Interview de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec France Info le 25 février 2015, sur l'enlèvement d'une Française au Yemen, la situation en Ukraine, la vente d'avions Rafale et sur la politique gouvernementale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec France Info le 25 février 2015, sur l'enlèvement d'une Française au Yemen, la situation en Ukraine, la vente d'avions Rafale et sur la politique gouvernementale.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent, SINTES Fabienne.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international;

ti : FABIENNE SINTES
Bonjour Laurent FABIUS.

LAURENT FABIUS
Bonjour.

FABIENNE SINTES
Ministre des Affaires étrangères. Un mot d'abord sur cette jeune femme enlevée au Yémen, qui était consultante pour un projet lié à la Banque Mondiale apparemment, est-ce que vous en savez plus aujourd'hui, est-ce qu'on sait qui est responsable de cet enlèvement, ou toujours pas ?

LAURENT FABIUS
Pas encore, non, pas encore. Elle a été enlevée à 11H45 heure française, à un check point à Sanaa, elle était dans un taxi avec son accompagnatrice, les deux ont été enlevées, et évidemment tous les services sont mobilisés, comme toujours, avec beaucoup de détermination, de discrétion en même temps, mais c'est un pays dans un état…

FABIENNE SINTES
En plein chaos.

LAURENT FABIUS
Complètement anarchique, et il faut avoir à l'esprit que nous avions donné l'ordre d'évacuation de l'ambassade et de l'ensemble des Français déjà il y a deux semaines. Mais, tous les services sont mobilisés pour essayer, bien sûr, de la retrouver.

FABIENNE SINTES
On n'a plus de représentation diplomatique…

LAURENT FABIUS
Non.

FABIENNE SINTES
Alors on sait comment parler, donc ça ne facilite pas les choses j'imagine.

LAURENT FABIUS
Non, ce n'est pas la question, parce que dans les derniers temps l'ambassade elle-même était complètement calfeutrée à cause des problèmes de sécurité, mais il nous reste, malheureusement, encore un certain nombre de Français là-bas, et je redis, on ne peut pas les obliger à partir, mais je redis l'ordre d'évacuation qu'on avait donné il y a déjà deux semaines.

FABIENNE SINTES
Une dernière chose là-dessus. C'est vrai qu'on ne sait pas, effectivement, si c'est un enlèvement crapuleux ou pas, parce que ça peut aussi exister dans un pays dans un tel chaos, mais enfin il n'a quand même échappé à personne que, Al-Qaïda au Yémen, à un moment les frères KOUACHI s'en sont revendiqués, on a même entendu d'ailleurs ce groupe multiplier les menaces à l'égard de la France depuis janvier !

LAURENT FABIUS
Oui, c'est un pays extrêmement dangereux, extrêmement dangereux.

FABIENNE SINTES
Et qui nous considère, d'ailleurs, maintenant comme un ennemi, peut-être même plus que les Américains, c'est en tout cas ce que disait l'un de leurs leaders, « récemment la France a remplacé l'Amérique dans la guerre contre l'Islam. »

LAURENT FABIUS
Oui, ça fait partie de la phraséologie qui est utilisée, pas seulement d'ailleurs dans ce pays.

FABIENNE SINTES
Alors on espère bien sûr avoir des nouvelles le plus vite possible. Laurent FABIUS, hier vous aviez une réunion avec votre homologue allemand, avec vos homologues russe et ukrainien aussi, pour faire un point de Minsk 2. J'imagine que vous avez vu ce document confidentiel du Kremlin qui a été publié dans un journal russe ce matin, un journal d'opposition, qui dit, en gros, un document rédigé pendant la révolution à Maïdan, et qui dit en gros que les Russes avaient prévu tout ce qui allait se passer, y compris l'annexion de la Crimée, y compris la déstabilisation de l'Est.

LAURENT FABIUS
Oui, mais vous savez, des documents comme ça il en sort pas mal. Hier, effectivement, j'ai réuni ce qu'on appelle « le format Normandie », mes trois homologues, allemand, ukrainien, russe, parce que je trouvais nécessaire de faire le point sur la situation. Bon, on a passé plusieurs heures ensemble, et finalement publié un communiqué. Qu'est-ce qu'il y a à retenir de tout ça ? A Minsk on s'est mis d'accord sur un cessez-le-feu, mais il n'est pas encore complètement appliqué, et le problème aujourd'hui est en particulier autour de la zone de Marioupol, vous voyez à peu près où c'est, dans le Sud-est…

FABIENNE SINTES
Et de Debaltseve aussi, qui maintenant est tombée !

LAURENT FABIUS
Oui, mais Debaltsevo est tombée, on le pressentait d'ailleurs, mais Marioupol, on l'a dit clairement aux Russes, que s'il y avait une attaque des séparatistes en direction de Marioupol, évidemment, les choses seraient complètement bouleversées, y compris en termes de sanctions. Le point positif de la réunion d'hier c'est qu'on a décidé d'un commun accord d'augmenter les moyens de l'OSCE, l'OSCE c'est l'organisme qui contrôle le cessez-le-feu.

FABIENNE SINTES
Et qui pour l'instant n'a pas les moyens de travailler.

LAURENT FABIUS
Qui n'a pas les moyens de travailler, et même les Russes là ont fait des propositions d'augmentation des moyens, donc ça c'était positif, mais il reste encore énormément de difficultés, et je ne peux pas dire ce matin qu'on ait de certitudes sur l'application du cessez-le-feu.

FABIENNE SINTES
Parce qu'effectivement, j'allais dire, l'OSCE c'est presque le plus facile en fait, même si c'est déjà effectivement extrêmement compliqué pour eux d'aller jusqu'aux zones, mais effectivement les deux points principaux de Minsk c'est cessez-le-feu et retrait des armes lourdes…

LAURENT FABIUS
Retrait des armes lourdes.

FABIENNE SINTES
Ni l'un, ni l'autre !

LAURENT FABIUS
Alors là on a… si, le cessez-le-feu, dans l'ensemble, est relativement appliqué, mais il reste des zones où il n'est pas appliqué, mais l'un des autres problèmes c'est que, à Minsk il a été décidé que le retrait des armes lourdes commencerait lorsque le cessez-le-feu serait appliqué, et donc les Ukrainiens nous disent « oui, mais comme le cessez-le-feu n'est pas appliqué, on ne peut avoir tout le retrait. »

FABIENNE SINTES
C'est un peu le chat qui se mord la queue.

LAURENT FABIUS
Et puis, et puis, il y a aussi une dimension politique, puisqu'il doit y avoir des conversations pour qu'il y ait un statut particulier dans les régions de l'Est, et ces discussions non plus n'ont pas commencé. Mais enfin, on garde le fil.

FABIENNE SINTES
Vous dites que si effectivement les pro-russes vont vers Marioupol plus franchement et attaquent Marioupol, vous dites que la donne sera changée. Qu'est-ce que ça veut dire la donne changée ?

LAURENT FABIUS
Oui, ce sera changé parce que… enfin, vous avez peut-être dans les yeux la carte de géographie, et ça signifierait que les séparatistes…

FABIENNE SINTES
Le pont vers la Crimée…

LAURENT FABIUS
Et les Russes veulent faire un lien avec la Crimée, etc., et je crois que dans l'état d'esprit général, et je le dis très clairement à mon collègue russe, monsieur LAVROV, à ce moment ça signifierait qu'au niveau européen la question des sanctions serait reposée.

FABIENNE SINTES
Ça veut dire que Minsk 2 serait remis à plat, terminé en fait, c'est ça que ça veut dire ?

LAURENT FABIUS
Non, mais, Minsk, tout le monde a signé, donc ça nous engage, mais on ne peut pas dire…

FABIENNE SINTES
Enfin, Minsk 1 avait été signé aussi.

LAURENT FABIUS
Oui, mais il était beaucoup moins précis, il n'y avait pas de date, etc. Enfin, en tout cas, l'idée générale c'est, on essaye, enfin nous les Français, les Allemands, la désescalade, mais il faut évidemment que les Russes acceptent d'aller dans ce sens-là, et les Ukrainiens aussi.

FABIENNE SINTES
Monsieur FABIUS, les Anglais ont franchi un pas en fait, ce n'est pas tout à fait de livrer des armes, mais de faire entrer des hommes et d'entraîner les Ukrainiens. Est-ce que c'est un pas qu'on peut envisager nous aussi ?

LAURENT FABIUS
Non.

FABIENNE SINTES
Les Ukrainiens, par exemple, nous ont demandé du matériel de communication, de brouillage, est-ce que ça, ça peut être envisageable, est-ce qu'il peut y avoir une demi-mesure ?

LAURENT FABIUS
Oui, les Britanniques qui, je note en passant, ne font pas partie des discussions, ont une attitude extrêmement dure, et le Premier ministre, monsieur CAMERON, a fait une déclaration dans le sens que vous indiquez, mais, ça, ce sont les Britanniques. Nous, nous sommes sur une solution de fermeté, mais nous prônons toujours la désescalade, voilà où nous en sommes.

FABIENNE SINTES
Le prochain rendez-vous à quatre ?

LAURENT FABIUS
Le prochain rendez-vous, on est en liaison constante, et nos directeurs politiques font le point en permanence.

FABIENNE SINTES
Un mot quand même, parce qu'on va parler politique, un mot quand même sur – parce que ça vous concerne finalement…

LAURENT FABIUS
Là on parle politique internationale.

FABIENNE SINTES
Alors oui, j'allais dire intérieure, pardonnez-moi, absolument. Justement, ça vous concerne autant finalement que votre collègue de la Défense, est-ce qu'on est dans un cercle vertueux avec le Rafale en ce moment ? En Inde, c'est peut-être en train de se signer. On sait que comme le porte-avions Charles-de-Gaulle n'est pas très loin des zones, les Qataris vont en profiter pour aller le regarder d'un peu plus près.

LAURENT FABIUS
Non, non, ça il ne faut pas raisonner en ces termes. Bon, il y a eu un contrat qui a été passé avec l'Egypte, du point de vue industriel c'est très positif, l'Inde c'est compliqué. Moi je suis allé en Inde encore récemment, j'ai vu le Premier ministre indien, c'est un contrat qui est discuté depuis déjà plusieurs années. Donc, on souhaite qu'il voit le jour, mais c'est compliqué. C'est un contrat beaucoup plus large que pour ce qui concerne l'Egypte, et puis il y a d'autres prospects comme on dit, dans un certain nombre de pays arabes. Voilà où on en est.

FABIENNE SINTES
Ça veut dire, d'une certaine façon, on voit bien que là c'est Jean-Yves LE DRIAN qui est à la manoeuvre, qui est une espèce de VRP en chef en fait, ça veut dire qu'il y a aussi une diplomatie économique, vous l'avez redit à plusieurs reprises. Vous envoyez d'ailleurs des gens, et notamment Robert HUE, dans un pays, dans un autre, en ce moment.

LAURENT FABIUS
Nous travaillons bien sûr étroitement avec Jean-Yves LE DRIAN, lui s'occupe, c'est son travail, plutôt des commandes militaires, mais enfin la diplomatie économique c'est un tout, et c'est quelque chose que j'ai jugé prioritaire dès que j'ai été nommé au gouvernement. Alors, oui, nous avons, j'ai des représentants dans un certain nombre de pays, et je vais nommer trois représentants nouveaux, dans trois pays importants. D'abord au Canada, qui est un pays très important. Vous connaissez peut-être le patron de SAFRAN, qui est monsieur HERTEMAN, qui a fait un travail remarquable, il va quitter SAFRAN dans quelques semaines, et je lui ai demandé de s'occuper du Canada. Ensuite, il va avoir comme successeur un monsieur qui s'appelle McINNES, qui est franco-australien, donc…

FABIENNE SINTES
Qui s'occupera de l'Australie.

LAURENT FABIUS
Qui s'occupera de l'Australie. Robert HUE, qui connaît très bien l'Afrique du Sud, qui est sénateur, s'occupera de l'Afrique du Sud, il y a beaucoup de choses à faire avec ce pays. Donc je vais avoir un portefeuille d'une quinzaine de représentants spéciaux, qui font un travail extrêmement utile, et…

FABIENNE SINTES
Et qui servent de quoi, de…

LAURENT FABIUS
C'est une force de frappe économique.

FABIENNE SINTES
De grands VRP.

LAURENT FABIUS
Voilà, c'est une force de frappe économique, et ils travaillent en liaison avec les ambassadeurs, en liaison avec les entreprises, et c'est extrêmement utile.

FABIENNE SINTES
Monsieur FABIUS, un mot quand même de politique intérieure donc. Est-ce que les points sur les « i » ont été mis, est-ce que la crise est derrière vous après le bureau national hier, selon vous ?

LAURENT FABIUS
Je dois dire que m'occupant de l'Ukraine toute la journée, je n'ai pas eu la possibilité, et je le regrette évidemment profondément…

FABIENNE SINTES
Vous avez regardé un peu.

LAURENT FABIUS
De suivre le détail des travaux du bureau du Parti socialiste.

FABIENNE SINTES
Bref, du coup, honnêtement…

LAURENT FABIUS
Mais, si on va sur le fond, je vous dirais des choses qui sont absolument bouleversantes, il est quand même préférable que la majorité vote unie sur des textes, et en même temps j'ai été un peu surpris, parce que moi je passe mon temps à l'étranger, je reviens avec toute cette histoire du 49.3, j'ai vu dans un des journaux que l'article 49.3 avait déjà été utilisé 83 fois. Donc, je ne dis pas que ça doit être utilisé tous les jours, mais, enfin, ce n'est pas non plus un drame absolu.

FABIENNE SINTES
Mais on sent bien que ça vous agace en fait.

LAURENT FABIUS
Non…

FABIENNE SINTES
Non, non, mais ce qui vous agace aussi, est-ce que c'est ces bisbilles…

LAURENT FABIUS
Moi Laurent FABIUS ou ?

FABIENNE SINTES
Oui, oui, est-ce que ces bisbilles-là, au sein du Parti socialiste, cette écume des choses en fait ?

LAURENT FABIUS
Non, non, vous savez, moi je ne suis pas facilement « agaçable. » Non, mais écoutez, il faut regarder les choses simplement. La France engage une politique de redressement économique, ce n'est pas facile, il y a en plus l'atmosphère générale, les actes terroristes, et je pense que ce que souhaitent les Français, c'est qu'on soit uni, un sein de la majorité bien sûr, mais je dirais que sur le maximum de sujets, tous les gens de bonne volonté puissent travailler ensemble. Et donc, quand on a le sentiment qu'on se divise, sur des affaires qui ne sont quand même pas centrales, je pense que le public, l'opinion publique, juge ça de manière assez négative. Donc moi je prêche, je plaide, et je prêche, le rassemblement et l'unité, c'est ce que j'essaye de faire dans mon modeste domaine de la politique étrangère.

FABIENNE SINTES
Eh bien restez avec nous. Merci beaucoup.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 26 février 2015

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