Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, dans le journal "Le Monde" du 26 février 2015, sur le lancement d'une consultation visant la réforme de l'organisation institutionnelle du culte musulman. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, dans le journal "Le Monde" du 26 février 2015, sur le lancement d'une consultation visant la réforme de l'organisation institutionnelle du culte musulman.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard.

FRANCE. Ministre de l'intérieur

ti : Q - La consultation que vous allez lancer vise-t-elle à réformer l'organisation institutionnelle du culte musulman ?

R - Il y a aujourd'hui une institution nationale, le Conseil français du culte musulman (CFCM), et les conseils régionaux, les CRCM. Notre volonté, c'est qu'autour du CFCM, des réseaux des CRCM, d'imams de terrain, d'intellectuels, d'universitaires, nous puissions mettre en place une instance de dialogue. À l'instar de ce qui existe pour les catholiques, cette instance se réunira deux fois par an, autour du premier ministre, pour discuter de questions très concrètes qui sont autant de sujets de préoccupation pour les Français musulmans. Cette instance doit permettre de dialoguer avec tous ceux qui peuvent jouer un rôle pour consolider l'expression en France d'un islam fidèle aux valeurs de la République. Un islam qui, face au dévoiement de la religion musulmane par un tout petit nombre d'individus, porte un message de paix, de tolérance, de respect.

Q - Cette formation serait donc plus large qu'une instance cultuelle ?

R - Il s'agit de bâtir l'instance la plus représentative possible. Mais il ne s'agit pas de la construire sans ou contre le CFCM. Elle doit permettre au CFCM de se nourrir de ces apports pour, comme il y aspire, se refonder, se projeter dans l'avenir et élargir le champ de ses compétences. Nous voulons une démarche inclusive, une dynamique partagée.

Q - En ouvrant la porte à de nouveaux acteurs ?

R - Elle doit permettre l'expression des Français musulmans qui sont attachés à la religion comme ils le sont à la République et au vivre-ensemble. Certains sont impliqués dans le CFCM, d'autres non, tout en étant désireux de participer à l'expression d'un islam de tolérance en France. Le CFCM demeure la pierre angulaire de cette instance. Il ne pourra que profiter de la dynamique ainsi créée. Il faut permettre à toutes ces composantes d'un islam de tolérance et de paix de s'exprimer autour d'un ordre du jour et de régler des problèmes concrets : la formation des imams, la place des écoles confessionnelles, l'abattage rituel, les fêtes religieuses. Aujourd'hui, ces questions ne sont traitées nulle part. Cette initiative s'inscrit dans le respect scrupuleux du principe de laïcité, c'est-à-dire la reconnaissance de la possibilité de croire ou de ne pas croire et, dès lors qu'on croit, de pouvoir choisir sa religion par l'exercice du libre-arbitre et de la libre-conscience, ce qui suppose que toutes les religions s'exercent dans le respect rigoureux des valeurs de la République.

Q - Tous les courants de l'islam, salafistes compris, ont-ils vocation à participer à ce processus ?

R - Si nous voulons réussir cette opération, il ne faut pas poser le problème comme cela.

Q - Il va pourtant se poser comme cela à un moment donné...

R - Non, pas si nous le posons bien. Nous voulons le dialogue le plus large possible dans le respect des valeurs de la République. C'est à chacun des Français musulmans de se positionner. Tous ceux qui se mobiliseront seront les bienvenus dans ce mouvement de rénovation, de modernisation et de concorde. La République a vocation à prendre dans ses bras tous ses enfants, dès lors qu'ils respectent les valeurs de la République. Le respect se construit. Il n'est en aucun cas négociable.

Q - Jusqu'où va le rôle de l'État dans cette entreprise ?

R - L'État n'a pas vocation à organiser le culte musulman ! Il doit fixer des objectifs et des principes. Les objectifs, c'est dialoguer, avoir des imams et des aumôniers formés, notamment aux principes de la République, d'où notre volonté de développer les diplômes universitaires de formation civique et civile. Nous voulons porter leur nombre de six à une douzaine. Nous voyons avec intérêt les représentants du culte musulman avoir le souci de l'excellence de la formation des imams, au moment où l'on constate à quel point l'ignorance est la porte vers l'obscurantisme et vers la barbarie. Nous avons besoin de cette exigence d'excellence. Nous avons besoin d'imams qui maîtrisent notre langue et les principes de la République. Nous devons faire de l'obtention de ces diplômes la condition de recrutement des aumôniers dans les prisons, les hôpitaux et les armées. Autre objectif : créer une fondation qui permette d'avoir une meilleure connaissance des oeuvres de l'islam, en se plaçant à la frontière du cultuel et du culturel.

Q - Manuel Valls a souhaité la fin des financements de mosquées par des États étrangers. Que prévoyez-vous à ce sujet ?

R - Sur l'ensemble des financements destinés aux mosquées, on estime que 10 % environ proviendraient de l'étranger, même si la traçabilité de ces fonds est difficile. Les collectivités locales, par les prêts bonifiés, le financement des activités culturelles et les baux emphytéotiques, sont aujourd'hui outillées pour permettre la création de lieux de culte. Ces trois leviers permettent aussi aux élus d'avoir des discussions «qualitatives» avec les représentants des cultes pour avoir des bâtiments qui s'intègrent dans le tissu urbain. Il faut faire en sorte que cette discussion puisse se développer.

Q - Comment interprétez-vous les crispations autour de la visibilité de l'islam et la tentation d'utiliser le concept de laïcité pour rejeter le religieux ?

R - Il y a une exploitation malsaine des actes terroristes par des formations et des responsables qui cherchent à attiser les conflits, approfondir les antagonismes, susciter des peurs. Il n'existe qu'une communauté, c'est la communauté nationale. Je parle d'ailleurs des Français musulmans, et non des musulmans de France. Les responsables publiques ont le devoir de s'en tenir au contenu de la loi et des principes républicains, sans jamais chercher à dévoyer ni les principes ni la loi. La loi n'interdit pas aux musulmanes de porter le voile dans la rue, ni sur les plages. Certains instrumentalisent le concept de laïcité et le dévoient pour en faire un concept pernicieux d'exclusion, une arme de discrimination envers les musulmans. Aucun républicain ne peut accepter cette forme de dévoiement qui a un objectif : créer des divisions, répandre la haine.

La laïcité, ce n'est pas une arme contre les musulmans ni un principe d'hostilité à la religion ! C'est un principe d'inclusion. Il y a aujourd'hui un grand clivage entre les républicains laïques, qui croient en l'unité de la communauté nationale, et ceux qui instrumentalisent la laïcité pour exclure et discriminer. Je pense à l'extrême droite et parfois à la droite extrême, qui voudraient faire dire aux lois le contraire de l'ambition qu'elles portent. On ne répond pas au dévoiement de l'islam par une minorité de barbares par le dévoiement des principes de la République.

Q - À gauche aussi on trouve une conception plus raide de la laïcité...

R - Les laïcards ? Je suis issu de cela. Mais, je le redis, la laïcité n'est en rien une déclaration de guerre aux religions.

Q - Faut-il rendre fériées les -principales fêtes musulmanes et juives ?

R - C'est un sujet délicat. Il y a d'autres manières de respecter chaque religion que de rendre les jours fériés. Il faut chercher des solutions pragmatiques, qui rassemblent. Les instances de dialogue que je souhaite développer sont précisément destinées à trouver des compromis intelligents. Il faut arrêter, dans ce pays, de faire de chaque sujet une occasion d'hystérie collective, de division. On ne peut pas ignorer le besoin de spiritualité, la présence du fait religieux dans la société. La laïcité, justement, le permet. Cela implique une parole publique millimétrée, précise, apaisante. Chaque mot employé par un responsable public doit être un mot qui rassemble, qui apaise.

Q - Vous n'utiliseriez donc pas le mot «islamo-fasciste» ?

R - Le Premier ministre, en utilisant cette expression, a voulu dire que le dévoiement de l'islam dans l'ignorance par une poignée de barbares n'est pas l'islam de France. Et que ce dévoiement ne peut conduire qu'à la violence et à la haine partout. C'est ce que pensent la quasi-totalité des musulmans, désireux de pratiquer leur religion dans le respect des lois et du vivre-ensemble.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 février 2015

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