Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec Europe 1 le 3 avril 2015, sur le nucléaire iranien. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec Europe 1 le 3 avril 2015, sur le nucléaire iranien.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international;

ti : THOMAS SOTTO
L'Interview Politique d'Europe 1, Jean-Pierre ELKABBACH vous recevez Laurent FABIUS, le ministre des Affaires étrangères. Messieurs c'est à vous.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous étiez pour la France le numéro 1 d'une négociation longue, technique, difficile avec l'Iran, une de ces négociations déjà exceptionnelle qui peut changer l'histoire, on va voir dans quel sens. Bienvenu Laurent FABIUS.

LAURENT FABIUS
Merci, merci à vous.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Bonjour, merci d'être là. Si cet accord de Lausanne mène à un accord total et définitif, a dit cette nuit Barack OBAMA, le monde sera plus en sécurité. Est-ce que vous partagez son optimisme ?

LAURENT FABIUS
Oui, notre position a toujours été de dire « il faut un accord », mais l'accord ne peut être conclu que s'il est solide et vérifiable, ce sont les termes qu'on a toujours utilisés avec le président de la République. Là, c'est une étape importante, très importante même, mais on n'est pas complètement au bout du chemin. Et le bout du chemin normalement c'est la fin juin.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais est-ce qu'il peut y avoir rupture d'ici au 30 juin ?

LAURENT FABIUS
Il est écrit dans ce qu'on a déjà signé : rien n'est acté tant que tout n'est pas acté.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ça veut dire que tout peut se produire encore ?

LAURENT FABIUS
Non, les choses vont dans le bon sens, il faut être clair, mais… et puis j'espère qu'on va parler du contenu parce que c'est ça qui est intéressant…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
J'y arrive.

LAURENT FABIUS
Mais il reste encore des choses à compléter.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors s'il y a accord le 30 juin, l'Iran des ayatollahs aura-t-il un jour la bombe atomique ?

LAURENT FABIUS
Non, non, c'est tout l'objet de l'accord. Comment on peut le résumer l'accord ? L'énergie nucléaire civile, 100 %, la bombe a…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous avez toujours dit oui !

LAURENT FABIUS
Bien sûr, la bombe atomique non. Mais le problème, c'est que ce sont les mêmes machines qui permettent à la fois de créer de l'énergie nucléaire civile et la bombe atomique. Donc il faut bien proportionner les choses, c'est la raison pour laquelle… un élément très important de l'accord, c'est la réduction du nombre des machines qu'on appelle « des centrifugeuses » qui permettent d'enrichir l'uranium…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y en avait des milliers, il y en aura beaucoup moins !

LAURENT FABIUS
Alors soyons précis, il y avait sur le sol iranien 19.000 machines, il y en aura un peu plus de 6.000 ; et pour les machines en fonctionnement, il y en avait 9.200, il y en aura 5.060, je suis précis, donc c'est beaucoup moins. Et puis il y a un deuxième aspect, c'est que si on veut aller vers le nucléaire civil, il n'y a pas besoin d'enrichir très fortement l'uranium ; tandis que si on veut aller vers le nucléaire militaire il faut l'enrichir fortement. Et donc nous avons déjà conclu des éléments qui disent : jusqu'à présent, l'Iran avait 8 tonnes, 8 tonnes, 8.000 kilos d'uranium à sa disposition, là il n'en aura plus que 300 kilos, ça n'a donc rien avoir, et il ne pourra enrichir cet uranium qu'à hauteur de 3,65 %, alors qu'auparavant c'était 20 %. Donc vous voyez bien que ces éléments précis, c'est très complexe comme négociation…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc Lausanne, ça a été un progrès…

LAURENT FABIUS
Bien sûr.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y a eu du solide et du consistant. Le sujet est d'une complexité technique inouïe, quelle est la durée de l'accord ?

LAURENT FABIUS
Alors il y a plusieurs durées, la durée minimum je dirai, enfin l'élément de base c'est 10 ans mais il y a des étapes, certains engagements sont jusqu'à 13 ans, d'autres jusqu'à 15 ans, d'autres jusqu'à 25 ans.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Quand on a dit que la France était prudente Laurent FABIUS, est-ce que ça voulait dire que pour…

LAURENT FABIUS
Non, je vous arrête tout de suite, la France est ferme depuis le début, je vais vous donner une anecdote d'ailleurs. Cet accord, ça fait longtemps qu'on en discute, et en ce qui me concerne, en ce qui concerne le gouvernement l'échéance précédente c'était en octobre-novembre 2013. Et à l'époque, on a signé un premier accord qui s'appelait « un accord provisoire ». Et maintenant c'est connu, donc je peux revenir sur cet épisode, les Américains et les Iraniens nous avaient proposé un texte. Et après en avoir parlé avec le président de la République, j'ai dit non. Pourquoi j'ai dit non ? J'ai dit non parce que le texte n'était pas solide, en particulier il n'apportait pas de garantie sur un réacteur qu'on appelle le réacteur d'Arak et sur l'enrichissement de l'uranium.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous étiez seul à ce moment-là ?

LAURENT FABIUS
Oui, et alors évidemment c'était un peu difficile : l'Iranien a dit « si c'est comme ça, je reviens chez moi ». Et puis on a regardé avec mes collègues des… parce que nous sommes six, les grands pays, le contenu. Et finalement… il y a eu même un épisode assez amusant, l'Iranien dit « si c'est comme ça, je démissionne, je rentre chez moi, ce n'est pas possible » ; et mon collègue chinois a dit « si j'étais vous, je me rassiérais » et il s'est rassi.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc la France n'est pas seule…

LAURENT FABIUS
Donc à l'époque…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On peut imaginer…

LAURENT FABIUS
Il y a eu un accord, un premier accord qui a été signé, mais qui était solide, plus solide que ce qui était envisagé. Et depuis si vous voulez, la France est regardée d'une manière particulière, parce qu'on sait que nous voulons l'accord mais sur une base ferme. Pourquoi ? Pas du tout parce qu'on aurait quelque chose contre les Iraniens, mais là je vais au fond de la question Jean-Pierre ELKABBACH. Si cet accord n'est pas vraiment solide, ça veut dire que l'Iran pourrait avoir la bombe et ça, c'est inacceptable. Mais si cet accord n'est pas perçu comme solide, ça veut dire que les pays de la région – je pense à l'Arabie Saoudite, on peut penser à l'Egypte, la Turquie, etc., – diront « oui, peut-être qu'ils ont signé mais ce n'est pas solide, donc nous-mêmes on va s'équiper nucléairement ». Et à ce moment-là, ce sera la prolifération nucléaire et ce sera très dangereux pour tout le monde. Donc la nécessité objective, c'est que l'accord soit solide.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais déjà on renforce l'Iran, puissance chiite dans la région !

LAURENT FABIUS
On renforce et on ne renforce pas, c'est-à-dire que…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc on sait que c'est regardé d'un mauvais oeil, comme vous l'avez dit, dans les pays du golfe, en Arabie Saoudite et dans d'autres pays.

LAURENT FABIUS
Oui mais si vraiment on arrive – qui est l'objectif et on a fait un pas dans cette direction – à ce que l'Iran n'ait pas l'arme nucléaire, c'est positif pour tout le monde, y compris pour ces pays-là. Simplement la contrepartie, c'est que c'est la question des sanctions, l'Iran dit : à ce moment-là, vous levez les sanctions.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Au fond, pour qui c'est une mauvaise nouvelle Lausanne ?

LAURENT FABIUS
Pour personne, à mon avis pour personne.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Même pas pour les Israéliens ?

LAURENT FABIUS
Non, les israéliens disent « il ne faut pas que l'Iran ait l'arme nucléaire, parce qu'à ce moment-là on risquerait d'être…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous leur dites ce matin « si l'accord a lieu, ils n'auront pas l'arme nucléaire ».

LAURENT FABIUS
Bien sûr. Et je complète en disant : s'il n'y a absolument aucun accord, à ce moment-là les Iraniens peuvent dire « nous sommes déliés de toute obligation, nous allons faire ce qu'on nous prête comme intention de faire ».

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le président Hassan ROHANI s'est toujours engagé à ne pas avoir la bombe atomique…

LAURENT FABIUS
Oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Les dirigeants religieux à Téhéran et en Iran sont divisés entre réformateurs et durs. Est-ce que vous leur faites confiance ce matin ?

LAURENT FABIUS
Nous prenons toutes les dispositions pour être sûr que l'accord que nous pourrions signer soit respecté. Mais vous avez noté et je pense que c'est réel, ce n'est pas quelque chose de fabriqué, qu'il y a eu beaucoup de réactions positives dans la rue iranienne. Ça veut dire que les Iraniens, le peuple iranien – notamment la jeunesse – attend quelque chose, il faut en tenir compte.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous leur dites « vous avez raison » aux jeunes iraniens qui manifestent et qui attendent les réformes et l'ouverture ?

LAURENT FABIUS
Je pense qu'il ne vaut mieux pas qu'on se mêle de ce qui se passe en Iran, mais en revanche qu'ils souhaitent avoir plus de possibilités sur le plan économique, c'est tout à fait compréhensible.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors quel est le calendrier Laurent FABIUS de la levée des sanctions qui frappent depuis 9 ans l'économie et la société iranienne ?

LAURENT FABIUS
C'est un point qu'on n'a pas encore tout à fait réglé, il y a notamment ce point qui est très compliqué parce que les Iraniens disent « écoutez ! Si on fait un accord, il faut que vous leviez les sanctions, il y a plusieurs sanctions, il y a des sanctions de type Nations Unies, il y a des sanctions économiques Europe et Etats-Unis, et ils disent il faudrait lever tout de suite ». Nous, nous disons : il faut les lever au fur et à mesure que vous respecterez vos engagements, et si vous ne respectez pas vos engagements, évidemment on reviendrait à la situation précédente, ce qu'on appelle le snap back. Et là-dessus, il n'y a pas encore un accord.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais s'il y a un début de levée des sanctions, elles porteront sur quoi, sur le pétrole, sur les banques, parce qu'on dit que dès le début de la levée des sanctions, l'Iran bénéficiera d'une sorte de matelas ou de trésor de 150 ou 200 milliards de dollars, c'est vrai, ça renforce sa puissance…

LAURENT FABIUS
Alors l'évaluation… l'évaluation qui a été faite de la totalité de ce que représenterait la levée des sanctions économiques, c'est effectivement 150 milliards, ce qui fait beaucoup, beaucoup d‘argent, de dollars. Mais c'est soumis à toute une série de conditions ; et il n'y a pas simplement les sanctions économiques, il y a aussi les sanctions en matière d'armes et dans d'autres domaines. Et ce point-là n'a pas encore été complètement conclu et ce n'est pas le plus facile.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que vous dites à Benyamin NETANYAHOU qui téléphonait cette nuit à OBAMA « vous pouvez vous rassurer » ?

LAURENT FABIUS
Non, nous avons des contacts bien sûr avec tous les pays, y compris bien sûr avec Israël. Ils connaissent nos positions et je sais qu'ils ont à beaucoup de reprises salué la fermeté de la France.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous leur dites que vous n'avez pas cédé, vous avez obtenu des garanties mais Laurent FABIUS au nom de la France n'a pas cédé pour dire oui, parce qu'il y avait une pression des Américains, les Iraniens…

LAURENT FABIUS
Non, non, vous savez la France – je le redis très souvent et le président de la République aussi – c'est une puissance indépendante, et nous nous situons par rapport à l'objectif de la sécurité et de la paix, c'est ça qui nous détermine.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce qu'à la fin de cette année, François HOLLANDE ou vous, vous jugerez utile d'aller à Téhéran comme Barack OBAMA en a envie ?

LAURENT FABIUS
Si les choses sont signées comme elles doivent l'être, bien évidemment ce sera un voyage très important. ..

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Que vous ferez l'un et l'autre ou l'un après l'autre ?

LAURENT FABIUS
Oui, je ne peux pas m'engager pour le président de la République mais l'Iran…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Comme il va vous écouter, il va peut-être marquer ça sur son agenda.

LAURENT FABIUS
Non, non, non, il se décide tout seul et il le fait très bien. Non mais c'est un pays magnifique, un grand pays, la civilisation perse est une civilisation magnifique. Simplement, il ne faut jamais oublier qu'il y a quand même là – depuis une dizaine ou une quinzaine d'années – un arriéré assez lourd, j'espère qu'on va pouvoir aller dans le bon sens.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Qui va signer d'ailleurs le 30 juin ?

LAURENT FABIUS
Ce qu'on appelle « le plénipotentiaire », ce qui a négocié.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous. Et s'il y a accord à partir de juillet, est-ce que vous encouragerez les entreprises françaises à aller conquérir à leur tour le marché iranien ?

LAURENT FABIUS
Bien sûr, bien sûr, bien sûr. Je veux… quand vous dites qui a signé, je veux rendre hommage vraiment à mon équipe qui a été extraordinaire, qui est reconnue comme extraordinaire, à la fois des gens du Quai d'Orsay, des gens du CEA. Vraiment, on n'aurait pas pu faire tout ce travail… sans eux.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On pourrait parler de beaucoup de sujets avec vous, mais à l'extérieur la France peut donc faire réussir ou échouer une négociation et elle est respectée. Pourquoi à l'intérieur, elle se morcelle en camps adverses, elle s'affaiblit, elle est incapable de se réformer pour plus de croissance et d'emplois, pourquoi… d'abord qu'est-ce que vous avez pensé des résultats des élections, allez ?

LAURENT FABIUS
J'ai suivi ça comme tout le monde, même si j'ai voté par procuration, je n'étais pas là. J'en tirerai simplement une conclusion évidente, c'est que quand la gauche se fracture, elle paie la facture.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Elle est en train de la payer ou elle l'a payée durement ?

LAURENT FABIUS
Vous avez vu les résultats comme moi.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous avez toujours été dur avec le Front national, Jean-Marie LE PEN vient de récidiver sur les chambres à gaz, détail de l'histoire de la guerre. Certes ! C'est à la justice une nouvelle fois de lui régler son compte, qu'est-ce que vous en pensez ?

LAURENT FABIUS
Oui, j'ai entendu ses déclarations. Je dirai simplement que… je crois que c'est le président d'honneur du Front national, c'est une conception étrange de l'honneur.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et une dernière question qui vient un peu à tout le monde, comment on vérifie si l'accord est appliqué, parce qu'on nous dit « les sanctions elles seront automatiques, pas automatiques, on va voir », mais les contrôles auront lieu automatiquement ?

LAURENT FABIUS
Oui…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ou quand vous avez des doutes ?

LAURENT FABIUS
Ils pourront avoir lieu automatiquement et à tout moment, et en particulier par l'Agence internationale de l'énergie atomique, c'est un point central. Nous souhaitons vraiment cet accord au nom de la paix et de la sécurité internationale, mais il doit être solide et vérifié.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On vous regarde tous, on a été passionné par ce que vous avez raconté, est-ce que vous, est-ce que François HOLLANDE – parce que vous en avez parlé cette nuit – vous croyez vraiment à cet accord et vous le voulez ?

LAURENT FABIUS
On le souhaite mais dans les conditions que j'ai dites.

THOMAS SOTTO
Merci Laurent FABIUS d'être venu ce matin en direct sur Europe 1.

LAURENT FABIUS
Merci à vous.

THOMAS SOTTO
Merci Jean-Pierre ELKABBACH, on vous retrouve dimanche matin… oui Jean-Pierre ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Non, non, simplement merci à Laurent FABIUS parce que dans une demi-heure, vous prenez l'avion pour la Pologne !

LAURENT FABIUS
Exact.

THOMAS SOTTO
Pour la Pologne.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 3 avril 2015

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