Interview de M. Manuel Valls, Premier ministre, à Europe 1 le 23 décembre 2014, sur les enquêtes concernant les faits divers de Joué-les-Tours, Dijon et Nantes, la mobilisation des forces de l'ordre à la veille des fêtes de fin d'année et le malaise des professions de santé. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Manuel Valls, Premier ministre, à Europe 1 le 23 décembre 2014, sur les enquêtes concernant les faits divers de Joué-les-Tours, Dijon et Nantes, la mobilisation des forces de l'ordre à la veille des fêtes de fin d'année et le malaise des professions de santé.

Personnalité, fonction : VALLS Manuel, SWITEK Maxime.

FRANCE. Premier ministre;

ti : MAXIME SWITEK
Bonjour Monsieur le Premier ministre.

MANUEL VALLS
Bonjour.

MAXIME SWITEK
Merci d'avoir accepté notre invitation ce matin sur EUROPE 1. Je précise qu'Antonin ANDRE, le chef du service politique d'EUROPE 1, est en studio à mes côtés, pour mener cette interview. Mais je vous pose la première question, on va revenir évidemment sur ce qui s'est passé hier soir, à Nantes. Que savez-vous ce matin, Manuel VALLS, du profil, et surtout des motivations de l'homme qui a foncé dans la foule hier soir, à Nantes ?

MANUEL VALLS
Nous savons d'abord que, en effet, un conducteur d'un véhicule a percuté volontairement des piétons hier sur le marché de Noël de la ville, et il s'est donné treize coups de couteau, après être descendu du véhicule. Nous savons qu'il y a dix personnes blessées, dont quatre graves, et dont deux ont un pronostic vital qui est engagé. Donc ma première pensée va d'abord à ces victimes, et j'imagine la crainte, la peur, la douleur des proches. Il faut maintenant laisser à la police le soin de mener l'enquête sous l'autorité de la justice pour en savoir plus.

MAXIME SWITEK
Mais est-ce que vous avez déjà des premières précisions sur les motivations de cet homme ? Est-ce qu'il y a le moindre caractère terroriste dans cette affaire ?

MANUEL VALLS
Non, le procureur de Nantes, la procureure de Nantes n'a évidemment pas du tout confirmé ces éléments-là, mais revenons d'une manière générale à ce que nous vivons aujourd'hui dans notre pays, Joué-Lès-Tours, samedi après-midi, Dijon, dimanche soir, Nantes hier soir. Ce sont, chacun dans leur singularité, des événements graves et préoccupants. Et même s'il n'y a pas un lien entre ces événements, je peux comprendre, et je comprends la préoccupation de nos concitoyens face à ces images choquantes, à la douleur des victimes ; certains – je l'ai dit – sont grièvement blessés, d'autres plus légèrement, mais choqués. Des inquiétudes vives et légitimes se manifestent. Et face à ces événements, il appartient au gouvernement de faire preuve de solidarité d'abord à l'égard de ceux qui ont été choqués, de ceux qui ont été victimes de ces faits, de vigilance, et puis, il faut, bien sûr, agir, et c'est ce que je ferai en fin de matinée en réunissant plusieurs membres du gouvernement, dont bien sûr le ministre de l'Intérieur, qui, à chaque fois, s'est rendu sur place.

ANTONIN ANDRE
Sur ces trois drames, Monsieur le Premier ministre, un seul aujourd'hui a provoqué la saisie du Parquet antiterroriste, celui de Joué-Lès-Tours, il faut distinguer ces trois événements ? C'est important ?

MANUEL VALLS
Oui, dans les moments de crise, et face à ces événements, il faut toujours agir avec maîtrise, discernement et sang-froid, ce sont les mots que j'ai utilisés hier, parce que dans les moments difficiles, la France a besoin, bien sûr, de rassemblement et d'unité nationale, nous faisons face à une menace terroriste, et en même temps, il faut distinguer chaque événement, sans rien minimiser, mais il faut laisser agir la justice pour en savoir plus, et ne jamais se précipiter pour qualifier tel ou tel acte ou tel ou tel événement.

ANTONIN ANDRE
On est en période de fêtes, Monsieur le Premier ministre, les gens se massent aux abords des grands magasins, certains aux marchés de Noël, comme c'était le cas hier, à Nantes, est-ce que vous appelez nos concitoyens à limiter leurs déplacements, notamment dans les lieux d'attroupement ?

MANUEL VALLS
Non, la meilleure réponse face aux menaces, face aux peurs, face aux événements que nous venons de connaître, c'est le sang-froid, c'est bien sûr la vigilance, c'est la protection que nous devons aux Français, et c'est la mobilisation des forces de l'ordre qui doit le permettre, mais dans une grande démocratie, comme la nôtre, avec un peuple qui est mûr, la meilleure réponse, c'est de continuer à vivre tranquillement, avec, bien sûr, la nécessaire vigilance, mais de continuer à vivre surtout dans cette période.

MAXIME SWITEK
Tout à l'heure, vous allez tenir une réunion à Matignon, vous l'avez dit, est-ce que de nouvelles consignes, de nouvelles mesures, de nouveaux déploiements de forces de l'ordre sont prévus sur notamment cette semaine qui va entre Noël et le 31, qui est une semaine sensible par nature ?

MANUEL VALLS
Mais c'est déjà le cas, et vous le savez, dans ces moments de fêtes, d'ailleurs, depuis plusieurs semaines, les forces de l'ordre sont mobilisées dans le cadre du plan antivol à main armée, qui existe depuis plusieurs années, au moment des fêtes, sur les lieux de rassemblement, sur les gares, les grands aéroports, vous avez aussi, bien sûr, une présence des forces de l'ordre dans le cadre du plan Vigipirate renforcé…

MAXIME SWITEK
Les événements de ces derniers jours n'appellent pas à un renforcement supplémentaire ou des moyens supplémentaires ?

MANUEL VALLS
Si je réunis les membres du gouvernement tout à l'heure, c'est précisément pour faire un point de la situation, prendre les mesures nécessaires si elles s'imposent, en tout cas, bien évidemment, les forces de l'ordre, policiers, gendarmes, policiers municipaux aussi, sapeurs pompiers, parce qu'il y a eu des victimes, et ce sont les forces de la sécurité civile qui interviennent, forces armées, qui interviennent aussi pour la surveillance de notre territoire. Chacun est évidemment vigilant, et mobilisé.

MAXIME SWITEK
Qu'est-ce que vous répondez, Monsieur le Premier ministre, à ceux qui disent – je pense à Marine LE PEN, hier – que vous minimisez, que ce gouvernement minimise aujourd'hui la menace terroriste en France ?

MANUEL VALLS
Mais dans ces moments de crise, il faut surtout ne pas polémiquer, et moi, je ne vais pas m'abaisser à polémiquer avec ceux qui veulent diviser, si je suis ici, devant vous, si le ministre de l'Intérieur s'est déplacé à chaque fois sur les lieux, si le président de la République en a appelé à la solidarité, à la vigilance et à l'action, c'est que nous ne minimisons pas, la différence, c'est que nous ne voulons pas uniquement commenter, nous agiter sur les ondes, encore moins évidemment polémiquer, mais c'est rassurer, c'est comprendre ce qui s'est passé, et apporter la bonne réponse, la réponse la plus efficace possible à chaque fois qu'il y a eu cet événement. Après les événements de Joué-Lès-Tours, après l'ouverture d'ailleurs d'une enquête par le Parquet antiterroriste, nous en avons appelé notamment à la vigilance de tous ceux qui portent un uniforme, parce que, ils incarnent l'Etat, la République, et qui peuvent subir, eux, des attaques. Donc il faut agir, encore une fois, avec discernement et sang-froid. Et moi, j'en appelle, j'en suis convaincu, à la vigilance, mais encore une fois, à l'unité et au rassemblement ; ce sont les mots, ces mots de vigilance et de rassemblement, qui doivent dans ces moments-là s'imposer.

MAXIME SWITEK
On a du mal à évaluer, Monsieur le Premier ministre, l'acuité de la menace parce que cette menace terroriste, dont vous avez dit hier que, elle avait atteint un niveau jamais atteint jusqu'ici, vous y aviez déjà dit ça lors du projet de loi antiterroriste, que vous aviez présenté à l'automne, le 8 septembre, en Tunisie, jamais on avait connu une telle menace depuis des décennies. Est-ce que vous pensez aujourd'hui, est-ce que vous avez des éléments qui laissent à penser que la France risque une attaque de grande ampleur ?

MANUEL VALLS
Quand 1.200 individus français ou citoyens vivant dans notre pays sont concernés par le djihad, quand près de 380 sont présents en Syrie et agissent dans des groupes terroristes, c'est-à-dire apprennent le terrorisme, et l'horreur, quand 60 personnes – je précise donc le chiffre – des Français en général, sont mortes sur place, dans les rangs des groupes djihadistes, il y a bien sûr une menace d'une ampleur jamais inégalée. Nous avons fait voter en 2012 – j'étais alors ministre de l'Intérieur – une loi antiterroriste, qui a été complétée par un autre dispositif législatif, présenté par Bernard CAZENEUVE, et qui donne encore plus de moyens à nos forces de sécurité, et aux renseignements, le Parlement l'a voté à une très large majorité. Il y a une mobilisation, nous avons renforcé les moyens de nos services en hommes, donc ça veut dire que nous faisons preuve d'une très grande vigilance. Je vous rappelle que la France est engagée dans la lutte contre le terrorisme au niveau international, au Sahel, comme en Irak, c'est une menace qui concerne la France, c'est une menace qui concerne le monde, puisque, vous le savez, il y a eu des événements graves en Europe, il y a eu un attentat, avec des morts, au Musée juif de Bruxelles, il y a eu aussi des actes terroristes au Canada il y a quelques semaines, en Australie, donc il faut faire preuve d'une très grande vigilance, parce que c'est vrai que le monde fait face à une menace terroriste jamais inégalée, surtout quand elle peut naître dans notre sein, et qu'elle peut concerner aussi des individus qui s'auto-radicalisent sur Internet, qui ont parfois aussi des profils psychiatriques particulièrement préoccupants. Donc oui, il faut faire preuve de vigilance, il faut agir, c'est ce que nous faisons avec la plus grande fermeté.

MAXIME SWITEK
Ce que vous nous dites, c'est que la limite entre l'acte psychiatrique d'un individu qui n'est pas très équilibré, et l'habillage de l'islamisme, la frontière est parfois ténue entre ces deux passages à l'acte ?

MANUEL VALLS
Oui, c'est l'évolution du terrorisme depuis quelques années, avant, nous faisions face à des groupes qui avaient des revendications nationales, qui étaient bien identifiés, là, il s'agit de ce qu'on appelle d'individus hybrides, qui peuvent agir seuls ou en lien avec des groupes, mais à travers Internet, qui n'ont même pas besoin d'aller sur place pour se radicaliser, et qui peuvent le faire dans notre pays uniquement à travers Internet, sans fréquenter d'autres personnes, c'est pour cela que le travail des services de renseignements est plus difficile, mais nous faisons ce travail, vous savez qu'il y a des filières qui on été démantelées, des individus arrêtés, qu'il y a plusieurs procédures judiciaires qui sont en cours, sous la responsabilité du Parquet antiterroriste. Donc nous agissons, il n'y a pas de risque zéro, bien sûr, mais nous agissons avec une très grande détermination, parce que, non seulement, nous ne minimisons pas – pour reprendre votre question – mais au contraire, nous faisons preuve, je crois, d'une très grande lucidité, et tous les débats au Parlement, et les interventions qui ont été les miennes ou celles de Bernard CAZENEUVE, en sont, je crois, la démonstration éclatante.

ANTONIN ANDRE
Est-ce que ces dernières semaines, avant ce qui était arrivé à Joué-Lès-Tours, d'autres actes de cette nature-là ont été empêchés par les services français ? Est-ce que vous avez eu connaissance d'opérations de ce type, qui ont pu être prévenues, endiguées avant qu'elles ne se produisent ?

MANUEL VALLS
Le ministre de l'Intérieur a déjà eu l'occasion de dire que plusieurs attentats, cinq au moins, ont été évités grâce à la vigilance. Et tous les jours, il y a des individus qui sont surveillés, plusieurs cellules ont été démantelées, des départs vers la Syrie, et parfois de jeunes et de mineurs, ont pu être empêchés…

MAXIME SWITEK
Combien ? Enfin, vous avez les proportions de…

MANUEL VALLS
Non, je n'ai pas les chiffres précis, mais en tout cas, ce sont évidemment plusieurs dizaines, et nous sommes très attentifs aussi aux menaces que nous voyons poindre sur la toile, et encore, ces derniers jours, ces dernières heures, vous le savez, Daesh, l'Etat islamique, en appelle à frapper la France. Donc ça veut bien dire qu'il faut être vigilant, mobilisé, et en même temps, faire preuve d'une très grande détermination par notre force démocratique, et par la tranquillité dont les Français doivent faire preuve notamment dans ces périodes.

MAXIME SWITEK
Un mot encore sur ce dossier, si vous le voulez bien, Monsieur le Premier ministre, vous parliez justement de la communication de Daesh, qui a publié une vidéo en ligne vendredi, donc la veille de l'agression de Joué-Lès-Tours, appelant les Français à frapper dans leur pays. Et puis, ce matin, on voit sur la toile un magazine, papier glacé, en couleur, numéro 1, le magazine de « Dâr Al-Islâm », qui est diffusé en France aujourd'hui, c'est écrit en français, le texte, donc c'est vraiment destiné à trouver des individus et un écho en France, comment peut-on faire, comment peut-on faire face à cette menace diffuse, finalement, on est un peu démuni ?

MANUEL VALLS
Non, il ne faut pas dire qu'on est démuni, bien sûr que c'est difficile, et que c'est un défi à relever tous les jours, donc il faut agir sur tous les paramètres, le paramètre de la prévention, le paramètre de la mobilisation des familles, mais vous savez que toute une série de mesures ont été prises, et beaucoup de familles contactent les autorités, les services de police et de gendarmerie et les renseignements, agir sur la toile, c'est-à-dire sur Internet…

MAXIME SWITEK
Comment on peut justement mieux surveiller la toile ? On a les moyens aujourd'hui de mieux surveiller ?

MANUEL VALLS
Oui, je pense que, évidemment, c'est tout à fait possible, c'est ce que nous faisons, il y a des sites qui peuvent être fermés, mais la toile, elle est globalisée, elle est mondiale, et cela nécessite donc un travail, c'est ce qui est fait avec l'ensemble des pays. Encore une fois, il faut être lucide sur la situation, garder son sang-froid, l'Etat et tous les services de renseignements travaillent, nous prenons les mesures qu'exige la situation, il faut agir tous les jours. Je le répète, les Français sont un peuple mûr, et nous ne pouvons pas offrir la victoire de la peur à ceux qui veulent fragiliser notre démocratie.

MAXIME SWITEK
Deux questions d'actualité, si vous le voulez bien, Monsieur le Premier ministre, les médecins urgentistes sont en grève, ils réclament d'être mieux payés notamment de leurs heures supplémentaires, est-ce que vous pouvez ce matin leur donner satisfaction ?

MANUEL VALLS
Il y a une discussion qui a été engagée par la ministre de la Santé, Marisol TOURAINE, et j'espère qu'elle aboutira dans les heures qui viennent, et d'une manière générale, je veux le rappeler, la porte du gouvernement, la porte de la ministre, est ouverte à la discussion, à la négociation. Un texte de loi va être discuté le printemps prochain…

MAXIME SWITEK
Il est très contesté par les médecins libéraux qui se mettent tous en grève, à partir d'aujourd'hui jusqu'au 31 décembre…

MANUEL VALLS
Le Texte de loi a été adopté il y a quelques semaines par le Conseil des ministres, il n'a même pas été encore discuté par le Parlement, ça sera le cas ce printemps. Donc il y a toute la place pour la discussion, en même temps, nous avons besoin de réformer notre système de santé, nous avons besoin aussi, et les Français le réclament, de mesures de justice sociale, d'égalité, et ça sera le cas notamment avec le tiers-payant, je crois que c'est une mesure qui est attendue par nos concitoyens.

MAXIME SWITEK
C'est une grève de privilégiés, cette grève des médecins ?

MANUEL VALLS
Moi, je ne qualifie jamais ainsi les choses, je n'insulte personne, j'en appelle tout simplement au dialogue, la grève n'est jamais la bonne solution, il y a la discussion pour trouver, encore une fois, les bonnes solutions avec le gouvernement.

MAXIME SWITEK
Encore une question, Monsieur le Premier ministre, un dernier mot, ce soir, seront connus les chiffres du chômage pour le mois de novembre. Est-ce que vous êtes confiant, optimiste ?

MANUEL VALLS
Non, je sais que dans les heures qui viennent, c'est ce soir ou demain…

ANTONIN ANDRE
Ce soir, oui…

MANUEL VALLS
C'est ce soir, malheureusement je crains que ces chiffres ne soient pas bons, parce que nous avons connu encore au mois de novembre des destructions d'emplois, des faillites d'entreprises, mais je suis convaincu que progressivement, grâce à un certain nombre d'indicateurs internationaux, mais aussi grâce au fait que nous soutenons tout particulièrement l'investissement des entreprises, ce sont douze milliards d'euros qui, à travers le CICE et le pacte de responsabilité, seront injectés dans notre économie, en 2015. Cet investissement permettra progressivement à la croissance de revenir, et donc la création de richesses et d'emplois.

MAXIME SWITEK
Les chiffres du chômage seront connus demain matin. Petite précision, quand vous dites que vous êtes pessimiste, vous êtes pessimiste dans une augmentation de grande ampleur du chômage pour novembre ?

MANUEL VALLS
Je ne connais pas ces chiffres, et ces chiffres seront relevés effectivement demain, donc il faut attendre ces chiffres, mais avec un niveau de croissance aussi faible que celui que nous avons connu en 2014, vous savez que les indicateurs sont différents, et plus positifs pour 2015, il ne faut pas s'attendre malheureusement – je le crains – à de bonnes nouvelles.

ANTONIN ANDRE
Merci Monsieur le Premier ministre.

MAXIME SWITEK
Merci. Merci Monsieur le Premier ministre d'être venu en direct ce matin vous expliquer sur EUROPE 1…

MANUEL VALLS
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 29 décembre 2014

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