Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à France Info le 22 juin 2015, sur les propositions de la France concernant la mise en oeuvre d'une politique européenne de l'immigration, la situation des migrants à Vintimille et à Calais et le débat suscité par le "droit du sol". | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à France Info le 22 juin 2015, sur les propositions de la France concernant la mise en oeuvre d'une politique européenne de l'immigration, la situation des migrants à Vintimille et à Calais et le débat suscité par le "droit du sol".

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard, ACHILLI Jean-François .

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti : Fabienne Sintes
Et toujours à Calais, effectivement, dans la voiture de France Info, pour mieux comprendre la crise des migrants, depuis l'une de ces villes symbole qu'est Calais, et tout de suite beaucoup de questions pour lui, d'ailleurs, avec vous, Jean-François Achilli, en studio, à Paris, c'est le ministre de l'Intérieur.

Jean-François Achilli
Bonjour à vous, Bernard Cazeneuve.

Bernard Cazeneuve
Bonjour.

Jean-François Achilli
Alors, François Hollande et Matteo Renzi se sont affichés unis, hier, à Milan, unis sur la question des migrants. Alors il n'y a plus de problème à la frontière italienne ?

Bernard Cazeneuve
Mais il y a un problème qui est celui des migrants, d'un flux migratoire extrêmement important, que nous essayons de résoudre ensemble, avec l'Italie depuis des mois, et la France est dans la volonté de résoudre ce problème, en avant-garde, et fait des propositions. J'avais, au courant du mois d'août dernier, à la fin du mois d'août, fait une tournée des capitales européennes pour faire des propositions concrètes. Ces propositions, c'était davantage de solidarité, par une répartition de deux qui relèvent du statut de réfugié en Europe, et aussi des mesures de responsabilité, partagées avec l'ensemble des pays de l'Union européenne, consistant à reconduire ce qui relève de l'immigration économique irrégulière, dès leur arrivée sur le sol européen, et la mise en place d'un dispositif au sein de l'Union européenne, à l'arrivée également des migrants, qui permette de distinguer ceux qui relèvent de l'immigration économique irrégulière, de ceux qui relèvent du statut de réfugié. Et puis il y avait aussi la volonté de faire en sorte que nous puissions travailler de façon étroite avec les pays de provenance, et notamment le Niger, pour faire en sorte qu'il y ait des processus de…

Jean-François Achilli
On va y revenir.

Bernard Cazeneuve
… de réadmission, de codéveloppement, qui conduisent l'Union européenne sur un autre chemin. Donc, je comprends en vous disant que si nous voulons réussir, il faut être dans la solidarité au sein de l'Union européenne, dans le dialogue avec nos partenaires, et dans une solution globale, équilibrée, solidarité, responsabilité.

Jean-François Achilli
Alors, parce qu'il y a ce problème de Vintimille, il y a un nœud, si je puis dire, de migrants qui sont, eh bien, ils sont coincés à la frontière. Est-ce que vous allez lever la barrière ? Quelle est l'idée ?

Bernard Cazeneuve
Mais la barrière n'a jamais été baissée, il n'y a pas de blocage de la frontière à Vintimille, il y a simplement des contrôles…

Jean-François Achilli
Des contrôles, c'est ça, oui.

Bernard Cazeneuve
… qui sont effectués pour que nous puissions veiller, avec nos partenaires italiens, au respect des règles de l'Union européenne. J'ai souhaité la semaine dernière que nous mettions en place un groupe de contacts, qui rassemble les administrations italiennes et françaises, de manière à ce que l'on se parle en permanence, et moi, mon souhait, dans ma responsabilité de ministre de l'Intérieur, c'est d'éviter au maximum les tensions et de privilégier au maximum les solutions, et tout ce qui peut permettre d'avancer dans cette voie, à travers des dispositifs efficaces, un dialogue permanent et puis surtout des propos justes, sur un sujet complexe, c'est ce que nous essayons de privilégier.

Jean-François Achilli
Alors, les tensions, Bernard Cazeneuve, sont très fortes à Calais, nous y sommes depuis ce matin en direct avec Fabienne Sintes, vous l'avez entendu, avec une exaspération qui monte et une police souvent très sollicitée, en tout cas débordée, 3 000 migrants qui peuplent la fameuse jungle, c'est chose faite, on dirait que ça devient une sorte de camp définitif.

Bernard Cazeneuve
Non mais d'abord, il n'y a pas de jungle à Calais, j'aurais pu faire ce qu'ont fait un certain nombre de mes prédécesseurs, je vais vous rappeler quelques scènes. On arrive à Calais par hélicoptère, on fait disperser les migrants en toute inhumanité par des forces de l'ordre et on n'y revient jamais. J'ai fait tout le contraire à Calais.

Jean-François Achilli
Vous pensez à qui ?

Bernard Cazeneuve
Vous avez de la mémoire, comme moi, donc vous voyez très bien à qui je fais référence.

Jean-François Achilli
Vous pensez à Nicolas Sarkozy, notamment ?

Bernard Cazeneuve
Non, Nicolas Sarkozy n'est pas celui qui a fait voler…

Jean-François Achilli
Qui avait fait fermer Sangatte.

Bernard Cazeneuve
Oui, il a fait fermer Sangatte dans les années 2 000 et il a réparti des migrants sur toute la cote septentrionale et je me souviens d'avoir vu des migrants dormant dans des cartons à Calais, et ce sont les municipalités à ce moment là, dont la mienne, qui ont pris en charge ce qui relevait de la compétence de l'État. Je n'ai pas du tout fait ça à Calais. Quelle est la politique que nous menons à Calais ? Un, il y a à Calais des hommes, des femmes, qui sont en situation de grande vulnérabilité. Faut-il les protéger ou pas ? La réponse est oui et nous avons mis en place un dispositif d'accueil qui, certes est insuffisant compte tenu du nombre de migrants, mais qui est un premier pas vers l'humanisation de ceux qui sont en situation de vulnérabilité. Deuxièmement, j'ai voulu que tous ceux qui relèvent de l'asile à Calais, se voient proposer l'asile. Nous avons l'an dernier, à Calais, accueilli 700 personnes au titre de l'asile et qui ont eu accès au statut de réfugié. Troisièmement, il faut reconduire à la frontière, tous ceux qui relèvent de l'immigration économique irrégulière, sinon il n'y a pas de soutenabilité de ce que nous faisons…

Jean-François Achilli
Et vous arrivez à les retrouver, vous arrivez à faire le tri.

Bernard Cazeneuve
Et l'an dernier, nous avons reconduit à la frontière 1 200 personnes. 700 personnes ont accédé au statut de réfugié et 1 200 personnes ont été reconduites à la frontière. La politique que je mène à Calais est très simple : tous ceux qui relèvent de l'asile, doivent pouvoir l'obtenir. Deux, ceux qui sont migrants économiques irréguliers, doivent être reconduits à la frontière, et trois, il doit y avoir une humanisation des conditions d'accueil des migrants, qui sont là soit en transit, soit dans l'attente de l'asile, et c'est ce que nous avons fait en mettant en place un accueil de jour, en mettant en place un accueil pour les personnes vulnérables et désormais en créant des conditions d'un aménagement de la langue, de manière à ce que les conditions d'accueil soient humanisées.

Jean-François Achilli
Vous avez été choqué, Bernard Cazeneuve, par, vous savez, l'image de la fuite d'eau, à propos des migrants en Europe, utilisée par Nicolas Sarkozy ?

Bernard Cazeneuve
Nous sommes face à un problème d'une extraordinaire complexité.

Jean-François Achilli
Ce n'est pas une fuite d'eau.

Bernard Cazeneuve
Non, mais, nous sommes face à un problème d'une extraordinaire complexité, qui appelle à la fois une analyse de la situation internationale et une coopération européenne qui doit être tous les jours mise sur le métier pour trouver des solutions, et qui appelle de la pudeur dans les mots qu'on choisit, dans les images qu'on convoque, parce qu'il y a derrière tout cela une détresse humaine, et chacun doit s'employer face à un drame de cette ampleur, à être dans l'exigence de vérité, dans l'exigence d'efficacité et doit convoquer les mots justes et éviter les plaisanteries de mauvais gout.

Jean-François Achilli
Les quotas, vous n'aimez pas ce mot, quotas, pourtant il faut que l'Europe se répartisse les contingents de migrants qui arrivent sur son sol, de l'Italie, de la Grèce.

Bernard Cazeneuve
Le concept de quotas n'a pas de sens. Pourquoi ?

Jean-François Achilli
C'est le mot qui vous choque ?

Bernard Cazeneuve
Non mais les mots ont un sens, si on traite de sujets sérieux, il faut utiliser les bons concepts. Nous avons mis en place une politique globale au sein de l'Union européenne, je viens de vous en décrire l'équilibre. Il faut que cette politique soit qualifiée par des mots justes. Le mot quota n'a aucun sens. Pourquoi ? Parce que s'il s'agit de réfugiés, nous n'allons pas dire à ceux qui sont persécutés dans leur pays, exécutés, crucifiés, notamment par des groupes terroristes ou des États sanguinaires « nous sommes désolés, vous remplissez tous les critères de l'asile, mais nous avons atteint notre quota, nous n'allons plus vous recevoir ». Vous voyez bien l'absurdité de ce concept, pour ceux qui relèvent du statut de réfugié. Et pour les migrants économiques irréguliers, le concept de quota n'a pas de sens non plus, parce qu'il faut dire clairement qu'ils ont vocation à être reconduits à la frontière. Donc, qu'il s'agisse de migrants irréguliers ou de réfugiés, ce concept n'a pas de sens, parce qu'il n'a pas de signification.

Jean-François Achilli
Bernard Cazeneuve, vous évoquiez le Niger à l'instant, il y a cette initiative européenne qui consisterait à installer des camps d'accueil, de personnes déplacées, c'est ça ?

Bernard Cazeneuve
Quelle est la situation ? Il y a à peu près 60 % de ceux qui arrivent, à la fois en Grèce et en Italie, qui relèvent de l'immigration économique irrégulière, qui viennent de pays qui ne sont pas du tout en guerre, dont les régimes ne persécutent pas leurs citoyens, mais qui sont des migrants économiques. Ils viennent notamment d'Afrique de l'Ouest, et 60 % de ces migrants passent par le Niger. Est-ce que nous pouvons travailler avec les pays de provenances, à des politiques de codéveloppement ? Est-ce que l'Union européenne peut, avec l'OIM, le HCR, s'impliquer dans ces pays, pour faire en sorte que chaque individu qui transite avec un projet migratoire, se voit pris en charge, ait un projet qui puisse aboutir, par un accompagnement de l'Union européennes, de ses financements ? Est-ce que l'on peut concevoir, en lien avec le Niger qui en a exprimé le besoin, de véritables politiques de codéveloppement ? Nous le souhaitons, ce serait l'honneur de l'Union européenne, que de le faire, et d'ailleurs l'Union européenne, dans la proposition qu'elle a formulée, a mis ce sujet à l'ordre du jour, il faut donc maintenant concrétiser les choses, il faut rentrer dans des logiques opérationnelles, ou par delà le plan on s'emploie à faire en sorte qu'il y ait derrière le plan des actions, des actions concrètes que l'on met en œuvre.

Jean-François Achilli
Ce serait le verrou que n'est plus aujourd'hui la Libye, finalement.

Bernard Cazeneuve
Mais ça ne règlera pas le problème libyen, parce qu'aussi longtemps que nous serons confrontés à la déréliction de l'État libyen, aussi longtemps qu'il n'y aura pas d'État en Libye, nous aurons des difficultés à maitriser les flux, mais en tous les cas ça permettrait d'être dans une gestion beaucoup plus efficace et à la fois beaucoup plus humaine de ce qu'est l'immigration économique irrégulière.

Jean-François Achilli
Alors, dans une tribune publiée par Libération ce matin, Bernard Cazeneuve vous vous dressez contre ceux qui, comme Nicolas Sarkozy, notamment, souhaitent remettre en cause le droit du sol en France. Vous, vous parlez d'un faux débat, et vous affirmez que le droit du sol n'a rien à voir avec les problèmes migratoires. C'est-à-dire ?

Bernard Cazeneuve
Eh bien c'est-à-dire, c'est assez simple. Aujourd'hui, quel est le droit en France ? Parce que ce débat donne le sentiment que nous sommes exclusivement dans le droit du sol et que le droit du sol en France serait la cause des flux migratoires. C'est absurde. D'abord parce que, aujourd'hui, sur les 750 000 Français qui acquièrent la nationalité chaque année, ils l'acquièrent au titre du droit du sang, qui est un droit prévalent. Ensuite le droit du sol, eh bien il s'applique pour ceux qui sont des enfants de parents étrangers résidant en France, depuis longtemps, ayant acquis la nationalité française. Et pour ceux dont ce n'est pas le cas, ils acquièrent la nationalité française à partir de l'âge de 13 ans, pour avoir résidé plus de 5 ans en France, ils sont donc pour beaucoup d'entre eux dans un lien exclusive de tout autre, avec la France, et ils demandent la nationalité française à partir d'un acte de volonté. Très peu se sont ceux qui oublient de demander cette nationalité et l'acquièrent à partir de 18 ans. Et tout cela n'a aucun impact sur les flux migratoires, parce que ce qui fait les flux migratoires, c'est pas le droit du sol ou le droit du sang, en France, ce sont les persécutions, les exactions d'un certain nombre de régimes, où les difficultés économiques qui conduisent des migrants désespérés sur le chemin de l'exode. Donc, face à ces sujets, on peut espérer que ceux qui exercent une responsabilité publique, ne cherchent pas à convoquer des débats frelatés, de faux débats, pour susciter des divisions, pour susciter des malaises, mais au contraire ou parfois même pour éveiller de mauvais instincts, mais essaient de faire en sorte que la France se rassemble autour de solutions qui soient conformes à ce qu'est sa tradition, et qui en même temps permettent aux Français d'être face à cette question difficile, dans l'apaisement, dans le respect, dans la maitrise.

Jean-François Achilli
Question difficile, celle des migrants qui sera évidemment au cœur du sommet européen jeudi et vendredi à Bruxelles. Cette interview touche à sa fin, allez, une petite note de bonne humeur, pour finir, Bernard Cazeneuve. Vous avez vu ce tweet de Dominique Strauss-Kahn : « Jack is back », vous êtes toujours évidemment membre du Parti socialiste, vous souhaitez que Jack Strauss-Kahn, Dominique Strauss-Kahn, revienne aujourd'hui à la vie politique ? C'est ce qui semble transparaitre derrière ce tweet hier soir, qui a fait beaucoup de bruit.

Bernard Cazeneuve
Oui, mais généralement, quand il y a du bruit, je me tais, ça ne vous a pas échappé.

Jean-François Achilli
C'est le mot de la fin, merci à vous Bernard Cazeneuve. Merci.

Fabienne Sintes
Merci beaucoup.


Source http://www.interieur.gouv.fr, le 23 juin 2015

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