront évidemment à se mettre en place parce que nous avons besoin de soutenir cette jeunesse. Mais au fond, sur les réseaux sociaux on a bien raison de rappeler cette grande priorité qui est celle du président de la République. Je ne doute pas qu'il y reviendra demain à l'occasion de sa conférence de presse. Nous avons un atout, la France, par rapport à d'autres pays : nous avons une démographie positive, nous sommes un pays jeune. Cela pose des problèmes notamment à l'entrée des jeunes sur le marché du travail avec ce niveau insupportable, trop élevé de jeunes qui sont au chômage, y compris des jeunes qualifiés et formés. Tout doit donc être mis, la priorité doit être la jeunesse à l'école, dans la formation, dans l'apprentissage. Nous réunissons les partenaires sociaux vendredi pour avancer dans ce domaine.

PATRICK COHEN
Merci Manuel VALLS d'être venu ce matin au micro de France Inter.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 septembre 2014

Rechercher