Déclaration de M. Stéphane Le Foll, ministre de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la forêt, porte-parole du gouvernement, sur l'agriculture durable, à Paris le 29 janvier 2015. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Stéphane Le Foll, ministre de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la forêt, porte-parole du gouvernement, sur l'agriculture durable, à Paris le 29 janvier 2015.

Personnalité, fonction : LE FOLL Stéphane.

FRANCE. Ministre de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la forêt, porte-parole du gouvernement

Circonstances : 7èmes rencotres internationales de l'agriculture durable, à Paris le 29 janvier 2015

ti : Mesdames, Messieurs,
Monsieur le Président,


vous avez eu l'amabilité de souligner que j'avais assisté à plusieurs colloques de votre association. Vous avez souligné qu'en ma qualité de député, j'avais été souvent à l'initiative de rencontres et que la découverte en 2004 ou 2005 du réseau base et d'un certain nombre de fermes de ce réseau m'avait permis de prendre la mesure de ce que devait être l'enjeu nouveau pour l'agriculture dans les années à venir.

Nous partageons une idée : nous sortons d'un débat stérile, né de l'histoire de l'agriculture depuis la Seconde Guerre mondiale. L'agriculture a été confrontée aux choix de la mécanisation et des apports d'intrants azotés, phosphorés, bouleversant des systèmes agricoles en place depuis des centaines d'années. Au surplus, cette révolution s'est accompagnée d'une restructuration complète du parcellaire. Nous nous souvenons tous de ce que furent les discussions sur les remembrements. Je me souviens dans ma commune des âpres discussions en mairie pour calculer les soultes à verser en fonction des qualités et de la surface des terres. Là aussi, le système bocager en Bretagne ou dans la Sarthe en a été bouleversé.

Ce système nouveau a poursuivi sa dynamique avec, dans les comices, les fameux clubs des 100 quintaux où l'objectif permanent était d'augmenter le niveau de production. Personne ne se souciait alors du coût en intrants ou des effets en termes d'environnement. Mais ce processus massif porté par un syndicalisme agricole issu de la JAC a engendré un mouvement. Dans le canton de Loué, celui des poulets « label rouge » élevés en plein air, quelques agriculteurs à l'époque où se développait le poulet industriel s'y sont refusé. Ils ont voulu continuer à faire du plein air.

Dans le débat politique aussi, de nouvelles visions de l'agriculture se sont développées en parallèle : on trouvait ceux qui contestaient le modèle traditionnel de manière virulente en appliquant l'agriculture biologique, par exemple, et ceux qui construisaient et accompagnaient le modèle conventionnel. Dans tout cela, peu de débats, peu d'échanges, peu de discussions sans doute en raison de barrières idéologiques et politiques très fortes et affirmées. Au bout du compte, chacun a continué son chemin jusqu'à aujourd'hui. Et de se poser la question de savoir si l'alternative pour l'un c'est uniquement l'agriculture biologique et pour l'autre l'agriculture conventionnelle.

Dans la représentation et dans la construction politiques de ce que l'on doit faire aujourd'hui, nous devons ouvrir une nouvelle ère fondée sur un nouveau paradigme de discussion, une nouvelle construction de l'agriculture. C'est ce que nous ferons demain avec l'an 1 de l'agro-écologie. Je la nomme ainsi car dans ces débats politiques, il faut être capable de donner une lisibilité à la démarche, même si elle est engagée depuis longtemps – vous en êtes les témoins – et même si, en ce qui me concerne, j'avais déjà en tête les évolutions nécessaires il y a un an et demi lors de la discussion de la politique agricole commune. Dans les discussions sur le verdissement de la PAC, j'anticipais aussi ces éléments. Dans le débat de la « loi d'avenir » durant toute l'année 2014, avec l'article 1, nous avons défini et fixé l'agro-écologie comme un enjeu pour l'agriculture française à l'échelle de notre pays. Pas simplement de quelques fermes tests, pas simplement pour quelques pionniers, pas simplement pour montrer qu'il peut exister des alternatives. Non, mais pour construire un projet. Tel est bien l'esprit de ce que vous avez rappelé, monsieur le Président.

Nous ne sommes pas condamnés à la coexistence de ces deux modèles, comme nous ne sommes pas condamnés à des débats caricaturaux qui reviennent à se désintéresser d'économie dès lors que l'on s'occupe d'environnement – et inversement. Au travers des débats que nous menons et grâce à ce que vous faites déjà depuis longtemps, nous cherchons à montrer que la question environnementale est insérable dans le débat économique.

Produire plus et mieux relève d'une stratégie, d'une organisation, c'est un paradigme, qui pose d'ailleurs de grandes questions sur le développement au ministre de l'Agriculture. Techniquement, nous avons des solutions. Ce colloque même en atteste. En effet, notre ami britannique a montré tout ce qu'il sait faire. Techniquement, nous avons des solutions, dont nous connaissons les effets. La conclusion sur les effets bénéfiques de la conservation des sols est claire en termes d'économie d'intrants, de stockage de carbone, de réduction des gaz à effet de serre, en termes de biologie des sols et de remplacement du labour par des vers de terre. Un article des « Échos » paru hier sous le titre Labourage et pâturage, les deux gamelles de la France expliquait que nous étions mauvais, dépassés par l'Allemagne, qu'il y avait des problèmes partout.

Labourage et pâturage, les deux gamelles de la France : on peut considérer que l'on en retire une et que l'on repart sur une ambition plus grande. Il faut redonner de l'air, remettre du souffle, redonner collectivement aux agriculteurs une envie. Le débat sur les normes est pesant ; pour être compatible avec les enjeux environnementaux, le modèle conventionnel finit par être étouffant, non accepté. Quant au modèle de l'agriculture bio en place et que l'on développera, il présente des limites dans sa capacité à répondre aux grands enjeux de l'alimentation du monde. Dans les deux cas, il nous faut être capable d'ouvrir cette perspective, c'est ce que nous ferons demain.

Notre action concerne d'abord les produits phytosanitaires qui posent une question spécifique et ensuite les projets d'agro-écologie dans leur globalité. Nous mettrons en place un système informatique, imaginé pour que les agriculteurs puissent évaluer le niveau de leur démarche. Nous allons aussi leur donner des outils pour qu'ils fassent passer le message du champ du possible dans ce nouveau domaine de l'agro-écologie et de la conservation des sols. Nombreuses sont les personnes, voire des professionnels agricoles, exerçant de nombreuses responsabilités qui affirment encore : « C'est bien, mais chez moi cela ne marche pas ». Ils ajoutent qu'il ne faut pas penser que tout marche de la même manière partout. « Je n'ai pas les mêmes sols que le voisin. » disent-ils. Oui, surtout ils ne veulent pas se poser des questions, ni chercher des réponses. On s'en tient à un argument simple : « Ca ne marche pas ». Nous avons pour mission de montrer que cela fonctionne !

Le plus difficile reste de modifier l'approche culturelle. Tel est le défi que nous lançons. Faire changer les représentations, les grandes questions culturelles, les approches construites reste le plus difficile à faire. Ouvrir une nouvelle perspective nous conduit au coeur du débat. Voilà pourquoi je suis prêt à confier une mission à l'IAD sur un sujet précis qui est un lien entre deux questions.

Les normes peuvent bloquer le développement d'un nouveau modèle alors même qu'elles sont normalement là pour protéger l'environnement. Alors que l'on crée des dynamiques environnementales susceptibles d'induire des effets extrêmement positifs en termes d'environnement, celles-ci pourraient être arrêtées par des normes environnementales faites pour le système conventionnel.

Ensuite, il faut être capable d'en faire un atout. Si des dérogations étaient possibles pour les agriculteurs qui s'orientent vers l'agro-écologie, on résoudrait les problèmes de tous ceux qui jugent que la directive sur les nitrates est trop compliquée. On doublerait la contrainte et l'on en ferait un atout pour aller dans le sens souhaité. Nous allons donc réfléchir à un processus de certification qui devrait permettre de déboucher sur des dérogations aux normes. Cela doit être un élément pour nous d'incitation à aller dans le sens souhaité.

Ce sujet m'intéresse au même titre que les zones vulnérables ou les directives nitrates. Sur ces questions, nous devons gérer le passé et répondre au présent, c'est-à-dire aux injonctions de la Commission européenne et de la Cour de justice. Mais pour arriver à ouvrir des perspectives, il faut être capable de donner des dérogations, à la condition d'être clair : les nouveaux systèmes évitent les pollutions, développent de la matière organique, stockent du carbone et de l'azote, ont besoin d'azote pour la micro et macrobiologie des sols. Ce qui signifie que les calculs relatifs aux apports d'azote qui se fondaient sur les besoins des plantes devront désormais se fonder sur les nécessités des sols. Il conviendra de réfléchir à cette capacité qu'ils ont à assurer leur propre régénération et ensuite l'amélioration des rendements. Depuis 10 ou 20 ans, les rendements n'évoluent plus. Dans le cadre de la démarche décrite, il faudra retenir des processus différents de ceux développés jusqu'ici et qui ont consisté à spécialiser les productions, les variétés, en fonction de ce qu'on souhaitait et qui aboutissaient à ce que tous les mécanismes naturels en concurrence avec la voie choisie étaient éliminés. A force de vouloir éliminer, on a fini par engendrer des résistances. La vraie question posée par le modèle conventionnel, au-delà de l'idée d'ouvrir une autre perspective par des améliorations environnementales potentielles – biodiversité, stockage du carbone, lutte contre le réchauffement climatique – est pour moi la nécessité européenne de renouveler le modèle conventionnel qui a atteint son point-selle et qui risque demain de trouver sa limite.

Aux Etats-Unis, la situation se caractérise par la présence d'OGM et d'adventices résistants aux glyphosates, d'où la nécessité d'utiliser à nouveau des organochlorés ! Utiliser des herbicides oubliés depuis quinze ou vingt ans revient à un surarmement, ce qui va commencer à coûter très cher. Face aux résistances, nous devons donc proposer des alternatives et mettre en mouvement un système qui organise la production agricole en jouant sur les concurrences naturelles plutôt qu'en cherchant à tout éliminer.

J'ai parlé des résistances aux herbicides, on peut parler des pesticides. Quand on constate la résistance aux antibiotiques – avec en filigrane la question de la santé et notre capacité à nous soigner – nous devons faire preuve d'une extrême vigilance. Je pense que le modèle tel qu'il a été conçu rencontre ses propres limites.

Au-delà même de la conviction que l'on peut porter, de l'ambition que l'on peut avoir au travers de l'agro-écologie, interrogeons-nous : le système actuel peut-il encore perdurer dans les conditions actuelles ? Je ne le crois pas. Telle est la seconde justification au changement de modèles de productions agricoles.

Voilà où nous en sommes. Il y a bien entendu des réticences et des résistances. Un sondage que nous avons commandé sera publié demain. Nous voulions tester la sensibilité des agriculteurs à la limitation des intrants, à la question des sols, des auxiliaires aux cultures, de la gestion de l'eau, de l'autonomie dans le cadre des productions polycultures et en élevage.

A 90 %, les agriculteurs répondent qu'ils ont déjà engagé deux des critères considérés comme des marqueurs de changement vers un nouveau modèle. A 50 %, ils disent avoir entendu parler d'agro-écologie. Quarante-deux pour cent d'entre eux considèrent être déjà entrés dans ce système. Treize pour cent se déclarent y être prêts. Les autres, plus de 40 % encore, ne le souhaitent pas, déclarant que « Ca ne marche pas chez moi ».

On découvre un potentiel susceptible d'enclencher une dynamique. Même s'il ne réglera pas la totalité de la question en quelques années, il sera en mesure d'enclencher un mouvement qui, lui-même, donnera des résultats. Peut-être dépasseront-ils nos espérances dans quinze ans. Ce mouvement doit être du même ordre que celui nous avons connu avec la modernisation de l'agriculture après-guerre. Ce mouvement a fortement stimulé le développement de la production agricole et a été un élément de l'organisation sociale des territoires ruraux. Il a conduit à des gains de productivité. S'il a également participé à la baisse du nombre des agriculteurs, il n'en a pas moins été un mouvement fantastique. Une révolution s'est opérée en trente ans. Ce que nous entreprenons aujourd'hui devra avoir un impact dans trente ans. Pour peu que le processus engagé soit positif, que l'on sache le justifier, que les agriculteurs y trouvent un intérêt bien compris à la fois en termes de relation avec la société et en termes économiques, c'est-à-dire que nous pourrons gagner ce pari si nous asseyons la viabilité de ces systèmes, C'est en tout cas celui que j'ai pris et que nous mettrons en oeuvre ensemble dès demain.


Source http://www.agridurable.fr, le 26 mars 2015

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