Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à l'émission "La preuve par 3" sur Public Sénat le 28 octobre 2014, sur le décès de Rémi Fraisse lors d'une manifestation des opposants au barrage de Sivens, la réforme territoriale et la situation des migrants à Calais. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à l'émission "La preuve par 3" sur Public Sénat le 28 octobre 2014, sur le décès de Rémi Fraisse lors d'une manifestation des opposants au barrage de Sivens, la réforme territoriale et la situation des migrants à Calais.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard.

FRANCE. Ministre de l'intérieur

ti : Michel Grossiord
Le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, est l'invité de « Preuves par 3 », bonsoir Monsieur le Ministre...

Bernard Cazeneuve
Bonsoir.

Michel Grossiord
…et merci d'être avec nous pour ce rendez-vous de Public Sénat avec l'Agence France Presse représentée ce soir par Katell Prigent, en association également avec Dailymotion et bien sûr Perrine Tarneaud, de Public Sénat, sera avec nous à la fin de cette édition. Il est des moments difficiles dans la vie d'un ministre de l'Intérieur particulièrement et douloureusement lorsqu'un manifestant meurt lors d'un moment de tension extrême avec les forces de l'ordre, on a tous à l'esprit la mort de Malik Oussekine en 1986. La compassion manifestée pour la famille de Rémi Fraisse s'accompagne de l'indispensable recherche de vérité à laquelle vous avez décidé d'apporter votre concours bien sûr. Mais vous suspendez l'utilisation des grenades offensives, il s'agit donc d'une bavure ?

Bernard Cazeneuve
Non, il ne s'agit pas d'une bavure, on ne peut pas présenter les choses ainsi. Vous évoquiez tout à l'heure le cas de Malik Oussekine, les deux situations n'ont rien à voir l'une avec l'autre, on sait les circonstances dans lesquelles Malik Oussekine avait été poursuivi, frappé et avait trouvé la mort. Là nous sommes dans un tout autre contexte, nous sommes dans un contexte où au terme de procédures de droit respectées une installation a été autorisée, contestée par un certain nombre de groupes et de manifestants. Cette contestation est légitime dans la République, on peut toujours contester, et le rôle du ministre de l'Intérieur est de faire en sorte lorsqu'il y a des contestations et des manifestations qu'elles puissent se dérouler dans le respect de la sécurité, de l'intégrité physique des manifestants.

Michel Grossiord
Vous dites que la responsabilité du drame incombe aux manifestants ?

Bernard Cazeneuve
Non, je dis qu'il y a eu depuis maintenant plusieurs semaines des violences répétées, il y a eu 56 policiers et gendarmes qui ont été blessés, il y a eu 81 procédures judiciaires ouvertes dont 39 pour des raisons qui tenaient à des violences commises à l'encontre des forces de l'ordre. Je n'ai cessé au cours des dernières semaines alors que le dossier de Sivens n'est pas un dossier géré par le ministère de l'Intérieur, même pas par l'Etat français puisque c'est un dossier dont la maîtrise d'ouvrage est assurée par une collectivité locale, d'appeler…

Michel Grossiord
Le Conseil général du Tarn.

Bernard Cazeneuve
D'appeler au calme et à la responsabilité. Et si une grande partie des manifestants de Sivens y compris du week-end étaient pacifiques, il y avait à l'intérieur des manifestants plusieurs centaines de personnes désireuses d'en découdre avec des cocktails…

Michel Grossiord
Est-ce que c'était le cas de Rémi Fraisse d'après vos informations ?

Bernard Cazeneuve
Les informations qui me sont communiquées est que ce garçon était un garçon pacifique qui n'avait pas ce profil mais l'enquête établira les conditions dans lesquelles les événements se sont produits. Et moi tous les jours dans ma responsabilité de ministre de l'Intérieur depuis des semaines je suis confronté à des violences, je suis confronté à des exactions, ça a été encore le cas à Gaillac, ça a encore été le cas à Nantes, ça a encore été le cas à Albi, avec des forces de l'ordre qui essayent de faire en sorte que des biens et des personnes soient protégées, qui se trouvent exposés…

Michel Grossiord
Est-ce que ce drame néanmoins est un échec de la police pour vous et donc du ministre de l'Intérieur ?

Bernard Cazeneuve
Mais c'est un échec de la société parce qu'il y a trop de violence…

Michel Grossiord
Et de la police et de la gendarmerie.

Bernard Cazeneuve
Mais on l'établira, pourquoi faut-il alors même qu‘une enquête judiciaire est en cours, qu'elle n'a pas fait connaître son verdict, que j'ai…

Michel Grossiord
Parce que le procureur d'Albi néanmoins privilégie la thèse d'un décès dû à une grenade offensive lancée par les gendarmes…

Bernard Cazeneuve
Mais bien entendu que c'est l'hypothèse qu'il privilégie mais on n'est pas au terme de l'enquête, il faut déterminer si cette grenade a été lancée dans le respect des principes qui régissent le code de la sécurité intérieure du droit. Il peut très bien y avoir eu ce drame dans un contexte sans pour autant que de fautes aient été commises. Il faut quand même dans le climat de tension et de violence qui existe non seulement en France mais dans d'autres pays d'Europe, quand on a une parole publique avoir une parole responsable. Et moi je sais qu'il y a tous les jours des policiers et des gendarmes qui exposent leur vie pour assurer la sécurité des Français. Il y a chaque année des policiers, des gendarmes et des pompiers qui perdent leur vie pour assurer la sécurité des Français. J'ai été il y a de cela quelques semaines aux obsèques de Sandrine Mortas dans l'Eure qui a laissé trois enfants et à ce moment-là je n'ai pas entendu beaucoup de déclarations. Donc je souhaite simplement apporter mon soutien aux forces de l'ordre qui font un travail difficile et il est normal que le ministre de l'Intérieur exige que l'engagement des forces de l'ordre se fasse dans le strict respect des règles et du droit républicain, c'est le cas du travail fait par les forces de l'ordre. Il peut y avoir des problèmes, il appartient à la justice de dire quels sont ces problèmes.

Michel Grossiord
D'accord, on verra la suite de l'enquête.

Bernard Cazeneuve
Et par conséquent moi je souhaite que tous ceux qui aujourd'hui accusent, tous ceux qui aujourd'hui s'indignent et s'insurgent veuillent bien attendre parce que j'imagine qu'ils sont soucieux comme moi du respect de l'Etat de droit que la vérité fasse son chemin et qu'on laisse la justice faire ce travail.

Michel Grossiord
Ce n'est pas une bavure des forces de l'ordre, dites-vous, Bernard Cazeneuve. Manuel Valls…

Bernard CAZENEUVE
Je dis simplement, Monsieur Grossiord, qu'il y a une enquête et que je souhaiterais qu'on laisse la justice faire cette enquête. J'ai pris un engagement parce que je partage au plus profond de moi-même précisément parce que je suis ministre de l'Intérieur cette souffrance de la disparition de ce jeune garçon. Comme d'autres élus politiques j'ai des enfants qui ont l'âge de ce jeune garçon qui est mort et par conséquent je suis dans un sentiment de profonde tristesse. Et même si chacun exprime les choses à sa manière selon son tempérament et se manifeste à l'égard de la famille comme il estime devoir le faire, dans ma responsabilité de ministre de l'Intérieur précisément parce que j'ai cette fonction j'ai ressenti cela comme une blessure. Et par conséquent je veux la vérité sur cette affaire pour cette raison-là, cette vérité elle est un devoir moral, elle est un devoir d'Etat, on la doit à la famille et je me battrai heure après heure pour que cette vérité soit possible.

Michel Grossiord
Pour le Front de Gauche, une façon pour le gouvernement, aujourd'hui, d'assumer sa responsabilité, serait que vous quittez vos fonctions. Que répondez-vous au parti de Jean-Luc Mélenchon ?

Bernard Cazeneuve
Il y a toujours des gens qui chassent en meute, qui demandent des têtes avant même que la justice n'ait fait son travail, ce sont souvent d'ailleurs les mêmes qui prétendent porter la République en bandoulière, mais quand on est soucieux des règles de la République, on attend que la justice fasse son œuvre, on ne fait pas des déclarations qui sont de nature à faire pression sur elle, on ne procède pas à des accusations si l'on ne sait pas, et on se renseigne sur les conditions dans lesquelles les faits se sont produits avant d'avoir des propos définitifs. Et par ailleurs, on ne peut pas à la fois tous les jours, par des propos outranciers, par des invectives, créer un climat et s'étonner ensuite des conséquences du climat que l'on crée.

Michel Grossiord
Donc aujourd'hui vous êtes fort de la confiance, qu'a réitérée, d'ailleurs, le Premier ministre à votre endroit ?

Bernard Cazeneuve
Je suis surtout fort de l'exercice que je fais de ma conscience, parce que quand on est dans une responsabilité comme la mienne, on sait les instructions que l'on donne, on sait la déontologie que l'on veut faire prévaloir, on sait la sincérité que l'on met sur le métier, et on ne se laisse pas impressionner par des acteurs qui ne font que la polémique et qui ne font que de la petite politique en ayant assez peu le souci des valeurs et des principes. Moi je suis profondément républicain. J'ai été dans l'opposition pendant des années à l'Assemblée nationale, j'ai eu, comme vous le savez, à mener des enquêtes parlementaires sur des drames qui avaient conduit au décès de ressortissants français, je pense à Karachi, 14…

Michel Grossiord
Karachi, bien sûr.

Bernard Cazeneuve
Mais moi jamais je n'ai mis en accusation tel ou tel adversaire politique, si j'estimais que les faits ne le justifiaient pas. Parce qu'il y a une éthique de l'action publique, il y a une éthique de la responsabilité, et moi je ne suis pas de ceux qui chassent en meute.

Michel Grossiord
D'accord, vous semblez viser, là, certains écologistes, dans vos critiques notamment…

Bernard Cazeneuve
Non.

Michel Grossiord
Ah !

Bernard Cazeneuve
Je ne vise personne en particulier.

Michel Grossiord
Est-ce que vous les estimez, quand même, en partie responsables des violences, comme l'a dit François Fillon ?

Bernard Cazeneuve
Non, Monsieur Grossiord, je comprends que… si vous me permettez 2 secondes. Je ne vise personne en particulier, parce que moi je ne suis pas dans le désir de la polémique, la polémique je la subis, je subis des accusations, j'ai entendu ce matin que l'on disait que j'étais responsable de la mort de ce jeune garçon, et bien entendu vous imaginez ce que cela peut signer lorsque l'on est un ministre de l'Intérieur profondément républicain et attaché à un certain nombre de valeurs, que d'entendre cela, à l'emporte-pièces. Mais moi…

Michel Grossiord
Vous notez que c'est dans les rangs de la gauche que l'on entend cela, à droite, au centre, vous n'avez pas ces critiques.

Bernard Cazeneuve
Peut-être, mais moi, ce que je vous dis simplement ce soir, c'est qu'il n'y a qu'une chose qui m'importe, un, la vérité, deux, la responsabilité, et je ne serai pas, précisément parce que je suis ministre de l'Intérieur, dans un contexte où il y a des tensions, où il y a des violences, de ceux qui font des phrases pour ajouter de la tension à la tension, et attiser des flammes en s'étonnant après qu'il y ait le feu.

Michel Grossiord
Est-ce que vous pensez que la famille de Rémi Fraisse va se sentir renforcée dans sa plainte pour homicide volontaire, au vu des dernières informations, même si vous nous dites que l'enquête n'a pas encore totalement abouti ?

Bernard Cazeneuve
Je vous ai dit que j'estime qu'il n'y a qu'une chose que l'on doit à la famille de Rémi Fraisse, c'est la vérité. La famille de Rémi Fraisse a déposé plainte, elle attend que la vérité soit faite, parce qu'elle est dans une incommensurable et insondable souffrance, dans un grand chagrin, et cette vérité on la doit, et cette plainte permettre aussi, à l'enquête, de se dérouler et d'atteindre son but.

Michel Grossiord
Encore une question. Semble-t-il, le président du département du Tarn va suspendre le projet, c'est une information, en tous les cas de Jean-Vincent Placé, qui a eu donc des confidences, vous considérez effectivement qu'on ne peut plus aujourd'hui construire un barrage sur un cadavre, comme l'a dit Noël MAMERE ?

Bernard Cazeneuve
Moi je ne commente pas des confidences. Il y a eu…

Michel Grossiord
Ça c'est une décision.

Bernard Cazeneuve
Je n'ai pas d'information sur ce sujet, ce que je peux simplement dire c'est que dans le respect des principes républicains il y a le respect du droit, si l'on veut l'apaisement, il faut trouver la paix dans le respect du droit. Ça doit être, au moins, un sujet sur lequel tous les républicains tombent d'accord. Et, dans cette affaire, quoi qu'on pense du projet, on a le droit d'exprimer ce que l'on pense et de manifester contre ce projet si on n'y est pas favorable, toutes les procédures de droit ont été respectées, ensuite il appartient au maître d'ouvrage…

Michel Grossiord
Le département du Tarn donc.

Bernard Cazeneuve
De définir la suite qu'il souhaite donner à ce dossier.

Michel Grossiord
Alors, on va évoquer les collectivités territoriales, qui sont soucieuses de leurs prérogatives, mais aussi de leur survie, dans le cadre de la réforme que Manuel Valls est venu défendre, avec vous, devant les sénateurs. Le Premier ministre affirme qu'il veut tenir compte des propositions du Sénat, mais justement le Sénat a dessiné une carte de 15 et non pas 13 régions, et là vous dites « non » d'emblée.

Bernard Cazeneuve
Non. Il va y avoir un débat, au cours des prochaines heures, auquel je vais participer, puisque c'est moi qui porterait ce texte devant le Sénat. Le débat n'est pas la renonciation de chacun à dire ce qu'il pense. Nous connaissons la position du Sénat, elle a été exprimée au travers des amendements adoptés par la commission spéciale, ces amendements, d'ailleurs, concernant la carte, apportent deux modifications à celle qui avait été adoptée à l'Assemblée nationale, et qui n'était pas la carte du gouvernement, puisque les parlementaires députés avaient eux-mêmes apportés des modifications.

Michel Grossiord
C'est celle-ci qui prévaut alors !

Bernard Cazeneuve
C'est la disjonction de Midi-Pyrénées et de Languedoc-Roussillon, et la disjonction de l'Alsace de la grande région Est. Le gouvernement n'est pas favorable à ces amendements, et il va donc par conséquent l'exprimer, et un débat c'est, bien entendu, d'autant plus riche que chacun exprime sa position, dans le respect de l'autre.

Michel Grossiord
Oui, mais c'est bien aussi d'écouter, de retenir des propositions des camps adverses.

Bernard Cazeneuve
Mais bien entendu. Prenons par exemple le cas de l'Alsace. Les Alsaciens disent il faut absolument que l'Alsace soit reconnue dans son identité, mais moi c'est un discours que je comprends parfaitement, c'est d'ailleurs un très vieux sujet.

Michel Grossiord
Oui, vous l'appelez rappelé lors des questions d'actualité.

Bernard Cazeneuve
Oui, l'histoire Jean-Marie Mayeur appelait ça « la région mémoire », depuis le début du 18ème siècle les intendants du Roi se faisaient rappeler les principes qui devaient régir l'Alsace, c'est un vieux sujet, mais moi je considère qu'il n'y a pas d'antinomie entre le respect de l'identité alsacienne, dont je comprends qu'elle souhaite s'exprimer, qui est une richesse pour notre pays…

Michel Grossiord
Et son élargissement.

Bernard Cazeneuve
Et son élargissement. Et je vais vous dire pourquoi d'ailleurs, je porterai ça au débat tout à l'heure. Strasbourg, comme capitale européenne, a cessé d'être attaquée, au point qu'un certain nombre de parlementaires européens engagent toute une série de démarches pour remettre en cause le statut de Strasbourg comme capitale européenne, et nous Français nous dirions que Strasbourg doit être défendue comme capitale européenne, mais que nous n'aurions pas suffisamment confiance en elle pour en faire la capitale d'une grande région. Cherchez la cohérence.

Michel Grossiord
On verra le poids de cet argument, Bernard Cazeneuve. A l'UMP, en tous les cas, certains évoquent un risque constitutionnel en raison, c'est vrai, du caractère hybride de la réforme, puisqu'elle va faire se juxtaposer plusieurs organisations pour un même territoire, pour un même échelon, là il y aura une métropole, là il y aura encore un département rural, et ailleurs ce seront des intercommunalités. Est-ce que ce n'est pas étrange ?

Bernard Cazeneuve
Non mais, d'abord…

Michel Grossiord
Et, peut-être, anticonstitutionnel ?

Bernard Cazeneuve
Je ne crois pas cela, parce que jamais le principe d'unité et d'indivisibilité de la République n'a reposé sur l'idée qu'il existait aucun droit aux territoires de s'organiser en fonction de ce que sont leurs spécificités, leur configuration. D'ailleurs, en France, toutes les collectivités locales ne sont pas organisées de la même manière, vous n'avez pas les mêmes intercommunalités dans tous les départements de France…

Michel Grossiord
D'accord, c'est un risque que vous écartez.

Bernard Cazeneuve
Entre la grande métropole lyonnaise et puis des départements ruraux où il y a un émiettement des structures intercommunales, on voit bien qu'il y a des réalités, des différences. Le Conseil constitutionnel a toujours veillé à ce que l'on articule diversité et unité de la République.

Michel Grossiord
Alors, il faut parler des départements, parce que là c'est encore flou, on n'a pas très bien compris le nombre de départements ruraux qui vont subsister, sachant que la semaine dernière, à votre place, c'est Gérard Collomb, le sénateur maire de Lyon qui était là, et qui avait trouvé un peu théâtral, finalement, cet accord qui a été obtenu à la suite d'un chantage des Radicaux de gauche, il faut le dire.

Bernard Cazeneuve
Je ne crois pas qu'on puisse dire ça comme ça, parce que la première fois que le Premier ministre s'est exprimé sur la question de la suite qu'il donnerait à l'avenir des départements, il l'a fait à l'Assemblée nationale et au Sénat avant que cet accord n'intervienne, bien avant que cet accord n'intervienne, parce que précisément, vous me posiez la question tout à l'heure de savoir si nous sommes dans l'écoute, nous le sommes, et c'est parce que nous avons entendu un certain nombre d'inquiétudes qui montaient des territoires, et notamment des territoires ruraux, qui craignent la relégation, que nous avons décidé, sur les départements, de prendre une…

Michel Grossiord
Combien donc ?

Bernard Cazeneuve
Il y a une méthode qui a été définie, il y aura trois situations. La première situation c'est celle où il y a des très grandes métropoles dans les départements qui peuvent fusionner avec les conseils départementaux, c'est le cas de ce qui s'est passé à Lyon. Il y a des départements dans lesquels il y a une intercommunalité qui est suffisamment montée en puissance et qui structure suffisamment le territoire.

Michel Grossiord
D'accord, et les départements ruraux, combien ?

Bernard Cazeneuve
Tout cela va se définir dans le débat.

Michel Grossiord
Les élections départementales, c'est au mois de mars, les régionales ce sera en décembre de l'année prochaine, quand on interroge tous les élus, enfin vous les fréquentez, ils annoncent tous une bérézina, ils sont catastrophés à l'avance. Qu'est-ce que vous leur dites pour qu'ils gardent confiance ?

Bernard Cazeneuve
Je leur dis que les seuls combats qu'on perd sont ceux qu'on ne mène pas, et que si la gauche s'employait à valoriser tout ce qu'elle fait, dans l'exercice du gouvernement, dans un contexte extrêmement difficile, pour des raisons qui tiennent à la situation que nous avons trouvée, au climat économique européen, au climat politique global, elle aurait moins…

Michel Grossiord
Rien de votre responsabilité ?

Bernard Cazeneuve
Mais on a toujours une responsabilité en politique, il faut l'assumer. Mais je vais prendre un exemple là. Lorsque la semaine dernière nous décidons de la diminution des prélèvements sur les plus modestes des Français, de 1 milliard d'euros, et que dans le même temps la gauche parle à la gauche, sans se préoccuper de valoriser ce qu'elle fait, pour essayer de faire en sorte qu'il y ait davantage de justice, il ne faut pas, dès lors, s'étonner, qu'il y ait quelques difficultés à mener campagne.

Michel Grossiord
Très bien, vous faites allusion aux frondeurs, à qui vous rappelez que la première tranche de l'impôt sur le revenu va être supprimée.

Bernard Cazeneuve
Non, je fais allusion à…

Michel Grossiord
Pas seulement aux frondeurs, à tout le monde.

Bernard Cazeneuve
Je fais allusion à tous ceux qui, à gauche, font des phrases à destination d'eux-mêmes plutôt que d'avoir un discours à destination des Français.

Michel Grossiord
D'accord. Alors il en sera question tout à l'heure avec Perrine Tarneaud, mais tout de suite c'est Katell Prigent de l'AFP qui va nous rejoindre, Monsieur le ministre de l'Intérieur, on va donc évoquer d'autres dossiers importants dont vous avez la charge. La menace terroriste, bien sûr, et notamment, par ailleurs, Calais, qui craque, on le sait, de partout, au risque d'exploser, Calais qui vous attend et où se sont rendus Samia Dechir et Sébastien Borgeaud.

(…) Reportage.

Michel Grossiord
Bonsoir Katell Prigent.

Katell Prigent
Bonsoir.

Michel Grossiord
Notre journaliste de l'AFP est là pour vous interroger, notamment sur Calais.

Katell Prigent
Première question, avez-vous une réponse à apporter à la maire de Calais qui visiblement en attend une ?

Bernard Cazeneuve
J'ai reçu à deux reprises Madame la maire de Calais, je lui ai apporté une réponse, elle le sait, elle fait un peu de politique, c'est son droit, mais moi je suis en charge de trouver des solutions, qui n'ont pas été trouvées depuis des années d'ailleurs, parce que ça fait des années que ce problème est présent à Calais. Quelle est la réponse que j'ai apportée…

Michel Grossiord
Des solutions que vous réclamiez, d'ailleurs, dans l'opposition.

Bernard Cazeneuve
Mais bien entendu…

Michel Grossiord
Il y a quelques années.

Bernard Cazeneuve
Et c'est d'ailleurs pour ça que comme ministre de l'Intérieur je m'emploie à les mettre en œuvre. Quelles sont les solutions que j'ai proposées à Natacha Bouchart. D'abord je lui ai dit que je souhaitais que tout ceux qui relèvent de l'asile en France, le demandent à Calais, plutôt que d'essayer de passer dans des conditions périlleuses en Grande-Bretagne, et par conséquent elle sait, puisque je le lui ai dit, que j'ai renforcé les moyens de l'administration en charge de l'asile, sur place, pour convaincre les migrants de demander l'asile en France et de sortir des griffes des acteurs de l'immigration irrégulière. Premièrement. Deuxièmement, je lui ai indiqué que j'allais poursuivre les retours à la frontière pour ceux qui relèvent de l'immigration irrégulière, parce qu'on ne peut pas faire autrement. Troisièmement, je lui ai indiqué que j'étais tout à fait d'accord pour qu'on mette en place un accueil de jour pour faire en sorte que les migrants ne soient pas confrontés à la faim, au froid, à des problèmes sanitaires, ce qui jusqu'à présent n'avait pas été fait, notamment par les gouvernements que soutenait Madame Bouchart, et qui survolaient Calais, qu'ils appelaient « la jungle », en hélicoptère, ce n'est pas ce que je…

Katell Prigent
Ce qu'attend Madame Bouchart c'est une date, sur cet accueil.

Bernard Cazeneuve
Oui, mais enfin, la date, elle sait très bien qu'elle a un accord, elle sait très bien que j'ai donné mon accord sur ce site, elle sait très bien qu'il y a des réunions interministérielles qui se sont tenues cette semaine, à l'occasion desquelles nous avons débloqué des financements, et elle sait parfaitement que je me déplacerai à Calais dans les prochains jours…

Michel Grossiord
Dans les prochains jours ?

Bernard Cazeneuve
Oui, dans les prochains jours, dans le courant du mois de novembre. Moi je n'ai pas souhaité aller à Calais pour faire du spectacle et faire des déclarations…

Katell Prigent
Vous faites allusion à Marine Le Pen qui était, la semaine dernière, présente sur place.

Bernard Cazeneuve
Marine Le Pen ou d'autres, encore une fois, qui ont survolé Calais en hélicoptère en faisant des grandes déclarations, en disant qu'ils avaient tout réglé, sans n'avoir apporté aucune solution. J'irai à Calais pour mettre en œuvre concrètement les dispositifs sur lesquels je me suis mobilisé, pour lesquels l'Etat a décidé de mettre en œuvre des financements, d'abord pour rencontrer les forces de police. Les 100 policiers supplémentaires que j'ai alloués à Calais pour faire face à la situation, resteront à Calais aussi longtemps que la situation sera celle-ci, contrairement à ce que je viens d'entendre. Deuxièmement, j'irai aussi pour constater le dispositif de sécurisation du port, pour lequel j'ai négocié avec les Britanniques, au cours des dernières semaines, un dispositif de financement qui les engage, c'était quand même plus malin que de dénoncer les Accords du Touquet sans contrepartie. Troisièmement, j'irai aussi pour indiquer quels sont les moyens que l'Etat mobilise pour assurer le fonctionnement de cet accueil de jour, j'irai aussi pour expliquer les moyens que nous mobilisons, et je rencontrerai les acteurs de l'OFPRA, pour faire en sorte que les migrants demandent l'asile à Calais. Moi je ne suis pas…

Michel Grossiord
Alors il faudra aussi…

Bernard Cazeneuve
Pardonnez-moi, je termine sur ce point. Moi je ne suis pas un ministre de l'Intérieur qui fait des phrases tous les jours, sans apporter de solution, il y en a eu, ils s'étonnent d'ailleurs que je fasse moins de phrases qu'eux, mais moi ce que j'essaie c'est de faire en sorte qu'il y ait des solutions concrètes. Et j'y ai travaillé au plan européen, à travers la tournée de cet été qui a abouti à des décisions du Conseil européen, qui reprennent très exactement les propositions que j'avais faites pendant l'été, qui avaient été validées par toutes les capitales européennes, on pourrait en parler, je l'ai fait en mobilisant les Britanniques à travers ce plan de 15 millions d'euros, pour qu'il y ait des solutions humanitaires et de sécurité du port à Calais, et je l'ai fait en prenant mes responsabilités, comme ministre de l'Intérieur, pour qu'il y ait une solution aussi française à Calais.

Katell Prigent
Pourquoi ne faire qu'un accueil de jour, pourquoi pas un accueil jour et nuit ?

Bernard Cazeneuve
Parce que l'accueil de nuit est un accueil qui relève du plan grand froid, qui mobilise d'autres ministères que le mien, et sur ce sujet, aussi, l'Etat prendra ses responsabilités, et je veux éviter…

Michel Grossiord
Ça veut dire que vous ne considérez pas ces migrants comme des réfugiés donc, mais comme des clandestins.

Bernard Cazeneuve
Mais, pas du tout, puisque je viens de vous dire que ces migrants, qui relèvent de l'asile en France, je souhaitais qu'on leur propose l'asile, et en leur proposant…

Katell Prigent
Vous avez un pourcentage de migrants susceptibles de demander l'asile en France sur les 1400, 1500 migrants ?

Bernard Cazeneuve
Ils constituent, à Calais, une majorité, mais pour l'instant sur cette démarche je n'ai pu obtenir un accord que de 100 migrants, parce que ces migrants sont entre les mains des passeurs, c'est-à-dire des acteurs des filières de l'immigration irrégulière. J'en profite d'ailleurs pour dire à Madame Le Pen qui est allée faire tout un sketch à Calais sur le thème « le gouvernement est mou et ne réagit pas contre les filières de l'immigration irrégulière », que le nombre de filières de l'immigration irrégulière que nous avons démantelées en 2014 est de 30% supérieur à ce qui avait été fait en 2013, et en 2013 c'était 30% supérieur de ce qui avait été fait en 2012, c'est pus de 200 filières de l'immigration irrégulière en 2014 que nous avons démantelées.

Katell Prigent
Est-ce que cette augmentation aussi de démantèlement de filières n'est pas aussi proportionnelle à l'augmentation de migrants allant sur Calais ?

Bernard Cazeneuve
Non, mais il y a aujourd'hui, il faut le savoir, il faut que tout le monde le comprenne, des filières organisées du crime au plan mondial, qui sont de véritables acteurs de la traite des êtres humains.

Michel Grossiord
Qui profitent de Schengen passoir.

Bernard Cazeneuve
Mais pas du tout. Ce qui s'est passé, là aussi je vais répondre, ce qui s'est passé depuis des mois, c'est quoi ? ce sont des acteurs de l'immigration irrégulière qui sont, encore une fois, de véritables criminels, qui face à des hommes et des femmes désespérés en Afrique du Nord, leur ont dit « prenez des embarcations de fortune », en prélevant sur ces personnes un véritable impôt sur la mort, les ont mis de plus en plus nombreux, sur des embarcations de plus en plus frêles, sous prétexte qu'il y avait une opération italienne, qui s'appelait « Mare Nostrum », qui est une opération de sauvetage en mer, moyennant quoi cette opération a sauvé plus de vies, mais à la fin il y avait plus de morts. Et ces acteurs de l'immigration irrégulière ils sont en Afrique du Nord, en lien avec d'autres filières du crime organisé, ils sont en Italie et en Europe, et parfois dans nos gares, et ils sont aussi à Calais, ils sont aussi en Grande-Bretagne, et je suis résolu à démanteler ces filières. Et comment est-ce qu'on le fait ? j'ai demandé aux Britanniques d'agir en liaison avec nos polices et nos services, à Londres, comme à Calais, et nous agissons ensemble pour que ces filières soient démantelées aussi sur le pays de destination, nous agissons avec les pays de la bande sahélo-saharienne pour démanteler ces filières, je me suis rendu en Mauritanie il y a cela peu de temps, pour arrêter avec les pays de l'Afrique du Nord des dispositifs de coopération qui permettent ce démantèlement, et nous le faisons dans nos gares, dans nos aéroports, j'ai par exemple récemment fait une visite à la gare du Nord pour constater avec les effectifs de la Police nationale l'importance du travail de démantèlement des filières de l'immigration irrégulière qui a été effectué. Donc, lorsque Madame Le Pen dit « il y a un laxisme gouvernemental sur les filières de l'immigration irrégulière », c'est un bobard.

Katell Prigent
Est-ce que justement, sur cette migration plus globale en Europe, il faudrait revoir Schengen, sans parler forcément… ?

Bernard Cazeneuve
Mais là aussi, sur la question de Schengen, le problème n'est pas de savoir si…

Michel Grossiord
On suspend notre appartenance à cet espace ?

Bernard Cazeneuve
Prenons le sujet sérieusement, 2 secondes. La question de Schengen n'est pas tant le texte du code Schengen lui-même que les conditions de son application. Si on supprime d'abord l'idée que les migrants viennent parce qu'il y a Schengen…

Katell Prigent
Sans forcément supprimer, juste réformer Schengen.

Bernard Cazeneuve
D'accord, je voudrais m'expliquer. D'abord, cette idée que les migrants viennent en nombre en Europe parce qu'il y a Schengen, est tout simplement stupide, il n'y a pas un migrant qui a lu le code Schengen, qui est tombé amoureux du code Schengen et qui s'est dit je viens en Europe parce qu'il y a Schengen, non. Ils viennent en Europe, comme partout d'ailleurs dans le monde, parce qu'ils sont persécutés. A chaque fois que vous avez des Etats qui torturent, qui exécutent, qui décapitent, ou des groupes terroristes, vous avez des personnes qui prennent le chemin de l'exode parce qu'elles sont persécutées, c'est vieux comme l'histoire de l'Humanité. Et ce n'est pas parce que vous décidez, à un moment donné, de faire des contrôles partout aux frontières, que vous allez empêcher ces mouvements de populations. Et par ailleurs, la France est une terre d'asile, pour tous ceux qui sont persécutés, et je n'ai pas entendu, d'ailleurs, que quiconque proposait de remettre cela en cause. En revanche, Schengen est mal appliqué. Je vais prendre un exemple très concret. Aujourd'hui ce qu'il faut c'est appliquer les rgles de Schengen en Italie, à l'arrivée des migrants en Italie, c'est-à-dire prendre les empruntes digitales, les inscrire dans la banque Eurodac pour permettre les processus de…

Michel Grossiord
Donc des choses qui peuvent être améliorées.

Bernard Cazeneuve
Et avoir une politique européenne de l'asile. Donc la question ce n'est pas de faire Schengen 2, comme certains le proposent, ou de remettre en cause Schengen, c'est de faire en sorte que les règles de Schengen soient appliquées, et que lorsqu'il y a des améliorations à apporter, elles soient modifiées. Je prends un autre exemple dans la lutte contre le terrorisme, moi je serai assez favorable...

Michel Grossiord
Justement, on voulait en parler du terrorisme.

Bernard Cazeneuve
A ce qu'on modifie un certain nombre de dispositions du code Schengen pour pouvoir faire sur un certain nombre de vols en provenance de pays qui peuvent poser problème, des contrôles plus systématiques, y compris de nos ressortissants, mais ça on peut le faire par une modification du code Schengen, et Schengen, face au terrorisme, c'est un plus considérable, parce que si demain je n'ai plus Schengen, je n'ai plus le système d'informations Schengen, je ne sais plus, je n'ai plus aucune information des pays dans lesquels transitent les terroristes, il n'y a plus de banques de données qui nous permettent de travailler ensemble.

Michel Grossiord
Donc Schengen, si décrié, est un allié dans la lutte contre le terrorisme.

Bernard Cazeneuve
Schengen est une solution. Je vais vous dire pourquoi, je vais prendre des exemples très concrets. Lorsque vous avez un terroriste qui est parti de France, qui est parti de France en partant à partir d'un autre aéroport, parce qu'il avait peur d'être contrôlé en France, le système d'informations Schengen me permet immédiatement, y compris l'inscription au fichier des personnes recherchées, demain le PNR européen, de savoir que cette personne est partie d'ailleurs.

Katell Prigent
Justement, des jihadistes qui partaient de France pour aller faire le Jihad, vous aviez dit il y en avait 930, le Premier ministre a parlé de plus de 1000, est-ce que vous avez de nouveaux chiffres ?

Bernard Cazeneuve
Non, le chiffre le plus récent c'est effectivement plus de 1000, le nombre de ceux qui sont concernés par ces activités terroristes a augmenté de 82% depuis le début de l'année 2014, et c'est un phénomène que connaissent la plupart des pays de l'Union européenne, pour des raisons qui tiennent à l'efficacité…

Katell Prigent
Avec toujours 87 départements concernés, une diversité.

Bernard Cazeneuve
Bien entendu, et donc la volonté qui est la nôtre c'est de faire en sorte que l'on puisse stopper ces départs, parce que ceux qui partent fréquentent les décapitations, les exécutions en nombre, et reviennent animés par le seul instinct de la violence, et donc ça il faut y mettre fin.

Michel Grossiord
Justement, dernière question Katell.

Katell Prigent
Est-ce qu'ils reviennent refaire un Jihad en France, est-ce qu'il y a cette probabilité, est-ce qu'il y a un niveau du danger qui… ?

Bernard Cazeneuve
Pas tous, mais un certain nombre oui, parce que quand ils ont, encore une fois, rencontré la violence et rien d'autre, et qu'ils reviennent animés par le seul instinct de la violence et de la haine, effectivement ils peuvent commettre ces actes, et encore une fois, si nous prenons 100% de précautions, sur ce sujet comme sur d'autres, dont on parlait au début de l'émission, il peut y avoir, à un moment donné, malgré tout, des risques qui se présentent.

Michel Grossiord
Justement, d'un mot…

Bernard Cazeneuve
Et donc il faut être vigilant.

Michel Grossiord
D'un mot, comment est-ce que vous évaluez, comment est-ce que vous qualifiez le danger terroriste aujourd'hui, en France ?

Bernard Cazeneuve
Je le qualifie de sérieux, et c'est la raison pour laquelle nous sommes dans une vigilance maximale, et c'est la raison pour laquelle j'ai voulu que nous adoptions des dispositions législatives qui permettent la protection des Français dans le respect rigoureux des libertés publiques.

Michel Grossiord
D'accord, qui ont reçu un aval assez général, droite, gauche, centre, notamment au Sénat et à l'Assemblée nationale. Merci beaucoup Katell.

Katell Prigent
Merci.

Michel Grossiord
Donc Perrine Tarneaud arrive maintenant pour évoquer le climat politique, avec bien sûr le bras de fer sur la ligne que doit suivre le gouvernement.

(…) Reportage.

Michel Grossiord
Alors sans doute pas vous Bernard Cazeneuve, mais vous allez répondre maintenant aux questions de Perrine Tarneaud, bonsoir Perrine.

Perrine Tarneaud
Bonsoir Michel, bonsoir Bernard Cazeneuve.

Bernard Cazeneuve
Bonsoir.

Perrine Tarneaud
Sur la division d'abord au sein du Parti socialiste, dernier vote en date c'était mardi à l'Assemblée nationale, 34 députés socialistes qui se sont abstenus sur le budget de la Sécurité sociale, alors, certes, 5 de moins que la dernière fois, mais dans ces abstentionnistes on retrouve Benoît Hamon, Aurélie Filippetti, vos anciens collègues du gouvernement. Que leur répondez-vous ?

Bernard Cazeneuve
Mais moi je suis avant tout soucieux de valoriser ce que nous faisons, et je pense qu'il est préférable de regarder les actes plutôt que de camper systématiquement dans des postures. Qu'est-ce que nous avons fait depuis que nous sommes au gouvernement, et je le dis notamment à mes anciens collègues qui prétendent, en tous les cas souhaitent camper à la gauche du Parti socialiste, nous avons décidé de remettre l'Education nationale, qui avait été considérablement affaiblie, en situation de former dans de bonnes conditions les jeunes générations, nous avons créé 60.000 postes. D'ailleurs, Benoît Hamon le sait très bien, qui s'était réjouis de ces décisions, lorsqu'il était, il y a encore 6 semaines, ministre de l'Education nationale, et avait préparé une remarquable rentrée scolaire. Nous avons décidé de mettre en place un plan pauvreté de 2,5 milliards d'euros pour les plus pauvres de nos concitoyens. Nous avons décidé, là où il y avait une justice et une politique de sécurité à la peine, de recréer des postes, et non seulement des postes, mais de donner des moyens à la justice, et à la police, et à la gendarmerie, pour qu'elles puissent accomplir leurs missions régaliennes dans de bonnes conditions.

Perrine Tarneaud
Mais tout ça ils le savent vos anciens collègues du gouvernement.

Bernard Cazeneuve
Oui, mais je me permets de leur rappeler, parce que c'est ça la politique que nous conduisons.

Perrine Tarneaud
Donc ils sont dans quoi, dans une stratégie de suicide collectif ?

Bernard Cazeneuve
Vous leur poserez la question, moi vous me demandez de leur répondre, donc je le fais bien volontiers, et je leur réponds en leur disant voilà ce que nous faisons. Et pour ce qui concerne mon département ministériel, et mon prédécesseur s'était mobilisé pour cela, et j'ai repris ces sujets en les mettant sur les métiers pour qu'ils se transcrivent en textes de lois, on met en place une politique de l'asile qui doit permettre de réduire le temps de traitement des dossiers des demandeurs d'asile de 24 à 9 mois, on crée des postes au sein de l'OFPRA pour que le traitement des demandeurs d'asile soit digne de ce nom, on reconnaît davantage leurs droits…

Perrine Tarneaud
Donc vous conduisez une politique de gauche, c'est ce que vous leur dites.

Bernard Cazeneuve
On crée plusieurs milliers de places supplémentaires en centres d'accueil pour demandeurs d'asile, mais tout ça, je le dis à toute la gauche, plutôt que de passer son temps à…

Michel Grossiord
Mais le bilan ce n'est pas que ça.

Bernard Cazeneuve
Oui, mais enfin, le bilan c'est ce que nous faisons.

Perrine Tarneaud
Il y en a au gouvernement qui reconnaissent un échec, notamment sur le chômage, je parle de François Rebsamen.

Bernard Cazeneuve
Oui, mais il y a une situation…

Michel Grossiord
Absence de croissance.

Bernard Cazeneuve
Attendez. Un, vous me posez la question de savoir si nous sommes un gouvernement de gauche ou pas, et si nous avons des raisons d'être fiers de ce que nous faisons ou pas, je vous réponds. Je vous réponds voilà ce que nous faisons. Et vous me demandez ce que je pense…

Michel Grossiord
Non, mais les ministres démissionnaires, ou qui ont été débarqués, critiquent le bilan.

Bernard Cazeneuve
Ce que je pense du positionnement des ministres démissionnaires, donc je leur dis sincèrement, voilà ce que nous faisons, et voilà ce que nous avons fait ensemble aussi, lorsque vous étiez au gouvernement, et visiblement fiers de ce que vous faisiez. Donc je réponds cela. Ensuite, il y a un deuxième paquet de questions qui concernent la politique et sociale.

Perrine Tarneaud
On y vient, exactement.

Bernard Cazeneuve
Et sur la politique économique et sociale, vous avez effectivement une situation dans laquelle il y a du chômage, du chômage qui est un véritable cancer pour la société française, qui est un sujet…

Perrine Tarneaud
Et puis avec un aveu d'échec, quand même, du ministre chargé du travail, François Rebsamen.

Bernard Cazeneuve
Mais la lutte contre le chômage, dans une Europe qui ne connaît pas de croissance, et vous avez vu que même l'Allemagne, que l'on a l'habitude de présenter comme le très bon élève de l'économie européenne, est aujourd'hui dans une situation de croissance zéro.

Perrine Tarneaud
Alors que François Rebsamen annonce finalement d'autres échecs, par exemple sur… pas de reprise.

Bernard Cazeneuve
Mais, nous menons un combat au sein de l'Union européenne, pour faire en sorte que la politique de l'Union européenne soit réorientée, et plus la France sera forte en Europe, c'est-à-dire plus elle aura fait son devoir de rétablissement de ses comptes publics, et fait les réformes d'une part, et d'autre part plus le président de la République sera fort d'une majorité, qui veut avec lui la réorientation de l'Union européenne, plus nous serons en situation d'accélérer le calendrier de cette réorientation. Donc tous ceux qui tapent du poing sur la table, et je suis d'ailleurs pas loin de les soutenir, pour dire l'Europe doit emprunter un autre chemin, et qui souhaitent que le président de la République réussisse cette réorientation, seraient bien inspirés de l'aider à la réussir.

Michel Grossiord
Ah bon, vous pouvez soutenir, quand même, certains des frondeurs en tapant du poing sur la table ?

Bernard Cazeneuve
Mais je ne dis pas que je soutiens certains…

Michel Grossiord
Si, vous dites…

Bernard Cazeneuve
Ce n'est pas ce que je viens de dire, je viens de dire que…

Michel Grossiord
Sur la réorientation de l'Europe…

Bernard Cazeneuve
Mais, pourquoi le président de la république, quand il demande la réorientation de l'Europe, pour davantage de croissance, n'est-il pas socialiste ? lorsque nous souhaitons que l'Union européenne s'engage vers une grande politique d'investissements publics qui permettent à l'économie européenne de se doter des atouts de sa compétitivité, n'est-on pas déterminé et de gauche ? et lorsqu'un certain nombre de socialistes demandent à ce que cela aille plus vite, ce que l'on peut comprendre, je leur dis simplement qu'ils seraient mieux inspirés, s'ils veuillent que les choses aillent plus vite, de soutenir davantage le président de la république dans son chemin.

Michel Grossiord
De revenir au bercail.

Perrine Tarneaud
Alors, Bernard Cazeneuve, puisque vous avez été ministre du Budget, on peut saluer peut-être aujourd'hui la performance de Bercy puisque sans économies nouvelles le gouvernement vient de décrocher l'approbation de la Commission européenne, Paris n'a pas à re-revoir sa copie. Est-ce qu'il y a un magicien à Bercy ?

Bernard Cazeneuve
Il n'y a pas de magicien à Bercy, à Bercy il y a une rigueur et une exigence.

Michel Grossiord
Ce serait bien peut-être.

Bernard Cazeneuve
Non, ce ne serait pas bien, parce que ce n'est pas avec de la magie qu'on résout les problèmes d'un pays, c'est avec de la détermination, de la rigueur, de la vérité. Nous avons engagé une politique d'économies budgétaires, cette politique d'économies budgétaires nous l'avons engagée parce que c'est la condition du rétablissement de nos comptes. Je voudrais donner trois chiffres qui montrent l'effort qui a été accompli, et qui sont trois chiffres que je présente à l'opposition. Lorsque nous sommes arrivés en situation de responsabilités, l'augmentation de la dépense publique était de 1,7%, en période 2007/ 2012. Monsieur Sarkozy, qui prétend revenir pour régler tous les problèmes de la France, et notamment la question de ces déficits de la dépense publique, a augmenté la dépense publique de 170 milliards d'euros lorsqu'il était président de la République, c'est ça la réalité. Le budget que j'ai présenté en 2014, c'était 0,9, c'est-à-dire une division par 2 du rythme d'augmentation de la dépense publique, et cette année on est à 0,2. Donc, l'Europe voit bien qu'il y a un effort de maîtrise de la dépense publique, elle voit l'exécution de nos budgets, et elle voit par conséquent que nous nous exécutons nos objectifs, et que si les déficits ne diminuent pas, ce n'est pas parce que nous ne maîtrisons pas la dépense, c'est parce qu'il n'y a pas de croissance. Et l'Europe commence à se rendre compte, aussi, que le fait qu'il n'y ait pas de croissance pose des problèmes à un certain nombre de pays de l'Union européenne, et l'Europe c'est ça, à condition d'être fort dans l'Europe, d'être déterminé, d'être capable de faire entendre sa voix.

Perrine Tarneaud
Dans ce contexte est-ce qu'il reste des marges de manœuvre pour François Hollande, pour rebondir ?

Michel Grossiord
Et réformer.

Bernard Cazeneuve
Mais, la marge de manœuvre…

Perrine Tarneaud
Puisque Bruxelles continue à nous réclamer des réformes de structure.

Bernard Cazeneuve
Mais, d'abord, les réformes de structure nous les faisons pour nous-mêmes, nous ne les faisons pas parce que Bruxelles nous les réclame, nous les faisons parce que nous sommes la France, que nous avons un rôle particulier à jouer au sein de l'Union européenne, que l'Union européenne ne peut pas avancer s'il n'y a pas un moteur franco-allemand qui fonctionne. Ça ne veut pas dire d'ailleurs que notre attachement au moteur franco-allemand, la volonté que nous avons de redresser nos comptes, doit nous conduire à capituler face à une Europe qui ne va pas assez vite et assez loin, sur les politiques de croissance, sur les politiques d'investissements, donc nous menons tous ces combats à la fois, et ces combats il faut les mener avec détermination, mais aussi avec crédibilité.

Perrine Tarneaud
Mais on dit que l'Elysée cherche des idées et que Jean-Pierre Jouyet aurait adressé à tous les ministres un appel à projet, qu'est-ce que vous, vous lui avez proposé ?

Bernard Cazeneuve
Mais nous cherchons des idées en permanence, parce que ce n'est pas parce que nous gérons un pays, avec la volonté de bien le gérer, qu'il est tout d'un coup interdit de réfléchir, d'imaginer et de proposer. Donc moi je lui ai proposé d'engager le pays dans une grande réforme de l'Administration territoriale de l'Etat, nous en avons besoin pour la proximité, et nous en avons besoins pour l'efficacité de l'Etat.

Perrine Tarneaud
Deux dernières questions pour finir. 2017, Michel Rocard qui déconseille à François Hollande de se représenter. Est-ce qu'il parle d'évidence, Michel Rocard, au vu de la cote de popularité du chef de l'Etat ?

Bernard Cazeneuve
C'est une décision qui appartient au président de la République. Moi je vois un président de la République qui est tous les jours sur le métier, qui a une profonde conscience de ce qu'est la situation du pays, et qui aime profondément son pays, et les Français, et qui prend des risques, et ne manque pas de courage. Et la vérité, un jour, finit toujours par apparaître. Vous savez, François Mitterrand m'avait dit dans les années 94, lorsque je me suis engagé en politique, « sachez une chose, c'est qu'en politique on apparaît à la fin toujours pour ce qu'on est, même quand il y a des bourrasques, même quand on prend des paquets de mer. »

Perrine Tarneaud
Même quand on prend des seaux de pluie.

Bernard Cazeneuve
Mais bien sûr, « et à la fin les choses finissent par apparaître pour ce qu'elles sont. »

Perrine Tarneaud
François Bayrou, il juge la dissolution inévitable, que lui répondez-vous ?

Bernard Cazeneuve
Je réponds à François Bayrou que j'aime bien, et avec lequel…

Perrine Tarneaud
Avec lequel vous auriez aimé travailler, comme Manuel Valls ?

Bernard Cazeneuve
En tous les cas c'est un homme de qualité, moi je ne suis pas dans l'invective…

Michel Grossiord
Et qui aurait toute sa place dans la maison des progressistes définie par Manuel Valls.

Bernard Cazeneuve
Je vous ai dit que c'est un homme de qualité, je ne vous ai pas dit autre chose, donc je vous laisse libre de vos extrapolations.

Perrine Tarneaud
Et que lui répondez-vous ?

Bernard Cazeneuve
Je réponds à François Bayrou, et vous allez voir que la qualité que je lui reconnais n'est pas nécessairement un accord avec lui, qu'il a tort de spéculer, parce que la démocratie ce n'est pas une spéculation permanente, il y a une majorité, cette majorité elle a été élue démocratiquement, comme le président de la République l'a été, et ce ne sont pas les sondages qui peuvent se superposer ou se substituer aux élections en permanence, parce que sinon, il y a une élection par jour, puisqu'il y a au moins un sondage par jour.

Michel Grossiord
D'accord, donc voilà, le chef de l'Etat reste le maître des horloges. Dernière question Perrine.

Perrine Tarneaud
Un tout petit mot, très rapidement, il reste 10 secondes…

Bernard Cazeneuve
Ce n'est pas le chef de l'Etat reste le maître des horloges, c'est qu'il y a des principes démocratiques et républicains, et quand on a été élu pour la durée d'un mandat, il peut toujours y avoir des gens qui spéculent sur la démocratie, en proposant des dissolutions et des élections tous les jours, je pense que ce n'est pas une bonne manière de rendre service à la démocratie et à la République.

Michel Grossiord
Fort bien.

Perrine Tarneaud
Eh bien écoutez, merci Bernard Cazeneuve.

Michel Grossiord
Merci d'avoir été avec nous.

Bernard Cazeneuve
Merci à vous.

Michel Grossiord
Merci Perrine, bonsoir à tous, et la semaine prochaine notre invité sera Gérard Larcher, le président du Sénat. Bonsoir à tous et à très vite.


source http://www.interieur.gouv.fr le 30 octobre 2014

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