Interview de M. Manuel Valls, Premier ministre, à France Inter le 23 avril 2015, sur les attentats déjoués depuis le mois de janvier 2015 à Paris, l'arrestation de Sid Ahmed Ghlam, la protection des lieux de culte chrétiens et le projet de loi sur le renseignement. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Manuel Valls, Premier ministre, à France Inter le 23 avril 2015, sur les attentats déjoués depuis le mois de janvier 2015 à Paris, l'arrestation de Sid Ahmed Ghlam, la protection des lieux de culte chrétiens et le projet de loi sur le renseignement.

Personnalité, fonction : VALLS Manuel, DUVIC Bruno.

FRANCE. Premier ministre;

ti : BRUNO DUVIC
Le Premier ministre Manuel VALLS est jusqu'à 8H55 l'invité de France Inter. Bonjour Monsieur.

MANUEL VALLS
Bonjour Bruno DUVIC.

BRUNO DUVIC
Combien d'attentats déjoués depuis ceux du mois de janvier à Paris ?

MANUEL VALLS
De nombreux attentats ont déjà été déjoués, cinq, compte tenu, encore, de l'attentat qui n'a pas eu lieu, heureusement, à Villejuif, il y a sans doute quelques jours.

BRUNO DUVIC
Alors, celui de Villejuif est très médiatisé depuis hier. De quelle nature les autres projets d'attentats avortés, est-ce que la menace était aussi imminente ?

MANUEL VALLS
La menace elle n'a jamais été aussi importante, nous n'avons jamais eu à faire face à ce type de terrorisme dans notre histoire. Il faut donner un certain nombre de chiffres. Je veux rappeler que 1573 Français, ou résidents en France, sont recensés pour leur implication dans ces filières terroristes, 442 se trouvent sans doute actuellement en Syrie, 97 y sont morts. Et par ailleurs, la plateforme d'appels permettant aux citoyens de signaler des cas de radicalisation, a enregistré déjà plus de 2600 signalements, 630 ont été jugés très sérieux et examinés par les services spécialisés. Enfin, je veux rappeler que 7 Français sont morts en actions suicides en Syrie ou en Irak, j'ai donné ces chiffres quand j'ai présenté le projet de loi sur le renseignement, et je viens de vous dire que, sans doute, 5 attentats ont été déjoués au cours de ces derniers mois. Quand j'étais, pour la première fois, depuis quelques semaines, à Beauvau, comme ministre de l'Intérieur, on commençait à évoquer, à l'été 2012, ces filières. Le 19 septembre 2012 il y a eu une tentative d'attentat dans une épicerie casher à Sarcelles, déjà.

BRUNO DUVIC
Et depuis la menace n'a fait que croître ?

MANUEL VALLS
La menace n'a fait que croître, on considère qu'il y a 3000 à 5000 Européens sur place, et qu'à la fin de l'année, ce chiffre pourrait atteindre 10.000, cela veut bien dire qu'il n'y a pas que la France qui est directement menacée, mais d'autres pays le sont. Il y a encore quelques jours, quelques semaines, à Barcelone, une filière, avec des projets d'attentats à Barcelone, a été démantelée par la police espagnole.

BRUNO DUVIC
Venons-en à l'affaire de Villejuif. Sid Ahmed GHLAM, cet homme avait été repéré dès l'année dernier, fiché par la DGSI, passage par la Turquie cette année, velléité de départ en Syrie, puis retour en France, vérification de son environnement à deux reprises, et pourtant il a été arrêté quasiment par hasard. On n'aurait pas pu interrompre le parcours de cet homme plus tôt ?

MANUEL VALLS
Le procureur de la République MOLINS, hier, a expliqué pourquoi on ne pouvait pas judiciariser ce cas, mais laissons l'enquête, aujourd'hui, se dérouler, pour mieux comprendre ce qui s'est passé. Moi je veux saluer, d'abord, la rapidité avec laquelle les enquêteurs ont remonté la piste terroriste, à partir des faits qui n'avaient aucun lien apparent entre eux. Tout indique que cette attaque a été effectuée en liaison avec un individu qui pourrait être en Syrie, des échanges ont eu lieu, une commande avait été passée, sans doute, pour cibler une église, enfin je veux rappeler…

BRUNO DUVIC
Pardon, mais il n'y avait aucun élément qui permettait d'interrompre le parcours de cet homme plus tôt ?

MANUEL VALLS
Laissons l'enquête se dérouler, mais je veux saluer le travail des services. Il est quand même assez étonnant qu'à partir du moment où on a évité un attentat, dans les circonstances que vous avez évoquées, la première réaction ce soit de mettre en cause le travail des services. Enfin, je veux rappeler, qu'une femme a été victime du terrorisme, Aurélie CHATELAIN, qui a été tuée, c'est une nouvelle victime du terrorisme, je veux lui rendre hommage et avoir une pensée pour sa petite fille, pour sa famille et pour ses proches.

BRUNO DUVIC
Remettre en cause ou pas le travail des services, juste une question supplémentaire. Cet homme, qui encore une fois avait été repéré, a pu acquérir des armes, est-ce qu'il y a eu un délai important entre le moment où il a acquis ces armes, et son arrestation ?

MANUEL VALLS
Je ne peux pas vous répondre, et encore une fois l'enquête donnera, j'imagine, progressivement tous ces éléments. Il faut comprendre son entourage, il faut que cette enquête soit affinée…

BRUNO DUVIC
Pour l'instant il est question d'un complice, cet homme avec qui il était en liaison en Syrie ?

MANUEL VALLS
Il faut être précis dans ce type d'affaire, et moi je ne veux pas venir ici, par des déclarations ou des informations que je ne possède pas, perturber l'enquête.

BRUNO DUVIC
En tout cas il n'y a pas d'autre complice identifié ?

MANUEL VALLS
Je ne peux pas vous répondre à cette question, ça serait, je crois, irresponsable que de vous répondre ainsi. Il n'agit pas seul, ce type d'individu n'agit pas seul, nous l'avons vu avec les attentats au mois de janvier, il y a des réseaux, il y a ceux qui apportent un soutien logistique, donc il faut que l'enquête soit menée, avec beaucoup de détermination, mais aussi avec le secret nécessaire pour qu'elle soit le plus efficace possible.

BRUNO DUVIC
Ici c'est des églises qui étaient visées, elles sont désormais cibles potentielles des terroristes, au même titre que les synagogues ou les écoles juives ?

MANUEL VALLS
Mais c'est la France, toute la France, qui est visée pour ce qu'elle est, c'est pour ça que nous devons faire la guerre au terrorisme, c'est pour ça que nous faisons la guerre au terrorisme, sans faire la guerre à ce que nous sommes, un pays libre, une grande démocratie, jalouse de ses libertés et de sa tolérance, et c'est ça qu'on attaque. Quand on s'en prend à la presse, à la liberté d'expression, en tuant les journalistes, les caricaturistes de Charlie Hebdo, quand on s'en prend aux policiers qui sont là pour protéger nos libertés, quand on s'en prend aux Français juifs parce qu'ils représentent notre diversité, quand on s'attaque aux synagogues ou aux églises, ou quand on veut s'attaquer aux églises, on touche à l'essence-même de ce qu'est notre pays, c'est-à-dire une République, laïque, qui aime la liberté, la possibilité de croire et de ne pas croire. Mais nous devons être plus forts que le terrorisme, ne pas avoir peur. Nous ne devons pas céder à la peur, vient de dire Monseigneur RIBADEAU DUMAS, qui est le porte-parole de la Conférence des Evêques, je prends ce mot. La meilleure réponse d'une démocratie comme la nôtre, c'est ne jamais céder à la peur, et de garder ce qui a été l'esprit du 11 janvier, c'est-à-dire la capacité des Français à se rassembler contre le terrorisme, contre la barbarie.

BRUNO DUVIC
Et en même temps, Manuel VALLS, le langage de vérité c'est aussi de dire qu'on ne peut pas mettre une patrouille de police devant tous les bâtiments potentiellement visés, on ne peut pas mettre une patrouille de police à la fois devant toutes les synagogues de France, devant toutes les églises, les musées, les grands médias, ce n'est pas possible, surtout dans un contexte où les policiers de Vigipirate sont déjà à flux tendu, voire davantage.

MANUEL VALLS
Oui, mais je veux leur rendre hommage, aux 10.000 militaires, aux milliers de policiers, de gendarmes, et de policiers municipaux, qui assurent la vigilance, des lieux de culte, des écoles confessionnelles, des médias.

BRUNO DUVIC
Et qui ne peuvent pas, donc, être devant tous les bâtiments, c'est important de pouvoir le dire ce matin.

MANUEL VALLS
Bien sûr, il faut le dire. Il y a 45.000 lieux de culte catholique, 178 bénéficient d'une protection spécifique, et les autorités religieuses, c'est vrai pour l'Eglise catholique, comme pour les autres, sont en lien constant avec le ministère de l'Intérieur, et notamment avec le préfet LATRON, qui été désigné par Bernard CAZENEUVE. Pour suivre la question de la protection des lieux de culte, il peut y avoir des gardes statiques, il peut y avoir, aussi, des patrouilles qui passent régulièrement…

BRUNO DUVIC
Pas plus d'hommes ?

MANUEL VALLS
Il y a déjà beaucoup d'hommes et de femmes mobilisés sur le terrain, mais il faut aussi, à la fois, ne pas céder à la peur, tout en maintenant de la vigilance, et chacun doit être vigilant par rapport à un individu qui pourrait être suspect, par rapport à un sac qui pourrait être déposé, c'est cette mobilisation…

BRUNO DUVIC
Et pas de redéploiement particulier devant les églises ?

MANUEL VALLS
Nous sommes en train de faire un point précis sur cette question-là, en lien avec l'Episcopat, et nous prendrons toutes les mesures, avec Bernard CAZENEUVE, qui s'imposeront, pour assurer, puisque c'est notre mission, la protection de nos compatriotes, de nos concitoyens.

BRUNO DUVIC
Parce que cette attaque avortée, en l'occurrence de sites chrétiens, correspond à la propagande récente de l'organisation Etat Islamique ?

MANUEL VALLS
Oui, puisqu'elle cible la France pour diviser. On voit bien quel est l'objectif…

BRUNO DUVIC
Et là, depuis plus récemment, discours antichrétiens plus particulièrement ?

MANUEL VALLS
En s'attaquant aux lieux de culte, il s'agit, évidemment, de provoquer des fractures dans notre société. Oui, les chrétiens, les catholiques, mais les Chrétiens d'Orient notamment sont visés, ils sont victimes, de fait, d'une barbarie insupportable, d'un véritable massacre, comme les minorités, en général, au Proche et Moyen-Orient. Je rappelle qu'en quelques jours il y a eu des massacres effrayants, de catholiques, de chrétiens, en Ethiopie. Donc, oui, ils sont évidemment visés, et nous leur devons notre solidarité, notre soutien. Ils visent aussi, semble-t-il, des lieux de culte catholique en France, d'où le fait que nous nous sommes déplacés hier avec Bernard CAZENEUVE, à Villejuif, pour témoigner, aussi, de notre soutien et de notre solidarité aux chrétiens et aux catholiques de France, qui étaient visés.

BRUNO DUVIC
Manuel VALLS, vous nous disiez en commençant qu'il y avait eu cinq autres projets d'attentats, avortés, pourquoi médiatiser, pourquoi choisir de médiatiser celui-ci ? On peut vous dire, aussi, que ça fait la publicité des terroristes de parler de cet attentat qui a été déjoué.

MANUEL VALLS
Mais vous en auriez parlé de toute façon ! Pendant 3 jours nous avons gardé…

BRUNO DUVIC
Les cinq autres il n'en n'a pas été question.

MANUEL VALLS
Oui, mais celui-ci prenait bien sûr une ampleur particulière…

BRUNO DUVIC
La menace était plus imminente ?

MANUEL VALLS
La menace était là, le passage à l'acte était sans doute en train d'être préparé, il y a eu un mort, Aurélie CHATELAIN, donc on ne peut pas taire cela. Je crois qu'il faut être très lucide, il faut regarder la réalité en face. Depuis près de 3 ans, comme ministre de l'Intérieur, et aujourd'hui comme Premier ministre, je rappelle, je vous l'ai dit il y a un instant, que nous n'avons jamais fait face à une telle menace, et chacun doit être bien conscient que nous faisons face à la fois à un ennemi extérieur, que nous combattons, ça a été le cas de l'intervention évidemment, de la décision du président de la République, d'envoyer nos troupes au Mali, pour sauver ce pays de la partition, de la désintégration. Nous sommes présents dans une coalition en Irak, avec nos Mirage et nos Rafale. Nous combattons ce terrorisme, cet ennemi extérieur, nous combattons, aussi, cet ennemi intérieur. Les chiffres, que j'évoquais, montrent l'ampleur de la menace. Jamais, encore une fois, nous n'avons eu à faire face à la fois à une menace intérieure, extérieure, qui se nourrit l'une de l'autre, face à cela, nous avons mis les moyens supplémentaires pour la police, la gendarmerie, les services de renseignement, nous avons fait voter deux lois antiterroristes, nous sommes en train de faire voter une loi sur le renseignement pour donner davantage de moyens à nos services de renseignement…

BRUNO DUVIC
Est-ce que l'annonce de cet attentat déjoué justifie un peu plus la loi sur le renseignement ?

MANUEL VALLS
Cette loi a été décidée après un long travail parlementaire.

BRUNO DUVIC
Il y a même de mauvaises langues qui disent que, voilà, l'un permet de faciliter le passage de l'autre.

MANUEL VALLS
Oui, mais, dans ces circonstances, il faut éviter d'entendre les mauvaises langues, il faut être à la hauteur de la situation, c'est-à-dire de la menace. Garder de la gravité, privilégier l'intérêt général. La loi sur le renseignement était une demande d'abord des services de renseignement.

BRUNO DUVIC
Est-ce qu'elle aurait permis d'arrêter Sid Ahmed GHLAM plus tôt ?

MANUEL VALLS
En tout cas elle aurait donné plus de moyens aux services de renseignement pour effectuer un certain nombre de surveillances. Cette loi est le fruit d'un long travail parlementaire entamé il y a 2 ans, notamment, après, pour tirer les leçons des attentats de Toulouse et de Montauban. La décision de légiférer sur le renseignement a été prise par le président de la République en juin dernier, en juin 2014. Ce n'est pas une loi de circonstance, c'est une loi qui permet de donner plus de moyens à nos services de renseignement, tout en maintenant nos libertés, puisque les terroristes veulent s'attaquer à nos libertés, veulent que nous prenions un certain nombre de décisions qui seraient attentatoires aux libertés. Eh bien non ! La réponse c'est à la fois, plus de sécurité, et plus de libertés, c'est ça aussi la France, c'est ça aussi la réponse d'un Etat de droit, d'une grande démocratie, de notre République, de la Nation française, au terrorisme.

BRUNO DUVIC
A propos de cet équilibre, Manuel VALLS, les critères retenus dans ce projet de loi, pour autoriser les techniques de renseignement, vont bien au-delà de la seule prévention du terrorisme, avec des intitulés parfois très larges, il y a sept critères, par exemple « violences collectives de nature à porter atteinte à la sécurité nationale. » Cela signifie quoi ?

MANUEL VALLS
Oui, parce que, sur ces sujets-là il y avait un grand flou, je pense notamment au hooliganisme.

BRUNO DUVIC
Et est-ce qu'on ne ratisse pas très large tout de même ?

MANUEL VALLS
Mais, cette loi, effectivement, elle ne concerne pas que le terrorisme, elle concerne tout le renseignement, et, par exemple aussi, les attaques que nous pouvons subir notamment en matière d'espionnage économique. Nous sommes la seule grande démocratie au monde qui n'ait pas une loi qui encadre nos services de renseignement et qui ne donne pas des critères précis. Et cette loi, moi j'ai eu l'honneur de la présenter et de la défendre devant le Parlement, le Parlement, l'Assemblée nationale, a bien travaillé, en première lecture, sur cette question-là, a avancé, aussi, dans l'approfondissement de la protection de nos libertés, le Sénat va poursuivre ce travail, le Conseil constitutionnel, qui sera saisi par le président de la République, aura aussi, bien sûr, son avis à donner. Nous avons, là, je crois, toutes les garanties pour nos libertés.

BRUNO DUVIC
Pourquoi conserver les données de connexion 5 ans, puisque c'est un des points du débat ?

MANUEL VALLS
Mais parce que nous avons besoin, là aussi, pour nos services de renseignement, d'avoir tous les moyens nécessaires pour lutter contre le terrorisme, contre l'espionnage. Mais enfin, écoutez, face à la menace que nous connaissons, dans le monde particulièrement trouble dans lequel nous vivons, menaces terroristes, drames migratoires en Méditerranée, défis climatiques, défis économiques, un pays comme le nôtre, qui en plus s'est construit à travers un Etat fort, mais qui garantit les libertés, doit se donner les moyens de lutter notamment contre le terrorisme. C'est quoi ce débat sur les libertés ? Jamais nous n'avons eu un texte qui garantit…

BRUNO DUVIC
C'est un débat, par exemple, qui a existé aux Etats-Unis après, donc on est…

MANUEL VALLS
Mais ça n'a rien à voir, ça n'a rien à voir Bruno DUVIC, avec le PATRIOT Act.

BRUNO DUVIC
D'où la vigilance tout de même.

MANUEL VALLS
Mais elle est normale dans une démocratie, et c'est le sens des débats au Parlement, c'est le sens de la concertation des débats que nous avons avec le monde du numérique ou avec les associations, les ONG, et les grandes institutions, qui sont là pour garantir nos libertés. Moi je n'ai pas peur de ce débat, bien au contraire, puisque c'est la liberté que les terroristes ont voulu atteindre, mais là nous avons, je crois, un cadre qui nous permet de donner plus de moyens à nos services de renseignement, tout en garantissant nos libertés.

BRUNO DUVIC
Manuel VALLS, Premier ministre, est jusqu'à 8H55 l'invité de France Inter. 01.45.24.7000, franceinter.fr, et Twitter mot clé « interactive » pour toutes vos questions dans la deuxième partie de cet entretien, il sera bien sûr question du sort des migrants en Méditerranée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 24 avril 2015

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