Interview de M. Michel Sapin, ministre des finances et des comptes publics, à "France Info" le 20 avril 2015 sur le naufrage de migrants en mer Méditerranée, sur le manque de résultats sur le front du chômage, sur le projet de loi sur le renseignement. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Michel Sapin, ministre des finances et des comptes publics, à "France Info" le 20 avril 2015 sur le naufrage de migrants en mer Méditerranée, sur le manque de résultats sur le front du chômage, sur le projet de loi sur le renseignement.

Personnalité, fonction : SAPIN Michel, ACHILLI Jean-François .

FRANCE. Ministre des finances et des comptes publics;

ti : CELYNE BAYT-DARCOURT
Votre invité, à 07h46, Jean-François ACHILLI, est ministre des Finances et des Comptes publics.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Bonjour Michel SAPIN.

MICHEL SAPIN
Bonjour.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
700 disparus, peut-être plus encore pour ce dernier naufrage en Méditerranée. Que doit faire l'Europe ?

MICHEL SAPIN
700 disparus, plus, parce qu'il y a eu d'autres naufrages et parce que c'est un drame qui dure déjà depuis trop longtemps. La question est bonne : qu'est-ce que doit faire l'Europe ? Mais qu'est-ce qu'on doit faire pour que l'on évite qu'il y ait des gens jetés sur des bateaux, dont ceux qui les y mettent et qui sont payés pour se faire, savent que le risque est qu'ils coulent. L'assassin, il est du côté de ceux qui font le trafic de chair humaine, qui leur laissent penser qu'ils vont pouvoir rejoindre une forme de paradis, qui souvent sont aussi des réseaux terroristes, parce que ça alimente le financement du terrorisme. Donc l'Europe a une responsabilité qui est une responsabilité humaine.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
D'accueil.

MICHEL SAPIN
Une responsabilité humaine de sauver, d'éviter qu'il y ait des gens qui meurent. Mais si on dit simplement : l'Europe a la responsabilité d'accueillir tous ceux qui partent en bateaux, à ce moment-là, disons que l'Europe aurait la responsabilité d'accueillie toute la pauvreté du monde, souvenez-vous de ce que disait Michel ROCARD : « L'Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Elle peut prendre sa part de cette misère, elle ne peut pas accueillir toute la misère du monde.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Un Bernard KOUCHNER dans Le Parisien Aujourd'hui en France, dit ce matin : « J'ai honte pour l'Europe ».

MICHEL SAPIN
Oui, mais ce sont des phrases que l'on peut partager, parce que nous sommes là aussi des humanistes, des gens qui attachent à la vie humaine une importance bien supérieure à tout le reste, nous ne sommes pas de ceux qui massacrent, de ceux qui coupent des têtes, mais en même temps, pourquoi y-a-t-il un tel désordre ? Parce que dans des pays, où des structures, qui étaient des structures qu'il fallait combattre, se sont écroulées…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Vous pensez à la Libye, c'est ça ?

MICHEL SAPIN
Je pense à la Libye, on n'a pas travaillé politiquement à la suite, donc il fallait, à l'époque, non seulement abattre, mais aussi construire. Et maintenant, en Libye dans ce pays qui est dévasté par des guerres incompréhensibles entre des clans, il faut trouver une solution, comme on dit dans ce cas-là, politique, c'est-à-dire reconstruire une Libye solide…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Et militaire.

MICHEL SAPIN
… capable de faire obstacle.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Et militaire.

MICHEL SAPIN
Elle n'est pas militaire entre les clans, qui sont des clans de Libyens, elle peut être militaire pour lutter contre Daesh, qui bien entendu utilise toutes les instabilités du monde, pour pouvoir établir son pouvoir et sa terreur.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Michel SAPIN, bientôt trois années au pouvoir, François HOLLANDE l'a reconnu hier sur Canal+, son principal échec reste le chômage. C'est un aveu d'impuissance, un de plus.

MICHEL SAPIN
Pourquoi un de plus ? Par rapport à quoi ?

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Une fois de plus.

MICHEL SAPIN
Une fois de plus, ça n'est pas la même chose, c'est sur le même sujet. Donc sur le sujet du chômage, oui, nous n'avons pas réussi à faire reculer le chômage, c'est une évidence, et c'est une évidence cruelle. Cruelle d'abord pour ceux qui sont au chômage, mais aussi cruelle pour ceux qui sont dans l'action politique. C'est une raison pour dire « il n'y a rien à faire, on arrête tout » ? Non, c'est une raison de plus pour continuer, pour approfondir…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C'est un peu rageant, non ?

MICHEL SAPIN
… pour renforcer…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Parce que chaque fois, je vous pose la question, chaque fois vous êtes obligé de dire ça.

MICHEL SAPIN
Et alors ? Rageant, c'est comme ça dans bien des pays, c'est comme ça, malheureusement pour les Français, c'est comme ça non pas depuis trois ans, parce que si vous aviez regardé un peu la suite des années, vous diriez : « c'est un échec pour la France, depuis combien, six ans, sept ans » ? Un échec pour la France depuis sept ans, et donc c'est à cet échec de la France qu'il faut aujourd'hui remédier. Prenons le chômage des jeunes, il a reculé, il recule, il faut en amplifier le recul.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Mais ce qu'annonce le président, l'extension de la prime d'activité pour les moins de 25 ans, c'est-à-dire ce qui a été annoncé par Manuel VALLS auparavant, déjà, qu'est-ce que ça va changer pour le chômage des jeunes, enfin, contre ?

MICHEL SAPIN
Ce n'est pas tout à fait de même nature, pardon.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
C'est une forme incitative, finalement, pour que les jeunes aillent vers l'emploi, le petit emploi, si je puis dire.

MICHEL SAPIN
Il y a deux combats. Un premier combat pour que se créent des emplois. Première chose. S'il n'y a pas d'emploi, vous pouvez faire tout ce que vous voulez, vous pouvez toujours inciter tout le monde à prendre un emploi, on n'y trouvera rien du tout s'il n'y en a pas. Donc, la première chose c'est créer des emplois, c'est à la fois des politiques dites en faveur de l'emploi, par exemple les emplois pour les jeunes, qui ont été créés, et heureusement, pour eux, et au fond c'est une partie de ma tâche, faire en sorte que la croissance, comme mon dit, l'activité, reprenne en France. Il y a aujourd'hui non seulement des signaux, mais des réalités…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Parce qu'il faut financer tout ça.

MICHEL SAPIN
Pour ce qui est de la croissance, l'activité dans les entreprises, il faut qu'il y ait de la consommation, il faut qu'on puisse exporter, c'est déjà parti, il faut plus d'investissements, ça va démarrer, mais ça c'est une partie de la bataille. La deuxième chose, c'est inciter au retour à l'emploi, parce qu'il y a parfois des situations, vous le savez, où c'est désavantageux de prendre un emploi, c'est désavantageux financièrement de prendre un emploi, qui serait par exemple un emploi à temps partiel. Or, le temps partiel, ça peut être le premier pas, ce qui permet ensuite d'avoir un contrat à durée indéterminée, qui soit un contrat à durée pleine.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
On a bien compris, la situation ça ne fonctionne pas, puisque, regardez, le CICE, le pacte, au font, quand vous voyez monsieur GATTAZ, il vous dit aujourd'hui : « non, il n'y a pas assez, il faut changer les contrats de travail ».

MICHEL SAPIN
L'incitation dont je parlais, dont vous parliez, en parlant de la prime d'activité, c'est l'incitation pour une personne, à occuper un emploi. Il y a par ailleurs des politiques pour aider à la création d'emploi dans les entreprises. Non, on ne peut pas dire que ça ne fonctionne pas, pardon de le dire comme ça.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Ah…

MICHEL SAPIN
Mais, parce que se créent des emplois aujourd'hui, il y en a d'autres qui se détruisent, mais se créent des emplois. La vraie question qui est posée à la France, la vraie question qui est posée à la France, c'est : comment accueille-t-on des populations qui sont plus nombreuses sur le marché du travail ? En Allemagne, le nombre des actifs diminue chaque année, c'est plus facile de lutter contre le chômage quand le nombre des actifs diminue chaque année. Mais pour l'Allemagne, c'est un drame dans cinq ans ou dans dix ans, parce que dans cinq ans ou dans dix ans, qui paiera, comme on dit chez moi, sa retraite ?

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Oui, le drame du vieillissement des populations, oui.

MICHEL SAPIN
Alors que chez nous, nous avons un avantage, c'est que les Français font des enfants, mais comme ils font des enfants, il faut aussi les accueillir, c'est pour ça qu'il faut une priorité pour l'emploi des jeunes, pour l'apprentissage, pour les primes d'activité qui sont maintenant ouvertes aux moins de 25 ans, qui recherchent une activité et un emploi.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Alors, les caisses du gouvernement sont vides, vous cherchez du cash, pardon de vous parler comme ça, parce que Libération raconte ce matin que vous seriez en train de batailler avec Emmanuel MACRON au sujet de cette histoire de vente de matériel militaire à des sociétés de projets, ouvertes aux investisseurs privés, c'est la loi Macron, qui loueraient ensuite ledit matériel, tout ça pour sortir des milliards du budget. C'est vrai ça ?

MICHEL SAPIN
Mais Emmanuel MACRON n'a pas grand-chose à voir avec ça, c'est une question de financement du budget de la Défense, qui est une question absolument cruciale. Nous parlions des solutions parfois militaires pour lutter contre tel ou tel trafiquant ou tel ou tel terrorisme. Une solution militaire, ce sont des hommes, parfois des femmes, qui mettent en jeu leur vie, et donc quand on parle de crédits militaires, on ne parle pas en l'air, c'est pas juste comme ça de l'argent pour de l'argent, c'est de l'argent avec des gens derrière, qui sont prêts à se sacrifier pour défendre une cause…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Mais vous allez externaliser ces moyens militaires ?

MICHEL SAPIN
… pour être efficace, au nom de la République. Et donc on ne parle pas de la même manière des crédits militaires que d'autres crédits. Moi j'ai beaucoup beaucoup de respect pour tous ceux qui justement sont au contact, sont au combat. L'armée, nos armées, ont besoin de crédits. Ces crédits, ils ont été fixés par la loi de finances, ces crédits seront au rendez-vous, il n'est pas question qu'il en soit autrement, mais il vaut mieux le faire de la manière la plus intelligente possible.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Et ça va se faire, ça, cette histoire de société de projets ouverte aux investisseurs privés, pour sortir du matériel ? Oui ? Non ?

MICHEL SAPIN
Nous verrons, mais je pense que rien qu'en disant cela…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Ça ne vous plait pas, ça.

MICHEL SAPIN
Non non, mais vous êtes totalement incompréhensible pour les gens qui nous écoutent.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Oui, c'est pas grave.

MICHEL SAPIN
Par contre, quand je dis : l'armée a besoin de ces 31,4 milliards prévus, et l'armée aura ses 31,4 milliards prévus, je pense que je suis clair.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Bon, d'accord. Alors, vous allez redéployer les moyens, c'est ce qu'a dit le chef de l'Etat, c'est-à-dire concrètement, vous devez, au fond, faire des réformes pendant deux ans, avec des moyens constants. Qu'est-ce que vous appelez « redéployer les moyens » ?

MICHEL SAPIN
C'est quand même assez simple à comprendre, pardon. La France a un déficit qui diminue, mais qui diminue trop lentement. Déficit, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'on va chercher sur les marchés, des gens qui nous prêtent de l'argent, c'est sympathique pour l'instant ils nous le prêtent à pas cher, mais enfin, c'est une bonne manière de se mettre entre les mains de la finance, que d'aller chercher de l'argent qu'on emprunte. Donc il faut diminuer nos déficits. La France a besoin aussi de diminuer les impôts, oui, il faut diminuer les impôts. Ils ont beaucoup augmenté au cours des dernières années, pas les trois dernières années, mais au cours des six ou sept dernières années et ils vont…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Et ils vont aussi diminuer avant la présidentielle, c'est ça ?

MICHEL SAPIN
C'est déjà en cours. Donc cette année, là, cette année, il y a 9 millions de foyers qui vont voir, les gens ne le croient pas tant qu'ils ne l'auront pas vu, je peux le comprendre, ils sont tous comme Saint Thomas, mais ils vont voir, toucher leur impôt qui va baisser. Pour les entreprises, nous diminuons un certain nombre de charges, parce que c'est le seul moyen aujourd'hui de relancer l'emploi. Donc il faut moins de déficit, moins d'impôt. Comment est-ce que l'on fait ? Eh bien simplement en gérant mieux le budget de l'Etat, mieux le budget de la Sécurité sociale, mieux le…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Mieux le peu. En gérant mieux le peu, ce que vous avez, ce qu'il reste.

MICHEL SAPIN
Le peu, vous savez combien c'est le peu ? C'est la moitié de la richesse nationale, c'est la France qui a la dépense publique la plus élevée de toute l'Europe, donc ce n'est pas peu, c'est beaucoup. C'est en gérant mieux, beaucoup, et quand on a beaucoup, c'est plus facile de gérer mieux que quand on n'a pas grand-chose.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Michel SAPIN, il faut peut-être saluer l'artiste, hier, le président HOLLANDE qui va soumettre la loi Renseignements au Conseil constitutionnel, ce n'est pas très sympa, d'ailleurs, au passage pour monsieur CAZENEUVE, votre collègue, mais c'est pour priver la droite d'un cheval de bataille ?

MICHEL SAPIN
Non, ça c'est une vision très, pardon de vous dire, très politicienne…

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Non non, pourquoi pas, oui.

MICHEL SAPIN
Mais quel est le rôle du chef de l'Etat ? C'est de faire, un, que nous ayons les moyens de lutter contre les formes modernes de terrorisme. Et donc, aujourd'hui, il y a besoin d'une loi sur le renseignement, pour encadrer les méthodes modernes qui permettent de lutter contre les moyens modernes, dont le terrorisme aujourd'hui se dote. Bien. Ça c'est sa responsabilité de sécurité. Mais sa responsabilité aussi c'est de faire en sorte que l'ordre juridique soit solide, et quelle est la meilleure des solidités ? C'est que ce soit constitutionnel. Donc je trouve parfaitement normal, non seulement respectueux du Parlement et du ministre, mais normal que sur un sujet comme celui-ci, on évite qu'il y ait ensuite des recours….

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Et c'est bien joué aussi, c'est ça.

MICHEL SAPIN
… vous savez qu'il y a quelque chose qui a changé, c'est qu'aujourd'hui n'importe quel citoyen peut aller saisir lui-même le Conseil constitutionnel. Eh bien plutôt que de laisser l'insécurité juridique, il valait mieux qu'il y ait la sécurité juridique dans la défense des droits.

JEAN-FRANÇOIS ACHILLI
Merci Michel SAPIN.

MICHEL SAPIN
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 avril 2015

Rechercher