Déclaration de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, sur la vie en Chine au XIXe siècle d'un officier de marine français, Prosper Giquel, à Pékin le 19 octobre 2014. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, sur la vie en Chine au XIXe siècle d'un officier de marine français, Prosper Giquel, à Pékin le 19 octobre 2014.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international

Circonstances : Déplacement en Chine, du 17 au 19 octobre 2014

ti :
Mesdames, Messieurs les Représentants de la ville de Fuzhou,
Monsieur l'Ambassadeur,
Monsieur David Gosset
Mesdames, Messieurs,
Chers Amis,


C'est une cérémonie tout à fait exceptionnelle, et en même temps amicale, à laquelle nous allons procéder.

Les obsèques de Prosper Giquel ont été célébrées non pas en Chine mais à Paris en février 1886 dans l'église de la Madeleine. C'était donc il y a 128 ans.

Il y a dans les archives de ce que l'on appelle la Bibliothèque Nationale de France un petit livret qui réunit les discours qui ont été prononcés à cette occasion. Et il y a parmi ces discours, le discours de l'ambassadeur de Chine en France, qui avait fait spécialement le déplacement. Et il a prononcé quelques phrases que je vais prononcer, en partie : «Le corps de M. Giquel, qui repose depuis deux jours dans les caveaux de la Madeleine, a été transporté dans un magnifique catafalque, recouvert de couronnes et de bouquets de fleurs. Un maître des cérémonies porte, sur un coussin en velours noir, les nombreuses décorations du défunt, les médailles commémorant ses campagnes et sa pelisse de mandarin en soie jaune impériale».

Ce texte n'est pas fait pour seulement l'agrégation de traduction en chinois.

Cette pelisse jaune, M. Giquel l'avait reçu de la dynastie manchoue des Qing, en hommage à ses actions valeureuses sur le sol chinois. C'était évidemment à l'époque, comme d'ailleurs aujourd'hui, une distinction extrêmement rare pour un Occidental. Elle porte la marque du lien exceptionnel, totalement inconnu aujourd'hui, entre M. Giquel et la Chine.

Alors je vais vous raconter en quelques mots l'histoire de cet homme extraordinaire, non pas à vous les représentants de Fuzhou, que je salue, qui connaissez son histoire, mais au reste de l'audience.

M. Giquel est né en Bretagne, dans une ville qui s'appelle Lorient, en 1835. Il est devenu officier de marine et il est arrivé en Chine, pays assez étranger à l'époque, à 22 ans. Il s'est installé à Canton, s'est lancé dans l'étude du chinois qu'il a appris à maîtriser en quelques mois. Ce qui personnellement me laisse rêveur, puisque sorti de «nihao» et «xiexie», j'ai du mal à articuler d'autres concepts.

Ensuite, il a servi dans les douanes maritimes impériales chinoises à Ningbo, qui est une ville portuaire près de Shanghai. En 1861, au moment de la célèbre révolte des Taiping, il a combattu pendant de longs mois aux côtés des forces impériales.

Ensuite, en 1866, il a été choisi par le gouverneur du Fujian pour le conseiller dans un grand projet d'arsenal de Fuzhou. L'objectif c'était d'une part de créer une grande flotte de bateau de guerre et de transport, et puis apprendre à des techniciens chinois les méthodes européennes. Le but de tout cela, c'était, à la fin de la dynastie Qing, de faire acquérir aux Chinois un certain nombre de techniques, de connaissances occidentales, pour redonner à ce pays les moyens de sa souveraineté.

Et comme Giquel était un homme très tourné vers les autres, il a décidé aussi de fonder une mission d'instruction, qui était une espèce d'université francophone pour former de jeunes intellectuels chinois, permettant de rapprocher la Chine et la France, à la fin du XIXème siècle.

Alors dans la dernière période de sa vie, Giquel a connu un épisode dramatique, qui le rend particulièrement sympathique et une figure particulière. À partir des années 70, il est conseiller diplomatique auprès du gouvernement impérial, un poste très important, mais voilà le drame : la bataille de Fuzhou en 1884, qui aboutit à la destruction par la marine française de l'arsenal de Fuzhou, qu'il avait contribué à construire. Il faut imaginer le drame de cet homme qui aimait passionnément la Chine, qui avait consacré sa vie à construire l'arsenal et qui voyait son propre pays détruire l'oeuvre de sa vie.

Mais la Chine ne s'y est pas trompée et a gardé une grande admiration, que j'ai vue moi-même à Fuzhou, pour la vie et la contribution de cet homme. L'Histoire a assez largement oublié cet épisode et son héros. C'est cet oubli que j'ai souhaité réparer au nom de la France, en lui rendant devant vous, les élus de Fuzhou, cet hommage et puis aussi en faisant réaliser une des deux seules copies qui existeront du buste de Giquel, puisqu'une copie avait été réalisée par le sculpteur Jules Franceschi, et donnée à la famille de Giquel après sa mort, laquelle famille l'a donné au musée de Rennes. Moi-même, j'ai fait faire une seconde copie pour la rendre aux autorités de Fuzhou.

Alors je ne sais pas où est Giquel, ici ou ailleurs, cela dépend des convictions de chacun, mais en tout cas, je veux citer les paroles de l'ambassadeur de Chine, au moment de ses obsèques : «Il est des nôtres par les services qu'il a rendu à notre pays durant de longues années. Sa conduite lui attira l'admiration générale». J'ai donc pensé qu'il était temps, 128 ans après, que ces paroles ont été prononcées, que la France s'associe officiellement à cet éloge mérité.

Je vais donc vous remettre ce buste en témoignage d'admiration pour Prosper Giquel, précurseur et héros de l'amitié franco-chinoise.


Merci.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 22 octobre 2014

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