Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 25 septembre 2014, sur la prise en otage et l'assassinat d'Hervé Gourdel par un groupe djihadiste algérien, le projet de loi antiterroriste et la coopération entre services turcs et français dans la lutte contre le terrorisme. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 25 septembre 2014, sur la prise en otage et l'assassinat d'Hervé Gourdel par un groupe djihadiste algérien, le projet de loi antiterroriste et la coopération entre services turcs et français dans la lutte contre le terrorisme.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti : Jean-Pierre Elkabbach
Bienvenue Bernard Cazeneuve et merci d'être ici avec nous en pareil moment. Bonjour.

Bernard Cazeneuve
Bonjour.

Jean-Pierre Elkabbach
En Algérie, en moins de 48 heures, les jihadistes ont donc enlevé, condamné, jugé, assassiné, Hervé Gourdel, un randonneur innocent. L'émotion est planétaire, est-ce que vous ressentez le choc national en France ?

Bernard Cazeneuve
Bien entendu que nous ressentons le choc. Ces actes sont d'une barbarie extrême, ils traduisent la monstruosité de ces terroristes, et cela appelle une réaction puissante à l'extérieur, comme à l'intérieur, pour protéger nos ressortissants. Donc le pays doit être, face à des événements d'une telle monstruosité, rassemblé, uni, et surtout dans le sang-froid.

Jean-Pierre Elkabbach
Mais vous vous rendez compte que chaque Français ressent à la fois de la rage, de la solidarité, de la colère, parce que c'est un de nous, un frère, qui a été décapité, et en même temps filmé, à 1 heure de Marseille, 1 heure de Nice.

Bernard Cazeneuve
Mais la colère est légitime parce que, encore une fois, ces actes sont d'une barbarie extrême, ils sont la négation de toutes les valeurs portées par notre pays de façon séculaire, et il a été assassiné parce qu'il était Français, il a été assassiné parce que notre pays porte ces valeurs, et face à de tels agissements, il n'y a qu'un comportement, le sang-froid et la maîtrise.

Jean-Pierre Elkabbach
Quand vous dites c'est plus donc, ou c'est moins, par ce que fait la France, que pour ce qu'elle est, c'est-à-dire la laïcité, la démocratie, le droit, contre la charia.

Bernard Cazeneuve
En raison de ce que nous sommes, à travers les valeurs républicaines, notre attachement à la démocratie, à la laïcité, aux valeurs de tolérance, et de respect, qui sont d'ailleurs des valeurs qui rassemblent une grande partie des démocraties.

Jean-Pierre Elkabbach
Bernard Cazeneuve, est-ce que ce matin vous répétez, comme avant-hier, « la France n'a pas peur » ?

Bernard Cazeneuve
Mais la France ne doit pas avoir peur.

Jean-Pierre Elkabbach
Elle ne doit pas ou elle n'a pas peur ?

Bernard Cazeneuve
Elle ne doit pas avoir…

Jean-Pierre Elkabbach
Est-ce que vous sentez que les Français comment à avoir peur ?

Bernard Cazeneuve
Non, elle n'a pas peur, parce qu'elle ne doit pas avoir peur, la peur est le sentiment que les terroristes veulent instiller, et c'est une victoire des terroristes si la peur s'installe. La France n'a pas peur, elle est armée pour faire face à ces crimes abominables, elle les combattra, elle ira jusqu'au bout de ce combat pour que les valeurs, de respect, de tolérance, d'humanité, l'emportent sur la barbarie, et ce combat nous le menons, encore une fois, à l'extérieur et à l'intérieur.

Jean-Pierre Elkabbach
Qu'est-ce que ça veut dire jusqu'au bout ? C'est-à-dire que les criminels vont être poursuivis, châtiés, où qu'ils soient ?

Bernard Cazeneuve
Mais ils doivent être poursuivis et châtiés où qu'ils soient.

Jean-Pierre Elkabbach
Est-ce que vous êtes aidés par les Algériens ? Parce qu'on voit bien à travers la presse, dont parlait tout à l'heure Jean-Philippe BALASSE, en Algérie, que les Algériens sont horrifiés, qu'ils sont solidaires et qu'ils ont envie de traquer eux aussi les criminels parce qu'ils n'ont pas envie de revoir les événements qu'ils ont connus et dont ils ont souffert.

Bernard Cazeneuve
L'Algérie a connu ces événements, elle sait ce que ces événements engendrent, elle en a souffert, des Algériens sont morts en Algérie en raison des agissements de groupes qui étaient avant tout et seulement animés par la haine, donc elle connaît les effets du terrorisme. De la même manière, je profite d'ailleurs de votre question pour le dire, les musulmans de France – je recevais hier le Recteur de la Mosquée de Lyon, qui est un grand…

Jean-Pierre Elkabbach
Et on a entendu tout à l'heure l'Imam de Bordeaux.

Bernard Cazeneuve
Absolument – qui est un grand humaniste, les musulmans de France savent que ce qui se passe à travers l'action de ces groupes terroristes est un dévoiement de l'Islam par des gens qui sont ignorants des messages portés par l'Islam. Je veux dire aux musulmans de France que lorsque nous protégeons la République, ses valeurs, des actes barbares de ces groupes, nous le faisons aussi pour les protéger eux, qui n'ont rien à voir avec ce dévoiement de l'Islam par des groupes assoiffés de haine.

Jean-Pierre Elkabbach
Dès son retour de New York, le président de la République va présider le Conseil des ministres, puis, en fin de matinée, un Conseil de Défense auquel vous allez participer Bernard Cazeneuve. Et il annonce qu'il veut amplifier la lutte et la protection, mais avec quels nouveaux moyens, que vous pouvez annoncer là, peut-être ?

Bernard Cazeneuve
Mais d'abord, les moyens que nous mobilisons sont des moyens qui jusqu'à présent n'étaient pas mis en œuvre. Ils doivent être mis en œuvre pour ce qui concerne la protection des Français, ce qui relève de ma compétence, au plan français et au plan européen. Au plan français c'est le texte de loi qui est actuellement en discussion au Parlement, empêcher les départs, parce qu'on sait que lorsque les Français partent sur le théâtre des opérations jihadistes, soit ils y trouvent la mort, soit ils en reviennent détruits, comme de véritables bombes humaines, capables d'actes de violence sur le territoire national. Deux, nous devons démanteler les filières, c'est ce que nous faisons, je rappelle quand même que chaque jour les services…

Jean-Pierre Elkabbach
Est-ce que vous en avez découverts récemment, est-ce que vous avez identifié des groupes qui pourraient agir sur le territoire national ?

Bernard Cazeneuve
Bien entendu, vous en avez d'ailleurs rendu compte. Nous avons démantelé une filière à Lyon, de recruteurs, qui par ailleurs prévoyaient de commettre des actes en France, des mineurs qui se proposaient de partir ont été arrêtés, toutes les semaines nous identifions des individus qui veulent partir ou qui s'apprêtent à commettre des actes, et toutes les semaines nous empêchons des départs, et toutes les semaines nous procédons à des arrestations. Je veux quand même dire qu'au cours des derniers mois c'est 70 procédures judiciaires concernant 350 ressortissants qui ont été engagées, c'est 70 mises en examen, c'est 51 incarcérations…

Jean-Pierre Elkabbach
Oui, ça veut dire que la menace…

Bernard Cazeneuve
Non, mais je le dis Jean-Pierre Elkabbach…

Jean-Pierre Elkabbach
La menace est là, elle existe, ils sont là.

Bernard Cazeneuve
Permettez-moi de vous dire, c'est très important…

Jean-Pierre Elkabbach
S'il n'y avait pas de la vigilance, ils passeraient à l'acte.

Bernard Cazeneuve
Notamment par rapport à tout ce que j'ai entendu hier. J'ai des services, au ministère de l'Intérieur, qui travaillent avec d'autres services de l'Etat, qui sont mobilisés, qui tous les jours protègent les Français, qui tous les jours déjouent des événements dont on ne parle pas, et moi je veux rendre hommage à ces services.

Jean-Pierre Elkabbach
Très bien, c'est normal que vous le fassiez.

Bernard Cazeneuve
Mais je le fais parce qu'ils le méritent, et je le fais parce qu'ils protègent les Français.

Jean-Pierre Elkabbach
Mais en même temps, Monsieur le ministre de l'Intérieur, en même temps vous montrez bien qu'il y a la menace et que les gens sont… ces activistes sont prêts à passer à l'action.

Bernard Cazeneuve
Mais je ne peux pas cacher…

Jean-Pierre Elkabbach
Il ne s'agit pas de créer de la psychose collective et d'angoisse, mais de…

Bernard Cazeneuve
Jean-Pierre Elkabbach, le rôle du ministre de l'Intérieur dans des circonstances comme celle-ci, c'est de dire la vérité, et de dire la vérité en protégeant les Français, et en évitant que la psychose et la peur ne s'installent partout. C'est ce que nous faisons.

Jean-Pierre Elkabbach
Comment croire le gouvernement et les promesses de sécurité quand on découvre cette bavure, grave, et parfois ridicule, des trois jihadistes présumés qui sont rentrés chez eux, en France, tranquillement, après 7 mois passés en Irak, et peut-être en Syrie ? Pourquoi il n'y a pas assez de coordination entre policiers français et turcs ?

Bernard Cazeneuve
D'abord, j'ai lu depuis hier, je me suis peu exprimé sur ce sujet-là, j'ai lu beaucoup de choses fausses, qui traduisent une analyse erronée du droit, et qui traduisent aussi une ignorance de ce que sont les procédures. D'abord, la Turquie est un Etat souverain, nous n'avons jamais été confrontés, avec la Turquie, à l'importance du retour de ressortissants français, venant de théâtres jihadistes, en France. Aujourd'hui, quelle est la situation ? La situation est que les agents français ne peuvent pas aller à la passerelle des avions parce que la Turquie est un Etat souverain qui ne l'accepte pas. Deuxièmement, les ressortissants français devaient prendre un avion, nous avons été informés quelques heures avant par les Turcs, qui, encore une fois, sont souverains…

Jean-Pierre Elkabbach
Pour l'arrivée à Paris.

Bernard Cazeneuve
Pour l'arrivée à Paris. L'avion, finalement n'a pas embarqué ces ressortissants français parce que le pilote s'y est opposé, et ils ont embarqué, ces ressortissants français, vers Marseille, sans que les autorités françaises n'en aient été prévenues.

Jean-Pierre Elkabbach
Ça on le sait, mais on les met dans des avions turcs.

Bernard Cazeneuve
Attendez, pardonnez-moi, c'est important que les Français sachent cela et comprennent ce qui s'est passé. Donc, premier point, moi je souhaite qu'il y ait un contact avec les Turcs et que ce contact avec les Turcs permette, compte tenu de ce que sont des habitudes ancrées depuis longtemps, de changer ces habitudes et de voir comment nous pouvons mieux nous coordonner. Je serai demain après-midi en Turquie, je rencontrerai mon homologue turc, de manière à ce que ces sujets soient mis sur la table. Deuxième point, on m'explique qu'à Marseille il y a un dispositif qui s'appelle le dispositif « Cheops », qui est un dispositif qui n'a pas fonctionné. Permettez-moi de vous dire Jean-Pierre Elkabbach que ce n'est pas le sujet, d'abord pour ce qui concerne ce dispositif, c'est un dispositif qui utilise une technologie qui date depuis le début des années 90…

Jean-Pierre Elkabbach
Eh bien modernisez-le.

Bernard Cazeneuve
C'est ce que je suis…

Jean-Pierre Elkabbach
Changez-le.

Bernard Cazeneuve
Précisément c'est ce que je suis en train de faire. J'entends certains qui veulent des commissions d'enquête et autres dispositifs pour savoir, eh bien ils sauront, ils sauront ce que nous avons trouvé, ils sauront ce que nous sommes en train de faire, pour moderniser ce dispositif et faire en sorte qu'il soit efficace. Mais ce n'était pas le sujet, de toutes les façons, parce que les seuls qui pouvaient arrêter ces trois ressortissants français, c'était les fonctionnaires de la Direction générale de la sécurité intérieure qui disposaient, de la part du juge, d'une commission rogatoire, je rappelle que ces trois ressortissants ne faisaient pas l'objet, notamment d'un mandat d'arrêt international, et que ce n'était pas la Police de l'Air et des Frontières qui pouvait les arreter. C'est ça l'Etat de droit. Donc, tous les commentateurs…

Jean-Pierre Elkabbach
Donc, quand ils sont arrivés à Marseille, vous dites qu'il n'y avait pas de carence ou… ?

Bernard Cazeneuve
Je dis simplement, Jean-Pierre Elkabbach, que sur ce sujet-là, quand on déverse à longueur de commentaires des propos qui n'ont rien à voir avec ce qu'est la réalité du droit, je dis simplement que ma responsabilité aussi, c'est de dire quel est le droit, quelles sont les dispositions que nous prenons pour corriger les dispositifs qui ne fonctionnent pas.

Jean-Pierre Elkabbach
Mais quelle a été la carence principale reconnue par vous-même ?

Bernard Cazeneuve
La carence principale reconnue par moi-même c'est une insuffisante coordination entre les services français et les services turcs, qui implique, de ma part, un déplacement demain. C'est un problème auquel tous les pays de l'Union européenne sont confrontés, je le rappelle, c'est la raison aussi pour laquelle j'ai invité le ministre turc de l'Intérieur à venir à la réunion des ministres de l'Intérieur de l'Union européenne qui se tiendra le 6 novembre à Paris et que nous agissons avec le ministre belge depuis des mois pour faire en sorte que cette coopération soit renforcée.

Jean-Pierre Elkabbach
Mais comment allez-vous convaincre les Turcs de s'engager sans ambiguïté contre le terrorisme ?

Bernard Cazeneuve
Nous sommes dans un contexte où cela est nécessaire, nous le faisons avec les autres pays de l'Union européenne, ce n'est pas simplement un problème français, ça appelle une coordination avec les pays de l'Union européenne, et si je vais demain, Jean-Pierre Elkabbach, en Turquie, c'est parce que je pense que l'efficacité de ce que nous faisons passe par un renforcement de la coopération avec les Turcs.

Jean-Pierre Elkabbach
Et à ce moment-là vous pourrez peut-être envoyer des policiers français qui ramèneraient les 350 ou 400 jihadistes français quand ils auront envie de revenir, dans des avions français, mais qu'il y ait des policiers pour les escorter.

Bernard Cazeneuve
Mais, nous l'avons déjà fait. Nous le faisons de façon discrète, mais nous l'avons déjà fait, il n'y a pas si longtemps. Je vous rappelle que la semaine dernière Mourad FARES, qui est un terroriste dangereux, est rentré en France sans aucun problème.

Thomas Sotto
Merci Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, d'être venu ce matin sur EUROPE 1. Petit couac aussi, c'est qu'hier matin le ministère de l'Intérieur a confirmé l'arrestation de ces trois hommes…

Bernard Cazeneuve
Ce n'est pas vrai, là aussi c'est une information qui est fausse, je tiens là aussi à dire les choses très précisément, Thomas Sotto, vous n'aurez pas un communiqué de ma part qui annonce le retour de ces trois ressortissants…

Thomas Sotto
Pas par communiqué, c'est vrai.

Bernard Cazeneuve
Mais, je suis désolé, ce n'est pas exact. Pourquoi ? Parce que je n'avais pas à le faire, c'est à l'autorité judiciaire de le faire. Ce qui s'est passé c'est que, un journaliste français, qui était en lien avec l'avocat des trois ressortissants, a demandé au service de presse du ministère de l'Intérieur si ces trois personnes seraient bien dans un avion qui… l'avion qui devait arriver à Paris, il a été confirmé qu'ils devaient être dans cet avion, parce que c'était vrai, et qu'il a été indiqué au journaliste qu'il ne devait pas communiquer cette information…

Jean-Pierre Elkabbach
L'information va trop vite.

Bernard Cazeneuve
Qu'il ne devait pas communiquer cette information aussi longtemps que cet avion n'était pas arrivé, ce qui n'a pas été fait par le journaliste en question, et j'ai d'ailleurs donné des instructions à mon cabinet et au service de presse du ministère de l'Intérieur pour que plus aucune information ne soit diffusée à la presse sur ces sujets car c'est à l'autorité judiciaire de le faire.

Thomas Sotto
Les choses sont dites et la clarification est faite…

Bernard Cazeneuve
De façon très précise, voilà ce qui s'est passé.

Thomas Sotto
Merci Bernard Cazeneuve.

Jean-Pierre Elkabbach
C'est la première fois qu'on vous voit en colère, mais vous n'avez pas dit si les frappes aériennes allaient continuer, au moins en Irak, en attendant d'aller en Syrie.

Bernard Cazeneuve
Un, je ne suis pas en colère, je considère que sur ces sujets la rigueur et la vérité ça existe, et que je n'ai pas accepté que les services du ministère de l'Intérieur, qui font leur travail, soient trainés dans la boue. Et la deuxième chose que je voulais vous dire c'est que, pour le reste, il y a un Conseil de Défense tout à l'heure, et que c'est le Conseil de Défense qui dira, sur ce sujet, quelle est la doctrine.

Thomas Sotto
Merci Bernard Cazeneuve d'être venu ce matin en direct sur EUROPE 1


source http://www.interieur.gouv.fr, le 26 septembre 2014

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