Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à Europe 1 le 11 mars 2015, sur la réforme des collèges et la laïcité. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche à Europe 1 le 11 mars 2015, sur la réforme des collèges et la laïcité.

Personnalité, fonction : VALLAUD-BELKACEM Najat, SOTTO Thomas.

FRANCE. Ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche;

ti :

THOMAS SOTTO
Bonjour Najat VALLAUD-BELKACEM.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bonjour.

THOMAS SOTTO
Vous venez nous détailler les grandes lignes de la réforme du collège. Alors, on reste au collège unique, ça c'est sûr, mais la grande nouveauté de votre réforme c'est l'interdisciplinarité. Alors, à chaque réforme on se demande quel est le bidule que va nous sortir le ministre, là c'est l'interdisciplinarité, c'est quoi ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
L'interdisciplinarité c'est le fait que les élèves, au lieu de n'entendre parler de maths qu'en cours de maths, d'histoire-géo qu'en cours d'histoire-géo, de français qu'en cours de français, de façon souvent abstraite, ce qui fait que eux-mêmes sont passifs et, au fond, ne s'approprient pas ces savoirs, vont voir se mélanger ces différentes matières, et leur donner du sens. Je vous donne un exemple précis. Par exemple, un élève qui ne comprends rien aux équations, aux modèles en maths, qui n'est pas très intéressé par la géographie, et qui s'exprime rarement à l'oral, eh bien on va le mettre dans un cours dans lequel on va lui proposer de travailler sur un sujet précis, le changement climatique, en utilisant des connaissances acquises, et en maths, et en géographie, et en français.

THOMAS SOTTO
Et à ce moment-là il y aura les trois profs, le prof de maths, de géographie et de français, qui seront là en même temps ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Absolument. Ça peut fonctionner avec ce qu'on appelle du co-enseignement, c'est-à-dire que les profs des différentes disciplines sont présents devant le groupe qui est en train de travailler, mais ça peut aussi fonctionner avec un seul enseignant dès lors qu'il utilise aussi les disciplines des autres. L'important c'est quoi ? c'est que dans ces temps, eh bien les élèves soient amenés à travailler ensemble, c'est-à-dire l'apprentissage du collectif, qu'ils soient amenés à développer leur maîtrise de l'oral, qu'ils fassent beaucoup d'exposés, et qu'ils soient amenés à utiliser plusieurs matières en même temps pour se les approprier.

THOMAS SOTTO
Ça sera combien d'heures par semaine ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Ce sera 2 heures au moins par semaine, c'est une discussion qui est en cours avec les syndicats, puisque vous avez conclu…

THOMAS SOTTO
Deux heures en plus des 25 heures hebdomadaires, déjà, pour les collégiens ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, 2 heures au sein des 25 heures hebdomadaires. Simplement, pour vous expliquer, donc, aujourd'hui je présente les grandes orientations de la réforme du collège, je dis ce que je veux voir dans ce collège. Je veux y voir de l'interdisciplinarité, vous l'avez dit, je veux y voir de l'accompagnement personnalisé des élèves pour s'assurer que chacun, au niveau où il en est, puisse progresser véritablement, et puis…

THOMAS SOTTO
Ça, pareil, ça sera en plus des heures ou ça sera à prendre sur le crédit de 25 heures ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Je termine, il y a juste trois choses, j'en ai dit deux.

THOMAS SOTTO
Allez-y.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Donc, interdisciplinarité, accompagnement personnalisé, et puis je veux voir plus de fonctionnement en petits groupes, homogènes, d'élèves, pour permettre d'établir une autre relation à l'élève, et, là encore, de le faire progresser mieux. Ces trois temps, donc, interdisciplinarité, accompagnement personnalisé, et petits groupes, ça constituera 20 % du temps, de l'emploi du temps de l'élève aujourd'hui, c'est-à-dire, en moyenne, de 25 heures, donc 5 heures sur 25 heures.

THOMAS SOTTO
Donc il y aura 5 heures de moins de cours de français strict, de géographie stricte, de maths stricts ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non, aucune discipline, stricte comme vous dites, ne perdra d'heures, chacune de ces disciplines sera mise à contribution pour travailler autrement, sous forme d'interdisciplinarité, d'accompagnement personnalise et de petits groupes. Et d'ailleurs, je vais vous dire, toutes les disciplines sont demandeuses de travailler comme cela, je ne connais pas un enseignant, en collège, qui ne demande à pouvoir prendre, si on lui donne les moyens de le faire, de temps en temps, sa classe, en petits groupes plutôt qu'en totalité, pour mieux travailler quelques difficultés ici ou là.

THOMAS SOTTO
Qui va organiser tout ça dans les établissements ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Voilà, c'est la vraie nouveauté, vous faites bien d'insister sur ce point, c'est que cette réforme elle prévoit de donner de la liberté aux équipes dans les établissements scolaires, c'est-à-dire qu'on ne leur plaque pas le même schéma partout sur le territoire. On leur dit vous avez donc ces 5 heures, c'est 20 % du temps, que vous organisez comme vous le souhaitez, en fonction des besoins de vos élèves, car les besoins des élèves ne sont pas les mêmes d'un collège à l'autre sur tout le territoire français. Donc, en fonction des besoins de vos élèves, vous allez soit faire plus d'accompagnement personnalisé, au sein de ces 5 heures, soit faire plus d'interdisciplinarité, choisir l'interdisciplinarité, dont on vient de parler, autour de quel thème et quelle discipline elle va mobiliser. Est-ce que, compte tenu de l'environnement de votre collège, ce qui intéresse les élèves c'est plus le théâtre, le cinéma, ou les enjeux climatiques, c'est à vous de décider quel est le thème autour duquel vous allez les faire travailler de façon concrète, pour éveiller leur intérêt, susciter leur curiosité et leurs désirs. Le vrai problème qu'on a aujourd'hui au collège, c'est que les collégiens s'ennuient, et qu'il faut à nouveau éveiller leur appétence si on veut qu'ils s'approprient les fondamentaux et qu'ils sortent du collège en maîtrisant le français, les maths, l'histoire-géo.

THOMAS SOTTO
Et avec quels moyens vous allez faire tout ça ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Donc, je le disais, nous allons laisser les établissements scolaires décider - alors pour les détails c'est au sein du conseil pédagogique qui regroupe le chef d'établissement et les enseignants - décider de la façon dont ils organisent ces 5 heures de travail, décider du contenu de l'interdisciplinarité, et bien entendu nous apportons des moyens supplémentaires pour les aider, parce qu'à partir du moment où vous démultipliez les petits groupes, par exemple, vous avez besoin de plus d'enseignants pour les prendre en charge, donc cette réforme s'accompagne de 4000 emplois.

THOMAS SOTTO
D'accord, c'est les 4000 postes qui étaient prévus dans la loi de 2013 sur l'école, c'est ça ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Absolument. Pour le collège, ils ont été prévus dès le départ, au moment où nous avons identifié les 60.000 postes à créer pour l'éducation, il y en a 4000 qui étaient réservés pour le collège, et donc qui seront utilisés grâce à cette réforme, et qui vont se traduire concrètement pour les établissements par des augmentations de leur dotation horaire globale, c'est-à-dire que chaque établissement va avoir quelques heures de plus à utiliser pour ces nouveaux enseignements que j'évoque.

THOMAS SOTTO
Alors, il y a quand même, vous avez dit que la phase de discussion allait commencer avec les syndicats, mais il y a quand même déjà un problème, c'est que le principal syndicat du secondaire, le SNES-FSU, n'est pas content, c'est le cas aussi de FO et de la CGT. Il va falloir qu'ils s'y fassent à cette interdisciplinarité, à ces réformes, ou est-ce que c'est encore négociable ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non. Bien entendu, les grands axes de la réforme que je présente aujourd'hui, sont un cadre qui…

THOMAS SOTTO
Qui est rigide.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Qui est rigide, oui, bien sûr, le futur collège ressemblera à ça. Le futur collège sera unique, il n'est pas question de remettre cela en question, car nous avons un même niveau d'ambition et d'exigence pour tous les élèves de France, le futur collège, cependant, ne sera plus uniforme, car on a vu que ça avait échoué par le passé. L'uniformité, ça veut dire quoi ? C'est quand on traite tous les 3,5 millions de collégiens comme si c'étaient les mêmes, comme si c'était une masse indistincte, uniforme, ils ne le sont pas, chaque collégien est singulier, et donc il faut répondre aux besoins de chacun d'entre eux et voir là il a des lacunes pour le faire progresser. Et, s'agissant des bons aussi, parce qu'il y a de bons collégiens, approfondir encore leurs connaissances, pour qu'ils soient encore meilleurs. D'où cet accompagnement personnalisé, cette personnalisation que nous introduisons.

THOMAS SOTTO
Et les profs qui ne le sentiraient pas, ceux qui se diraient « je ne suis pas capable, ce n'est pas mon truc », ça sera basé sur le volontariat ou ça sera obligatoire, est-ce qu'ils devront tous jouer le jeu ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Bien sûr les 5 heures, les 20 % de temps dont j'ai dit qu'il revenait à chaque établissement d'en fixer le contenu précis, sont obligatoires, elles font partie des obligations réglementaires de service des enseignants. Ensuite, c'est dans la discussion, en début d'année, au sein de l'équipe pédagogique, que collectivement il va être décidé si dans ce collège c'est plutôt en maths qu'il faut vraiment mettre le paquet, « donc l'accompagnement personnalisé, ce semestre-ci, on va le faire plutôt autour des maths, mais le semestre prochain… »

THOMAS SOTTO
Mais le prof de maths n'aura pas le choix, il devra… si le chef d'établissement le décide, il faudra le faire ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Mais ça fait partie de ses horaires. Rappelez-vous, vous m'avez demandé si les disciplines perdaient des heures, je vous ai répondu non, mais il ne s'agit pas non plus de décharger des disciplines de leurs heures.

THOMAS SOTTO
Il y a aussi du nouveau sur l'enseignement de la deuxième langue vivante, qui va débuter dès la 5ème et plus en 4ème, il va falloir recruter des profs de langues là, vous allez aller les chercher où ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Eh bien on va les recruter. Moi j'attire votre attention sur une chose, c'est que, c'est vrai qu'avant cette année, avant cette année les métiers de l'enseignement, et particulièrement dans certaines disciplines, dont les maths ou les langues font en effet partie, les métiers de l'enseignement paraissaient très peu attractifs…

THOMAS SOTTO
On a eu des cas encore à la rentrée, on parlait d'annonces sur le Bon Coin.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Absolument, c'est à ça que je fais allusion…

THOMAS SOTTO
Et notamment dans les quartiers les plus difficiles.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Et on avait beau ouvrir des postes, on avait du mal à les pourvoir. Mais, mais la donne est en train de changer, vraiment. Je vous invite, Thomas SOTTO, à regarder, par exemple, le concours exceptionnel que nous avons ouvert pour l'académie de Créteil, puisque c'est de l'académie de Créteil dont vous venez de parler avec les histoires de Bon Coin, eh bien nous avons décidé d'ouvrir un concours avec 500 postes, nous nous attendions à avoir 1000 candidats, honnêtement, les inscriptions viennent de se clôturer, vous savez combien il y en a ? 11.500. Ce qui signifie quoi ? Ce qui signifie que si le métier pouvait sembler peu attractif, et les concours ne pas être pourvus, c'est parce que, depuis des années, la précédente majorité, la droite, n'avait cessé de détruire des postes dans l'éducation, et donc, les étudiants qui pouvaient se préparer à ces carrières d'enseignement se disaient « mais il n'y aura pas de job. » Depuis que nous sommes revenus, nous avons rouvert des postes, ça prend du temps à être bien perçu par tous les acteurs, et aujourd'hui…

THOMAS SOTTO
Et ça sera prêt pour la mise en place de la réforme en 2016, rentrée 2016, quoi qu'il arrive, la mise en place ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Et aujourd'hui, franchement, les candidats affluent, et donc oui, je pense que nous trouverons les professeurs d'anglais, les professeurs de maths, dont nous avons besoin. Oui.

THOMAS SOTTO
Deux questions très précises Najat VALLAUD-BELKACEM. Le 9 décembre prochain ce sera la première Journée de la laïcité dans les écoles, les collèges, les lycées, j'ai donc une question pour répondre à une situation floue. Les femmes qui accompagnent les sorties scolaires, ont-elles le droit, oui ou non, de porter le voile ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Mais, il n'y a rien de flou là-dedans. J'ai été amenée à m'exprimer de façon très claire. Moi j'estime que nous devons nous assurer, le plus possible, de la coopération des parents, parce que le rôle des parents est essentiel dans la réussite de leur enfant à l'école.

THOMAS SOTTO
Ça veut dire quoi, qu'ils peuvent venir, s'ils sont de bonne volonté, même si les femmes sont voilées elles peuvent accompagner les groupes scolaires ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Ce qui signifie que, en l'absence de prosélytisme, et en l'absence de situation problématique, oui, liée à des tentatives de prosélytisme, il n'y a pas de raison de refuser la coopération proposée par une femme, quelle que soit sa tenue vestimentaire. Donc, moi j'incite, en effet, les établissements scolaires à faire preuve de discernement et à favoriser le plus possible le dialogue, plutôt que le rejet, ou la stigmatisation.

THOMAS SOTTO
Deuxième point. Vous avez récupéré le dossier des universités à Geneviève FIORASO, faut-il, oui ou non, interdire le voile dans les Facs françaises ? Aujourd'hui il est autorisé.

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Non… vous savez, ce n'est pas à la légère que la loi de 2004, qui a interdit le port de signes religieux, dans les établissements scolaires notamment, a exclu de son champ l'université. Il y a eu un débat parlementaire sur ce sujet. Pourquoi est-ce que l'université a été exclue ? Parce que c'est un cadre bien particulier, on y parle de majeurs, on y parle de gens qui ont leur libre arbitre, et donc ce sont des gens qui, voilà, qui ont une forme de liberté, qui doit se respecter. Par ailleurs, l'université, je vous rappelle, accueille des étudiants étrangers en nombre, donc est-ce qu'on va imposer des règles vestimentaires aussi à des étudiants étrangers ?

THOMAS SOTTO
Donc vous dites, on ne revient pas sur cette loi, on ne change pas les règles, à la Fac ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM
Je dis simplement qu'il y a aussi, à l'université, des moyens de lutter contre le prosélytisme, lorsque c'est nécessaire, et d'ailleurs je fais passer moi-même une circulaire pour repréciser ces différents moyens, et faire en sorte que, quand il y a des problèmes, on puisse évidemment les traiter, mais l'université, en effet, c'est un lieu où les gens sont adultes, donc les règles ne doivent pas être les mêmes que celles de l'école.

THOMAS SOTTO
Merci Najat VALLAUD-BELKACEM. Vous restez avec nous, beaucoup de questions à vous poser, beaucoup de questions d'auditeurs, des questions politiques notamment, ce sera dans un tout petit instant.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 18 mars 2015

Rechercher