Interview de M. Manuel Valls, Premier ministre, à BFM TV le 23 octobre 2014, sur la lutte contre le terrorisme, la politique de réformes engagée par le Gouvernement et l'avenir de la gauche et du Parti socialiste. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Manuel Valls, Premier ministre, à BFM TV le 23 octobre 2014, sur la lutte contre le terrorisme, la politique de réformes engagée par le Gouvernement et l'avenir de la gauche et du Parti socialiste.

Personnalité, fonction : VALLS Manuel, Malherbe Apolline (de).

FRANCE. Premier ministre;

ti : APOLLINE DE MALHERBE
Bonjour Manuel VALLS.

MANUEL VALLS
Bonjour Apolline DE MALHERBE.

APOLLINE DE MALHERBE
Merci d'être avec nous. On va parler de la France, de la gauche, du Parti socialiste, mais d'abord un mot du Canada. Hier soir une fusillade au Parlement, à Ottawa, le Premier ministre canadien a été exfiltré, deux morts et une chasse à l'homme. Est-ce que vous redoutez que ce genre d'événement arrive ici, en France ?

MANUEL VALLS
Je vais d'abord exprimer ma solidarité à l'égard du gouvernement, du Parlement canadien - vous savez que dans quelques jours le Président de la République s'y rend, il aura l'occasion de le faire – exprimer ma solidarité au peuple canadien, qui a été touché par deux fois ces derniers jours, par des attentats de ce type. Oui, il y a un risque terroriste, et comme ministre de l'Intérieur, et aujourd'hui Bernard CAZENEUVE poursuit la même tâche, nous avons beaucoup travaillé, nous continuons de travailler, avec de nombreux pays, dont le Canada, qui est exposé, nous le savions, à ce risque, tout comme la France.

APOLLINE DE MALHERBE
Qu'est-ce qu'on fait pour l'éviter ici ?

MANUEL VALLS
Beaucoup est fait, même si, évidemment, le risque zéro n'existe pas, et la France a déjà été frappée par des attentats, vous le savez, je pense bien sûr aux tueries de Toulouse et de Montauban en 2012, nous avons déjoué, depuis 2012, des attentats. mais il faut continuer cette coopération, d'abord internationale, européenne, mettre en place des processus, des programmes, notamment avec les familles, qui sont concernées, par des enfants, des mineurs, des jeunes, avec des profils qui ressemblent, semble-t-il, beaucoup à celui du Canada, de cet individu qui a tué - ne l'oublions pas d'ailleurs, un soldat canadien - avec un passé de délinquants, parfois convertis à l'Islam, pas toujours…

APOLLINE DE MALHERBE
Avec une radicalisation, on parle dans un rapport de l'Assemblée nationale aujourd'hui, d'une radicalisation, par exemple, dans les prisons françaises.

MANUEL VALLS
Avec des processus de radicalisation, par internet, sur internet, dans les prisons françaises. Je rappelle qu'il y a plus de 1000 Français, ou résidents en France, qui sont concernés par le jihad en Syrie, et donc ils représentent un véritable danger. Nous avons fait voter une loi antiterroriste il y a 2 ans, une autre est aujourd'hui en cours d'examen…

APOLLINE DE MALHERBE
On a les outils.

MANUEL VALLS
On a les outils, mais ça veut dire qu'il faut poursuivre cette lutte contre le terrorisme, partout dans le monde, et la France prend ses responsabilités, au Mali, au Sahel, aujourd'hui en Irak, la France agit pour elle-même, souvent pour l'Europe, la France est une grande Nation avec sa diplomatie et ses armées, donc elle assume ses responsabilités, mais, aussi, en combattant, évidemment, le terrorisme chez nous, parce qu'il représente un danger. Je vous rappelle que c'est un Français qui a tué, à Bruxelles, dans ce musée juif il y a quelques mois.

APOLLINE DE MALHERBE
Manuel VALLS, vous êtes Premier ministre depuis 6 mois, hier pour marquer cette étape François HOLLANDE vous a décoré des insignes de Grand Croix de l'Ordre national du mérite. Est-ce que vous la méritez ?

MANUEL VALLS
C'est une tradition, et le président de la République le rappelait hier, il faut le rappeler, moi aussi je suis attaché aux traditions républicaines, tous les Premiers ministres sont ainsi décorés.

APOLLINE DE MALHERBE
Donc c'est juste un automatisme, vous ne la méritez pas spécialement ?

MANUEL VALLS
Je veux garder la tête froide parce qu'au bout de 6 mois on ne peut pas tirer de conclusion et de bilan. En revanche, ce que je sais, c'est que nous avons engagé le pays dans un mouvement de réforme sans précédent, pas pour faire des réformes pour des réformes, mais tout simplement parce qu'il faut que la France se prépare à être toujours en tête. La France, je viens de vous le dire, est un grand pays.

APOLLINE DE MALHERBE
Oui, mais ça ne suffit pas de le dire.

MANUEL VALLS
Le prix Nobel de TIROLE ou de MODIANO, un économiste, un écrivain, les réussites qui existent dans notre pays, il y a quelques minutes sur votre chaine on parlait des réussites de Xavier NIEL, qui dit lui-même qu'on peut investir, qu'il faut investir, en France, Paris est la capitale des start-up. Hier j'ai inauguré la FIAC, la Foire d'art contemporain. Cette semaine est une semaine inouïe pour la culture française avec l'inauguration de la fondation LVMH, dans quelques jours du nouveau Musée Picasso…

APOLLINE DE MALHERBE
Le Musée Picasso vendredi.

MANUEL VALLS
La Foire contemporaine qui permet aussi de dire que nous sommes la capitale de l'art moderne.

APOLLINE DE MALHERBE
Oui, mais vous Manuel VALLS…

MANUEL VALLS
Donc, ce mouvement il est important, pour que la France ne décroche pas de la globalisation, de la mondialisation économique, c'est difficile. C'est difficile d'abord pour les Français, ceux qui sont au chômage, dans la précarité, qui souffrent, qui ont peur de l'avenir, pour eux et pour leurs propres enfants, donc il faut un mouvement de réformes, c'est ce que nous faisons, pour soutenir les entreprises, pour réduire nos déficits, et pour engager les réformes qui permettent de libérer les énergies et notre économie.

APOLLINE DE MALHERBE
Sauf qu'on a l'impression que ça coince et surtout dans votre propre camp. Le pays est en crise, vous le disiez, le Parti socialiste est en crise, et vous avez pris le temps d'expliquer dans « Le Nouvel Observateur » de cette semaine, qui s'appelle désormais « l'Obs », votre vision d'une gauche moderne. 39 députés socialistes se sont abstenus sur la première partie du budget, 39 dont 2 anciens ministres, qui étaient au gouvernement il y a encore 2 mois, Aurélie FILIPPETTI et Benoît HAMON, et ici même, hier matin, Stéphane LE FOLL trouvait que ce serait finalement plus cohérent que Benoît HAMON quitte le PS. Est-ce qu'ils ont toujours leur place dans la majorité ?

MANUEL VALLS
Mais ce n'est pas à moi de le décider, moi je ne veux pas rentrer dans des querelles de personnes et encore moins prononcer les anathèmes. Ma fonction elle est tournée vers les Français, ça ne m'interdit pas, évidemment, de réfléchir à l'avenir…

APOLLINE DE MALHERBE
Mais vous avez été choqué qu'il ne le vote pas ce budget ?

MANUEL VALLS
Ça ne m'interdit pas de réfléchir à l'avenir de la gauche et du Parti socialiste, c'est ma famille politique et je ne peux pas m'en désintéresser. Mais, dans ce moment difficile pour la France, crise économique, crise sociale, crise d'identité, au fond c'est quoi être Français, face au risque dont nous venons de parler, tout de même, de la menace terroriste qui nous concerne très directement, il faut faire preuve d'une très grande responsabilité, de sang froid, c'est mon cas, d'une très grande détermination, conduire le gouvernement, la France, c'est une belle responsabilité…

APOLLINE DE MALHERBE
C'est irresponsable ce qu'ils ont fait ?

MANUEL VALLS
Mener les réformes… moi j'agis avec le sens des responsabilités, et chacun doit se poser une seule question : méritons-nous de gouverner, méritons-nous d'assumer les responsabilités, quelle est notre tâche, que pensent les Français, qu'attendent-ils d'un gouvernement ? Ils attendent, de ce gouvernement, qu'il agisse, pour l'emploi, pour le pouvoir d'achat, pour préparer l'avenir, pour définir des priorités, l'école, la sécurité, la justice.

APOLLINE DE MALHERBE
… quand même une sorte de psychodrame. « Le Parisien » rapporte ce matin que Jean-Marie LE GUEN, votre ministre de Relations avec le Parlement, a déclaré hier à propos des frondeurs, « on va les sortir du Parlement, il faut dissoudre. » C'est ça la solution ?

MANUEL VALLS
Mais moi je ne veux pas commenter des petites phrases dans la presse, ça n'a aucun sens.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais enfin, vous-même vous vous exprimez dans la presse, vous participez à ce débat qui, certes, pour certains prend la forme de petites phrases, mais c'est un débat global, de la gauche.

MANUEL VALLS
Mais je le fais posément. Parce que nous gouvernons, c'est difficile de changer, je pense au Parti socialiste, je pense à la gauche, mais en même temps, parce que nous gouvernons, il faut changer. Moi je ne veux pas attendre que la gauche et le Parti socialiste changent dans l'opposition, c'est quand nous exerçons le pouvoir que nous devons tirer les leçons de cet exercice du pouvoir. Prenons des exemples. Faut-il augmenter les déficits, faut-il augmenter la dépense publique ? Non, c'est ce que nous faisons depuis 40 ans, dans ce pays, nous vivons au-dessus de nos moyens. Nous projetons la dette et les déficits publics sur les prochaines générations, sur nos enfants. Non. Donc nous devons baisser la dépense publique, c'est ce que nous faisons. Ça n'a jamais été fait à ce niveau-là en France, dans une période difficile, de très faible croissance, ça n'a jamais été fait de réduire notre budget, de l'état, de 21 milliards en 2015, 50 milliards sur 3 ans. Faut-il soutenir ou non les entreprises, parce qu'elles créent la richesse, la croissance, et donc l'emploi ? Ça n'a jamais été fait à ce niveau-là, puisque nous engageons, c'est le Pacte de responsabilité, 40 milliards en faveur des entreprises, et notamment des PME, des PMI, dès 2015, et il y aura, en plus, 1 milliard pour les travailleurs indépendants…

APOLLINE DE MALHERBE
Sur ces 40 milliards…

MANUEL VALLS
Les commerçants, les artisans, qui créent, là aussi, la richesse. Ça n'a jamais été fait.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais sur ces 40 milliards, un des débats c'est justement de savoir si vous ciblez suffisamment bien les entreprises. Martine AUBRY estime, par exemple, que vous ne ciblez pas suffisamment les entreprises. Un exemple, on parle beaucoup de TOTAL évidemment, TOTAL va toucher 80 millions d'euros au titre du CICE, alors que TOTAL ne paye pas d'impôt sur les sociétés en France. Est-ce que vous estimez que c'est normal ?

MANUEL VALLS
Mais on peut toujours corriger tel ou tel dispositif…

APOLLINE DE MALHERBE
Celui-là, par exemple, on pourrait le corriger, il faudrait le corriger ?

MANUEL VALLS
Ce débat, Apolline DE MALHERBE, a déjà eu lieu, au Parlement, il y a 2 ans, je n'étais pas…

APOLLINE DE MALHERBE
Donc pour vous, ça y est…

MANUEL VALLS
Je n'étais pas Premier ministre. Le CICE, le Crédit Impôt Compétitivité Emploi, ça marche, notamment pour les petites entreprises, moi j'en visite régulièrement, cela permet d'acheter une machine-outil, cela permet d'investir, cela permet de sauvegarder l'emploi, cela permet aussi de créer des emplois.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais 80 millions pour TOTAL, vous trouvez ça normal ou pas ?

MANUEL VALLS
Ces dispositifs viennent de se mettre en place, attendons qu'ils donnent des résultats.

APOLLINE DE MALHERBE
Donc, pour l'instant, ça fait partie du rodage quoi !

MANUEL VALLS
On ne peut pas le dire ainsi. Le Pacte de responsabilité, que je viens d'évoquer, c'est 40 milliards pour les entreprises, une partie à travers le CICE est déjà mis en oeuvre, et puis une autre partie c'est à partir du 1er janvier 2015. Une politique économique, une politique fiscale, nécessite de la stabilité, de la lisibilité, si c'est en permanence le zigzag, la mise en cause, on perd la confiance, or, ce qui est en train de se passer, contrairement à ce que j'entends, c'est que la confiance revient en France, les investisseurs étrangers, ceux qui regardaient la France il y a encore quelques mois, ou quelques années, comme un pays en très grande difficulté, se disent que, grâce aux choix que nous sommes en train de faire, aux réformes que nous sommes en train de mettre en oeuvre, la France, qui est la 5ème puissance économique du monde, la 2ème d'Europe, qui est un des pays qui a une force économique majeure, donc il faut lui faire confiance.

APOLLINE DE MALHERBE
Manuel VALLS, on comprend bien que vous estimez…

MANUEL VALLS
Donc il ne faut pas mettre en cause, en permanence, une politique économique, parce que pour qu'elle donne des résultats, il faut de la constance, et moi, cette constance, je l'ai, je l'assume, j'irai jusqu'au bout…

APOLLINE DE MALHERBE
Malgré toutes les critiques de votre propre camp ?

MANUEL VALLS
Mais, il y a toujours eu un débat à gauche.

APOLLINE DE MALHERBE
Enfin là, en ce moment, il est quand même particulièrement fort.

MANUEL VALLS
Oui, mais à chacun d'être responsable, à chacun de se dire est-ce qu'il y a une politique alternative à ce que nous faisons ? Oui, il y en a. il y a ce que propose l'extrême droite, sortir de l'Europe, accuser les immigrés…

APOLLINE DE MALHERBE
Il y a aussi ce que propose une partie de la gauche.

MANUEL VALLS
Je vais y venir ; accuser les immigrés, ou les musulmans, d'être responsables de tous les problèmes. Il y a une alternative, c'est celle que propose Nicolas SARKOZY, qui reprend les accents de la campagne de 2012, s'inspirant des thèses de monsieur BUISSON, et, au fond, d'une France qui n'accepte pas la réalité et qui, en même temps, n'accepte pas la nécessaire justice sociale.

APOLLINE DE MALHERBE
Manuel VALLS, est-ce que vous êtes socialiste ?

MANUEL VALLS
Mais je le suis depuis 30 ans.

APOLLINE DE MALHERBE
Est-ce que vous êtes socialiste, est-ce que vous pouvez dire je suis socialiste ?

MANUEL VALLS
Mais pourquoi vous faites ça Apolline DE MALHERBE ?

APOLLINE DE MALHERBE
Pourquoi je fais ça…

MANUEL VALLS
Apolline DE MALHERBE, vous me posez une question…

APOLLINE DE MALHERBE
Manuel VALLS, depuis que vous êtes Premier ministre vous dites « je suis de gauche », vous le dites souvent, et vous le martelez, vous dites « je suis de gauche. » Mais, y compris dans l'interview du « Nouvel Observateur » qui sort ce matin, vous ne dites pas le mot « socialiste. » Pouvez-vous dire « je suis socialiste » ?

MANUEL VALLS
Mais ça n'a aucun intérêt. Vous me posez la question, pour dire, regardez il a dit… mais je suis socialiste, je suis membre du Parti socialiste depuis 1980, depuis l'âge de 18 ans, parce que c'est mon engagement politique, avec des références, je me suis engagé pour Michel ROCARD, j'ai eu la chance et l'honneur de travailler pour lui et pour Lionel JOSPIN. J'étais déjà, je me disais, très jeune, jeune social-démocrate, c'est-à-dire pragmatique, réformiste, profondément républicain parce que je veux donner à ce pays ce qu'il m'a donné. Ce sont des débats, des étiquettes, qui n'intéressent personne. Moi, ce qui m'intéresse, ce qui m'intéresse, ce qui m'intéresse, c'est l'efficacité, c'est de voir ce qui marche, pas pour moi, pas pour les socialistes…

APOLLINE DE MALHERBE
Mais vous savez que les symboles sont importants, Manuel VALLS.

MANUEL VALLS
Je ne dis pas le contraire.

APOLLINE DE MALHERBE
Ce mot « socialiste » est un mot important.

MANUEL VALLS
Ce qui m'intéresse…

APOLLINE DE MALHERBE
Notamment vous avez dit que vous pourriez envisager de changer le nom du Parti socialiste, et là c'est une levée de boucliers. Jean-Christophe CAMBADELIS dit « ce nom est un beau nom, pourquoi le changer », et ce matin Claude BARTOLONE, le président de l'Assemblée nationale, dit carrément que « c'est une faute d'envisager de le changer. »

MANUEL VALLS
Une faute parce qu'on participe à un débat. Vous me ramenez à des sujets qui n'intéressent pas – je peux terminer ?

APOLLINE DE MALHERBE
Allez-y.

MANUEL VALLS
Qui n'intéressent pas les Français. Alors, Apolline DE MALHERBE, ce débat a toujours eu lieu, et si on m'avait lu avec un tout petit peu, et vous ne l'avez pas fait, je m'en aperçois, avec un peu plus de précision, je dis tout simplement, aujourd'hui le débat ne se pose…

APOLLINE DE MALHERBE
Alors visiblement claude BARTOLONE et Jean-Christophe CAMBADELIS ne vous ont pas suffisamment lu !

MANUEL VALLS
Eh bien il faut me lire, il ne faut pas succomber, en permanence, à la petite phrase… un débat intellectuel, un débat…

APOLLINE DE MALHERBE
Mais…

MANUEL VALLS
Laissez-moi terminer.

APOLLINE DE MALHERBE
Allez-y.

MANUEL VALLS
Sinon, y compris pour vous auditeurs, et ceux qui nous écoutent, ça sera difficile.

APOLLINE DE MALHERBE
Allez-y, mais je sens bien que ce que disent Claude BARTOLONE et Jean-Christophe CAMBADELIS vous agace.

MANUEL VALLS
Non, ça ne m'agace pas du tout parce qu'il faut me lire. Je dis tout simplement que nous ne pouvons pas continuer ainsi, avec ces fractures, au sein de la gauche, et qu'il faut réfléchir, entre toutes les forces progressistes, à construire une maison commune, une fédération, peut-être demain une formation politique commune. Qu'il y a sans doute, entre ces forces progressistes, moins de différences qu'il n'y en avait il y a quelques années. Et, au bout de ce processus, au bout de processus, alors, à ce moment-là, des questions comme le changement de nom, peuvent parfaitement se poser. Je l'avais déjà dit il y a quelques années, moi je souhaite participer de cette réflexion, posément, bien sûr, mais en partant d'un seul élément, celui de l'action gouvernementale, parce que c'est ça qui m'intéresse. Est-ce que, aujourd'hui, enfin, nous nous rendons compte, nous à gauche, nous socialistes, qu'il y a une réalité qui s'impose à nous, et que nous devons changer…

APOLLINE DE MALHERBE
Est-ce que c'est votre rôle.

MANUEL VALLS
Et que nous devons changer, pas seulement nos conceptions, pas seulement des symboles, mais que nous devons assumer ce que nous sommes en train de faire, pour les entreprises, pour les salariés. Quand nous décidons de soutenir les entreprises, de baisser les impôts, de baisser la dépense publique, ça veut bien dire que nous avons changé sur tous ces éléments-là, et il faut l'assumer et l'inscrire, y compris dans le texte et dans la réflexion.

APOLLINE DE MALHERBE
C'est quoi en finir avec une gauche passéiste ?

MANUEL VALLS
Mais avec celle qui refuse de regarder la réalité en face.

APOLLINE DE MALHERBE
Vous, vous êtes réaliste ?

MANUEL VALLS
Je suis forcément réaliste puisque je gouverne, puisque je suis à la tête du gouvernement, que je me confronte aux réalités. Quand on est à gauche, quand on est socialiste, quand on est un responsable politique, on le fait pour gouverner, c'est un honneur immense que nous font les Français, depuis 2012, de nous avoir donné les responsabilités à travers l'élection de François HOLLANDE, donc il faut assumer ces responsabilités, il ne faut pas les nier, nous vivons dans un monde ouvert, dans une économie de marché, nous vivons dans une Union européenne, avec des règles, il faut évidemment les respecter, et donc il faut être en face, il faut regarder en face cette réalité, assumer le gouvernement, mener les réformes qui sont nécessaires et qui s'imposent au pays.

APOLLINE DE MALHERBE
Vous parliez notamment de cette grande famille des progressistes, qui pourrait être une sorte de nouvelle alliance, ou en tout cas de redistribution des cartes et une alliance du Parti socialiste, on le comprend bien, notamment vers le Centre.

MANUEL VALLS
Un nouveau compromis entre toutes ces forces progressistes, bien sûr.

APOLLINE DE MALHERBE
Pour l'instant on a l'impression que, en tout cas depuis hier, mais effectivement c'est le début de ce débat, c'est plutôt une levée de boucliers. Jean-Christophe CAMBADELIS dit qu'il ne veut pas donner l'onction à François BAYROU, et François BAYROU dit « je ne participerai à aucune manoeuvre d'appareil. » Il voit ça comme une manoeuvre d'appareil. Est-ce que vous lui tendez la main encore aujourd'hui ?

MANUEL VALLS
Quel est le risque pour la gauche dans les mois et dans les deux années qui viennent ? Nous l'avons vu, notamment aux élections européennes, c'est de se retrouver derrière la droite, derrière le Front national, c'est d'être sortie, même, du second tour de l'élection présidentielle si nous ne prenons pas garde. Donc…

APOLLINE DE MALHERBE
Pour vous, pour gagner…

MANUEL VALLS
Donc il faut être capable de se rassembler, d'abord les socialistes et évidemment la gauche, en tout cas ceux qui assument pleinement les responsabilités, ceux qui acceptent de gouverner et il n'y a rien de pire que le sectarisme, que de refuser une main tendue. François BAYROU a appelé à voter pour François HOLLANDE en 2012, il aurait fallu lui tendre la main.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais en l'occurrence, c'est François HOLLANDE qui ne l'a pas tendue.

MANUEL VALLS
Pas lui seulement, je ne pense pas à lui seulement. Je pense bien sûr à ses électeurs qui ne se reconnaissaient pas dans Nicolas SARKOZY, dans une manière de faire de la politique, qui ne respectait pas les institutions, qui ne respectait pas les Français, qui jetait les Français les uns contre les autres. Il fallait apaiser, rassembler. Ce qui m'intéresse, c'est le rassemblement des Français.

APOLLINE DE MALHERBE
Est-ce que vous lui tendez la main aujourd'hui justement ? Pourquoi attendre ? Vous regrettez de ne pas l'avoir fait en 2012 mais pourquoi vous ne le faites pas aujourd'hui ?

MANUEL VALLS
Ce que je constate, c'est que les clivages politiques d'hier sont en grande partie dépassés, mais il y a bien sûr des débats entre la gauche et la droite, entre les progressistes – c'est un beau mot, le progrès – et les conservateurs.

APOLLINE DE MALHERBE
“ C'est un beau mot ” : vous pourriez l'aimer comme nouveau nom de parti, le mot « progrès ».

MANUEL VALLS
Mais Jean-Christophe CAMBADELIS, le Premier secrétaire du Parti socialiste, lui-même parle de cette alliance des progressistes et du progrès. Progrès éducatif, c'est pour ça que l'éducation avec ce gouvernement est devenue…

APOLLINE DE MALHERBE
Vous pourriez gouverner avec le centre ?

MANUEL VALLS
Laissez-moi terminer. C'est difficile d'aller jusqu'au bout si on est interrompu tout le temps. Laissez-moi terminer.

APOLLINE DE MALHERBE
Je vous écoute.

MANUEL VALLS
C'est la première fois depuis plusieurs années que le budget de l'éducation redevient le premier budget de la nation. Progrès aussi dans le domaine des sciences, de la recherche, de l'innovation parce qu'il faut préparer l'avenir. Oui, le progrès est un beau mot. Mais en même temps, les clivages politiques ont beaucoup changé. Pourquoi refuser la main à ceux qui se reconnaissent dans le centre, dans le centre-gauche, ou en tout cas qui ne se reconnaissent pas dans les partis politiques traditionnels. Je vous rappelle que dans plusieurs villes, nous gouvernons déjà avec le MoDem et avec des centristes.

APOLLINE DE MALHERBE
Vous pourriez aujourd'hui, vous, gouverner avec le centre ?

MANUEL VALLS
Ça ne me poserait pas de problèmes à condition, évidemment, qu'il soit d'accord avec ce que nous sommes en train de faire, mais la question aujourd'hui n'est pas d'actualité.

APOLLINE DE MALHERBE
Et elle le sera quand ?

MANUEL VALLS
Ça n'est pas uniquement un problème de partis. C'est d'essayer de rassembler.

APOLLINE DE MALHERBE
Autour d'idées, autour de valeurs, autour de programmes.

MANUEL VALLS
Autour d'idées, autour de valeurs. Sur les valeurs républicaines, sur l'idée qu'on soutienne l'entreprise et pas les patrons, pas les actionnaires, mais d'abord les salariés, les ouvriers, les cadres, les ingénieurs. C'est ça, une entreprise. Autour des valeurs de la République, autour du soutien à l'entreprise, autour de la nécessaire réduction des déficits, autour de la belle idée de justice sociale et d'égalité. Comment empêcher qu'il y ait aujourd'hui cent cinquante mille jeunes qui sortent du système scolaire ? Comment empêcher qu'il y ait des milliers de gamins qui en 6ème rentrent avec beaucoup de difficultés en matière d'orthographe, de mathématiques, d'expression ? C'est cela la justice et une vraie politique qui permettent enfin l'égalité dans ce pays, parce que c'est le plus beau mot qui existe dans le triptyque républicain. Donc ça veut dire qu'autour de ces idées, de ces valeurs, de ces réformes, on peut être rassemblé.

APOLLINE DE MALHERBE
Est-ce qu'il pourrait y avoir concrètement des projets ? Vous évoquez par exemple dans votre interview de refonder le contrat de travail pour avoir une sorte de contrat unique. Est-ce que ça, ça fait partie aussi des idées que vous voudriez développer pour que ça marche mieux ?

MANUEL VALLS
C'est une idée qui est celle de Jean TIROLE, notre prix Nobel d'économie de créer un contrat unique.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais vous avez l'air de trouver que c'est plutôt une bonne idée.

MANUEL VALLS
L'idée est intéressante. Les partenaires sociaux, notamment les syndicats, ne l'ont pas adoptée. Il y a d'autres manières de libérer le marché du travail puisqu'aujourd'hui nous avons malheureusement plusieurs millions de chômeurs, mais ces discussions doivent d'abord avoir lieu au sein des partenaires sociaux.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais quand les partenaires sociaux bloquent, que ça n'avance pas, que vous estimez au contraire qu'il faudrait y aller, est-ce qu'il n'y a pas un moment où il faut passer outre ?

MANUEL VALLS
Mais le dialogue social est la marque de ce quinquennat. Il y a une crise des corps intermédiaires. Je pense aux partis politiques, aux syndicats, aux institutions d'une manière générale, donc nous devons les respecter, les conforter et les partenaires sociaux doivent pouvoir avancer. Il y a actuellement une négociation…

APOLLINE DE MALHERBE
Oui, eux avancer, mais si vous estimez qu'il faut avancer plus vite ?

MANUEL VALLS
Il y a une discussion, une négociation sur le dialogue social, sur la modernisation de ce dialogue social notamment dans les entreprises, c'est-à-dire la représentativité des salariés dans les entreprises. Dans beaucoup d'entreprises, il n'y a pas de représentation des salariés. Puis il y a aussi la question des seuils. Nous pourrions là aussi évoluer dans un sens qui permette là, encore une fois, de libérer les énergies.

APOLLINE DE MALHERBE
Est-ce qu'il faut, oui ou non, réformer l'assurance chômage ?

MANUEL VALLS
Comme je n'ai pas encore terminé ma réponse à votre première question, je veux dire tout simplement : faisons confiance aux partenaires sociaux et puis, on peut être amené à prendre nos responsabilités. Dans la loi sur la croissance et l'activité que présentera Emmanuel MACRON – il en a déjà présenté les grandes orientations – ces questions-là sont bien sûr intégrées, mais moi je fais d'abord confiance aux partenaires sociaux et c'est vrai aussi pour l'assurance chômage. Il y a un rendez-vous en 2016, il y a une clause de revoyure en 2015. Enfin, écoutez, face à la crise que nous connaissons, au niveau de chômage, de citoyens qui sont dans la précarité, il y aurait des sujets tabous ? Il y aurait des totems ? On ne pourrait pas mettre sur la table tous les sujets qui permettent aux meilleures bonnes volontés d'avancer sur ces sujets ? Vous pensez que les Français considèrent qu'on a tout essayé dans le domaine du chômage ? Non, moi je pense le contraire. Donc ce qui marche, ce qui est efficace, ce qui permet de retrouver, qui permet de respecter aussi les gens – personne n'est au chômage par plaisir – ce qui permet encore une fois de libérer les énergies dans ce pays, il faut le faire à condition que ce soit respectueux des valeurs de la République et de la justice sociale.

APOLLINE DE MALHERBE
Les chiffres du chômage tombent demain ; ils seront forcément mauvais.

MANUEL VALLS
Je n'ai pas évidemment ces chiffres mais quand on a une croissance aussi faible, pas seulement en France mais en Europe, il ne faut pas s'attendre à de bonnes nouvelles, bien évidemment.

APOLLINE DE MALHERBE
Je voudrais qu'on réécoute François HOLLANDE, un mot qu'il a dit à propos de vous hier lorsqu'il vous remettait les insignes de Grand Croix du mérite :
MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE FRANÇOIS HOLLANDE
Si vous aimez Clémenceau, c'est parce que je connais bien son parcours, parcours très long, ce qui vous laisse grand espoir, qu'on pensait au moment de la Commune de Paris terminé, non pas comme on le croit à la fin de la Première guerre mondiale, car il a continué à produire, à écrire, jusqu'à la fin de sa vie. Il n'est pas devenu président de la République, mais on peut réussir aussi son existence sans être président de la République.

APOLLINE DE MALHERBE
Qu'est-ce que vous avez ressenti ?

MANUEL VALLS
Une grande émotion parce que quand on a cette responsabilité de Premier ministre et qu'on reçoit évidemment cette décoration, nous le disions qui est habituelle, qui est une tradition, on ressent forcément cette émotion. Et puis, je suis très respectueux des institutions de la Vème République. Elles sont une force, elles permettent la stabilité. Je ne me retrouve pas dans ceux et celles qui proposent de changer nos institutions, le vieux débat du passage à la VIème République, d'enlever des pouvoirs du président de la République, alors que les Français pensent au contraire que c'est la véritable élection qui leur permet de choisir le destin du pays, supprimer le poste de Premier ministre. Il n'y a aucun corporatisme dans cette affaire-là mais enfin…

APOLLINE DE MALHERBE
Vous vous y accrochez forcément !

MANUEL VALLS
Non, non, ce n'est pas cela ! Tout simplement, faisons attention à ces manipulations hasardeuses concernant nos institutions. Je suis donc très respectueux des institutions, du rôle du président, du rôle du Premier ministre. Nous formons un tandem et il faut que ça marche et je crois que ça marche.

APOLLINE DE MALHERBE
Et pourquoi il vous dit : « On peut réussir sa vie sans devenir président de la République » ?

MANUEL VALLS
Mais je crois qu'il a parfaitement raison. Il évoque CLEMENCEAU. CLEMENCEAU n'était pas seulement un homme de controverse. CLEMENCEAU est quelqu'un qui a eu raison tout au long de sa vie, au moment de la Commune pour dénoncer la décolonisation quelques années après, au moment de l'affaire Dreyfus. Alors qu'à gauche beaucoup hésitaient, lui il défendait le Capitaine DREYFUS. Il a été un grand ministre de l'Intérieur, il pensait que l'ordre républicain c'était le meilleur moyen pour répondre à cette demande de justice parce que l'insécurité, le désordre touchent d'abord les plus modestes et les plus fragiles de notre société. Il a été le Père la Victoire, quel beau parcours !

APOLLINE DE MALHERBE
On sait que vous l'admirez.

MANUEL VALLS
Oui, et je ne me situe évidemment pas à son niveau. C'était une autre époque et c'était un de ces géants de l'Histoire, mais c'est quelqu'un qui est forcément une référence.

APOLLINE DE MALHERBE
Mais pourquoi il ironise ? Pourquoi est-ce que le président de la République à ce moment-là ironise auprès de vous avec ça ? On sent bien qu'il ironise quand il dit : « On peut réussir sa vie sans être président ».

MANUEL VALLS
Il rappelle un certain nombre de vérités sur le rôle du président et du Premier ministre. Vous ne trouverez jamais chez moi la moindre distance, la moindre critique, la moindre nuance vis-à-vis du président de la République dont vous connaissez par ailleurs l'humour. C'est une merveilleuse arme de protection.

APOLLINE DE MALHERBE
Donc c'était drôle. Vous avez trouvé cela drôle.

MANUEL VALLS
Oui. Il y avait à la fois ce mélange d'émotion et puis d'humour. C'est dans ces moments-là difficiles de gravité, et avec François HOLLANDE nous prenons tous les jours des décisions difficiles, une cérémonie comme celle-ci permet d'être à la fois dans l'émotion mais aussi dans l'humour et moi, je poursuis ma tâche au service de la France. Encore une fois, c'est un honneur d'être à la tête du gouvernement et de servir. Serviteur du président de la République, c'est un beau mot. Servir non pas le président de la République seulement, servir la France et les Français.

APOLLINE DE MALHERBE
Merci Manuel VALLS d'avoir été notre invité ce matin.

MANUEL VALLS
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 23 octobre 2014

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