Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 8 janvier 2015, sur l'enquête concernant les auteurs de l'attentat au siège de l'hebdomadaire "Charlie Hebdo". | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 8 janvier 2015, sur l'enquête concernant les auteurs de l'attentat au siège de l'hebdomadaire "Charlie Hebdo".

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti : Jean-Pierre Elkabbach
Bienvenu Bernard Cazeneuve, bonjour. Vous n'avez pas dû dormir beaucoup. Nous sommes tous bouleversés. Il y a ici à Europe 1 un climat d'émotion et de solidarité à l'égard de confrères de Charlie Hebdo que nous connaissions à peu près tous, d'unité nationale et en même temps de solidarité avec tous ceux qui représentent les forces de la liberté, des libertés et de la liberté d'expression. Monsieur le Ministre, ça va vite. Les policiers sont intervenus pendant la nuit à Reims, à Charleville-Mézières, dans la région parisienne, dans différentes villes. Est-ce que vous confirmez qu'ils ont procédé à un certain nombre d'interpellations ? Combien ?

Monsieur le Ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve
Il y a une enquête en cours. Cette enquête en cours conduit à la mise en garde à vue d'un certain nombre de personnes, sept personne, et à la poursuite de l'enquête de façon extrêmement volontariste et déterminée sous l'autorité du parquet antiterroriste. C'est ainsi que les choses sont organisées en droit en France. Ce que je veux dire simplement, c'est que quelques minutes après que cette tragédie, cet acte de barbarie ait été commis, l'ensemble des forces de l'Etat qui sont en charge de conduire les enquêtes et de procéder aux interpellations sont mises en mouvement pour que nous puissions identifier ceux qui étaient à l'origine de cet acte barbare et procéder dans les meilleurs délais à leur interpellation. C'est une mobilisation exceptionnelle des forces de police, des services qui dépendent de l'autorité du Ministre de l'Intérieur.

Jean-Pierre Elkabbach
Si vous le permettez, c'est une mobilisation qui est normale quand on sait que c'est l'attentat le plus grave et le plus meurtrier depuis une cinquantaine d'années.

Bernard Cazeneuve
Je ne dis pas que ce n'est pas normal. Je dis que c'est coordonné, que c'est déterminé et que la volonté qui est la nôtre dans un contexte d'une exceptionnelle gravité est de protéger les Français en prenant des mesures sur lesquelles je pourrai revenir, si vous le voulez, et de faire en sorte que ceux qui ont été à l'origine de ce crime abject soient le plus rapidement possible mis hors d'état de nuire.

Jean-Pierre Elkabbach
La traque a été immédiate, elle continue. Est-ce que ce matin, le filet se resserre ?

Bernard Cazeneuve
Ce matin, nous poursuivons une enquête dont nous souhaitons qu'elle aboutisse le plus rapidement possible. Je vous le dis, Jean-Pierre Elkabbach, comme je l'ai dit à vos collègues, je ne vais pas conduire cette enquête dans ma responsabilité en direct.

Jean-Pierre Elkabbach
Très bien. Mais vous pouvez, comme vous le souhaitez, rassurer les Français.

Bernard Cazeneuve
Je rassure les Français en leur disant qu'il y a aujourd'hui en France 88 000 policiers et gendarmes qui sont mobilisés partout sur le territoire national pour assurer la sécurité des écoles, pour assurer la sécurité des lieux de culte, pour assurer la sécurité des grands magasins, d'un certain nombre d'institutions publiques.

Jean-Pierre Elkabbach
Pendant combien de temps encore ?

Bernard Cazeneuve
Pendant aussi longtemps que ce sera nécessaire.

Jean-Pierre Elkabbach
Vigipirate restera à ce niveau aussi longtemps qu'il le faudra ?

Bernard Cazeneuve
Le Premier ministre a pris la décision hier de relever le plan Vigipirate pour le porter au niveau Vigipirate Attentats. Il y a une cellule interministérielle de crise que j'ai réunie hier à deux reprises au ministère de l'Intérieur. Elle sera réunie à plusieurs reprises sous ma présidence aujourd'hui. Nous sommes dans une coordination de toutes les administrations de l'Etat pour la sécurité des Français et nous menons l'enquête tambour battant. Ceux qui ont commis cet attentat doivent savoir qu'ils seront rattrapés par la République et que la justice passera avec la plus grande fermeté.

Jean-Pierre Elkabbach
Dans un délai rapide ? prochain ?

Bernard Cazeneuve
C'est ce que nous voulons.

Jean-Pierre Elkabbach
D'après ce que vous savez ce matin ?

Bernard Cazeneuve
Ce que je vous dis, Jean-Pierre Elkabbach, et c'est la seule chose que je puisse vous dire si je veux exercer ma responsabilité avec conscience et efficacité, c'est que tout est mis en œuvre pour que ces individus soient neutralisés.

Jean-Pierre Elkabbach
“Neutralisés?, vous le répétez. C'est-à-dire que vous voulez les arrêter de préférence vivants, parce qu'on a des souvenirs.

Bernard Cazeneuve
Nous sommes dans un Etat de droit. Ce que nous souhaitons, c'est qu'ils soient sous l'autorité du procureur qui mène l'enquête, le plus vite possible arrêtés, qu'ils soient jugés, et qu'il y ait une sévérité dans la sanction qu'ils méritent.

Jean-Pierre Elkabbach
Ceux qui ont crié en tuant hier “Allah Akbar? peuvent-ils agir avec le comportement provocateur et suicidaire de Merah ? Vous avez bien évidemment pensé à tout cela.

Bernard Cazeneuve
Nous prenons toutes les dispositions pour faire en sorte, je vous le redis, que ces individus dont on n'a pas besoin de prouver la dangerosité, le drame d'hier en témoigne, soient mis hors d'état de nuire.

Jean-Pierre Elkabbach
Est-ce qu'on sait qui sont leurs commanditaires ? Ils ont vécu en France, ils ont fait leurs études en France, l'un des suspects a été en prison, il est récidiviste. Est-ce qu'on sait d'abord s'ils étaient récemment en Irak ou en Syrie.

Bernard Cazeneuve
D'abord plusieurs éléments. Je l'ai dit souvent à votre antenne et à d'autres occasions que nous sommes face à un phénomène d'un type nouveau. Il faut que les Français sachent la vérité.

Jean-Pierre Elkabbach
C'est-à-dire la guerre ? C'est une guerre ?

Bernard Cazeneuve
Face à un terrorisme en accès libre. Lorsque dans les années 90 des actes terroristes étaient commis, ils l'étaient par de petits groupes venant de l'étranger qui commettaient des actes en France et repartaient. Nous ne sommes plus dans cette situation, j'ai donné des chiffres. Il y a près de mille deux cents Français soit qui ont la tentation de partir en Irak ou en Syrie et de commettre des actes en France, soit qui y sont déjà allés et représentent un danger potentiel pour notre pays.

Jean-Pierre Elkabbach
Mais est-ce que ces deux-là étaient récemment en Irak ou en Syrie ?

Bernard Cazeneuve
Je ne donnerai pas d'éléments d'enquête en direct. Ce que je peux vous dire en revanche, c'est que ces individus avaient fait l'objet de surveillance, que leur situation n'était pas judiciarisée et qu'il n'y avait pas d'éléments particuliers témoignant, les concernant, de l'imminence d'un attentat. Je veux vous dire aussi que la direction générale de la sécurité intérieure, comme les services du ministère de l'Intérieur en France, comme les autres services européens, sont confrontés à un phénomène d'une ampleur inédite, inégalée, qui implique une mobilisation, des moyens supplémentaires. Nous avons crée des moyens supplémentaires, donné des budgets supplémentaires et nous sommes donc dans une mobilisation de chaque instant pour faire en sorte que sur le territoire national comme en Europe, tous ceux qui veulent porter atteinte à la démocratie et à la liberté soient empêchés de le faire.

Jean-Pierre Elkabbach
Il n'empêche que quelquefois certains échappent aux mailles du filet. La preuve, ils ont été surveillés et ils ont agi.

Bernard Cazeneuve
Jean-Pierre Elkabbach, laissez-moi répondre à ce que vous venez de dire parce que les Français ont besoin non seulement de savoir la vérité mais de savoir aussi les conditions dans lesquelles nous agissons et comment nous agissons. Nous prenons cent pour cent de précaution mais cent pour cent de précaution, ce n'est pas le risque zéro, même si zéro précaution exposerait les Français à cent pourcent de risque. Nous sommes dans la volonté de protéger les Français à tous prix mais comme nous sommes face à un phénomène d'une grande ampleur, il peut arriver que des individus s'auto-radicalisent, passent à l'acte sans signe avant coureur qui nous oblige…

Jean-Pierre Elkabbach
Jusqu'à présent, combien avez-vous déjoué d'attentats qui auraient pu avoir lieu en un an, un an et demi ?

Bernard Cazeneuve
Mais tous les jours nous arrêtons des personnes.

Jean-Pierre Elkabbach
Combien en un an ?

Bernard Cazeneuve
J'ai déjà donné le chiffre et le Premier ministre aussi. Cinq attentats ont été déjoués et tous les jours nous procédons à la judiciarisation, à l'interpellation, à la mise en examen d'individus qui peuvent agir.

Jean-Pierre Elkabbach
Monsieur le Ministre, est-ce qu'on voit là dans l'action froide, déterminée des deux suspects qui ont tué nos amis de Charlie Hebdo le signe ou la marque de l'Etat Islamique ou d'Al-Qaïda ?

Bernard Cazeneuve
L'enquête le dira.

Jean-Pierre Elkabbach
Mais vous ? vous avec vos services ?

Bernard Cazeneuve
Ce que je vois, c'est la marque de la sauvagerie. Des individus qui de sang-froid assassinent des journalistes et des policiers - car je veux rappeler que les policiers ont payé également un lourd tribut hier, ce qui témoigne d'ailleurs de l'engagement des forces de l'ordre dans la protection des Français - des individus qui, avec une telle sauvagerie, à bout portant, de sang-froid, sont capables d'assassiner des journalistes et des policiers, sont des individus extraordinairement dangereux, habités par une sauvagerie qu'on a vu à l'œuvre. Peu importe ce qui les a inspirés, ce qui les inspire c'est la sauvagerie, c'est le crime, c'est la barbarie.

Jean-Pierre Elkabbach
Vous irez les chercher partout là où ils peuvent être, y compris dans des banlieues ou dans des cités où ils pourraient avoir des complices.

Bernard Cazeneuve
Mais qu'imaginez-vous que nous faisons ? Nous sommes les uns et les autres, depuis hier minute après minute, heure par heure, dans l'action pour mettre encore une fois ces individus hors d'état de nuire. C'est une mobilisation générale, c'est une volonté de tous les services de l'Etat d'aller vite et d'atteindre le but. Nous sommes dans un combat et ce combat, nous le menons avec une volonté : celle de protéger les Français, celle de faire passer le droit, celle de protéger nos libertés car hier, c'est la France dans ses valeurs, c'est la liberté de la presse dans sa puissance que l'on a voulu atteindre.

Jean-Pierre Elkabbach
Lorsque vous dites aux Français ce matin cette recherche de la vérité, en tout cas de le dire, est-ce que vous pouvez laisser entendre qu'il y aura d'autres attentats ? et que par conséquent, il faut être mobilisé et vigilant à tout instant parce que ça continuera ?

Bernard Cazeneuve
Nous devons la vérité aux Français, quelle est la vérité ? La vérité, c'est que nous sommes face à un risque exceptionnel, qui peut conduire à tout moment à d'autres manifestations de violences, et la vérité, c'est que dans ce contexte, l'ensemble des administrations de l'Etat est mobilisé, en lien d'ailleurs avec d'autres pays de l'Union européenne et d'autres services, pour assurer la protection des Français. Et que nous le faisons, Jean-Pierre Elkabbach, sans trêve ni pause, avec une exigence de vérité, une exigence de rigueur, une exigence d'efficacité, et surtout, pour le pays, et pour nos services, une volonté d'unité, de rassemblement, parce que l'effroi ne peut pas être semé en France, la force de la France, lorsqu'elle est soumise à des épreuves, c'est d'être capable de se rassembler dans l'unité de toutes ses composantes pour dire que cette guerre que les terroristes veulent livrer, ils ne la gagneront pas…

Jean-Pierre Elkabbach
Cette guerre, cette guerre…

Bernard Cazeneuve
Ils ne la gagneront pas. Et par ailleurs, ce que nous voulons dire aussi aux Français, c'est que tout le monde est mobilisé dans l'appareil d'Etat pour protéger et mettre hors d'état de nuire…

Jean-Pierre Elkabbach
Vous êtes ministre des Cultes, Bernard Cazeneuve, est-ce que vous demandez aussi aux musulmans de France de monter, eux aussi, en première ligne, de dénoncer les criminels et leurs complices quand ils peuvent le savoir, et en tout cas, de participer au combat commun, et peut-être de manifester samedi ?

Bernard Cazeneuve
D'abord, ce que nous demandons, c'est à tous les Français de se mobiliser dans l'esprit de ce que vous venez d'exprimer. Hier, le président de la République a reçu, en présence du Premier ministre et de moi-même, l'ensemble des représentants des cultes, et qu'avons-nous ressenti ensemble, à l'occasion de cette réunion ? D'abord, la volonté de tous les représentants des cultes d'assurer le rassemblement de tous les Français dans la République et ses valeurs, la détermination des représentants du culte musulman à dire les choses très clairement aux côtés des autres représentants des cultes, et surtout, la volonté de tous les représentants des cultes de ne pas procéder à des amalgames, de procéder à des amalgames douteux.

Jean-Pierre Elkabbach
Vous ne nous avez pas dit – c'est la dernière question, parce que je sais qu'à 08h30, vous devez participer à la nouvelle réunion de crise à l'Elysée, avec le président de la République – il y avait deux ou trois suspects dans l'action qui a eu lieu hier, il y a moins de 24h ?

Bernard Cazeneuve
Le procureur de la République, et c'est lui qui donne les informations, a indiqué qu'il y avait trois personnes concernées. Maintenant, l'enquête, qui est en cours, permettra de définir très exactement qui sont les individus qui ont été engagés dans cette opération criminelle abjecte, quel était leur nombre, et quels étaient leurs complices.

Jean-Pierre Elkabbach
Merci d'être venu.

Thomas Sotto
Merci Bernard Cazeneuve. Bernard Cazeneuve, beaucoup de Français ont peur ce matin, et vous, est-ce que vous avez peur ?

Bernard Cazeneuve
Mais quand vous êtes ministre de l'Intérieur, vous n'avez pas peur, vous êtes dans l'action, vous êtes dans la détermination, vous pensez à tous les Français que vous devez protéger, c'est là votre devoir, c'est là aussi l'honneur de votre mission, et moi, je ne suis pas dans la peur, je suis dans l'action, je suis dans la mobilisation, je suis dans la volonté.

Thomas Sotto
Merci Bernard Cazeneuve d'être venu en direct sur Europe 1.


source http://www.interieur.gouv.fr, le 9 janvier 2015

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