Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 29 juin 2015, sur les attentats de Saint-Quentin-Fallavier et de Sousse et la "guerre de civilisation" évoquée par le Premier ministre la veille sur Europe 1. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 29 juin 2015, sur les attentats de Saint-Quentin-Fallavier et de Sousse et la "guerre de civilisation" évoquée par le Premier ministre la veille sur Europe 1.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur;

ti : Thomas Sotto
L'Interview politique d'Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach vous recevez ce matin le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve. Messieurs, c'est à vous.

Jean-Pierre Elkabbach
Au cœur de l'action, bienvenu Bernard Cazeneuve, bonjour.

Bernard Cazeneuve
Bonjour.

Jean-Pierre Elkabbach
D'abord et tout simplement Yassin Salhi est-il un assassin ou un terroriste ?

Bernard Cazeneuve
C'est les deux à la fois, il a tué dans les conditions d'abjection que l'on sait son patron, et il l'a fait avec tous les symboles du terrorisme. Donc les symboles qu'il a utilisés, les actes qu'il a posés font de lui un criminel qui a posé un acte qui a toutes les apparences d'un acte terroriste.

Jean-Pierre Elkabbach
Et c'est l'antiterroriste qui l'interroge en ce moment en plus. Et il est organisé, il est radicalisé, il agit seul, le destinateur de son selfie est bien en Syrie, on sait qui c'est ?

Bernard Cazeneuve
Moi, je ne crois pas au loup solitaire, je crois qu'il y a – même chez ceux qui à un moment donné s'auto-radicalisent – un contact avec des vidéos, des sites, des blogs de groupes terroristes qui provoquent et appellent au terrorisme. Et la diffusion d'une propagande extrêmement sophistiquée sur internet, le lien qui peut exister par les moyens numériques, entre un certain nombre d'individus solitaires et les groupes terroristes, les conduit à passer à l'acte. C'est la raison pour laquelle d'ailleurs, j'ai toujours beaucoup insisté pour qu'on prenne des dispositions sur internet : blocage administratif des sites, loi renseignement de manière à ce qu'on puisse déceler ces comportements et prévenir ces actes.

Jean-Pierre Elkabbach
Donc les difficultés réelles ou supposées de Salhi, avec son employeur ou avec sa femme, n'effacent pas la nature et la méthode terroriste du crime ?

Bernard Cazeneuve
Mais il y a sans doute des motivations dont la réalité est personnelle, mais il y a une symbolique qui, elle, emprunte tout aux images les plus affreuses, les plus abjectes du terrorisme.

Jean-Pierre Elkabbach
Et est-ce qu'on peut éviter que d'autres actes semblables – de types déréglés ou en même temps en lien avec le jihadisme – se produisent en France encore ?

Bernard Cazeneuve
Mais c'est toute la difficulté à laquelle nous sommes confrontés, parce qu'il y a une pluralité de profils, il y a des acteurs qui ont été dans le banditisme, qui ont été dans la petite délinquance qui basculent dans le terrorisme. Et puis il y en a d'autres qui ont un casier judiciaire vierge, qui ont une personnalité extraordinairement complexe, c'est le cas de cet individu, qui ont pu se radicaliser mais n'ont jamais commis d'actes répréhensibles, ni sur le plan pénal ni en lien avec une entreprise terroriste. Et si nous avons voulu faire monter en puissance nos services de renseignement en leur donnant des moyens nouveaux, notamment technologiques, c'est pour pouvoir prévenir ces actes. Parce que vous voyez bien, un individu comme celui-ci, comme GLAM il y a de cela quelques semaines, ils ont pu – et l'enquête le montrera – utiliser internet, le darknet, des communications téléphoniques pour dissimuler leurs actes. Et la loi renseignement, sur la question du terrorisme et simplement sur la question du terrorisme, dote nos services de la possibilité de prévenir ces actes.

Jean-Pierre Elkabbach
Et là il parle, il avoue d'une certaine façon et ses mensonges – s'il y a des mensonges – seront découverts par ceux qui l'interrogent et la justice ?

Bernard Cazeneuve
Il y a une enquête en cours, l'enquête permet toujours d'en savoir beaucoup plus que ce que disent au début ceux qui sont incriminés.

Jean-Pierre Elkabbach
Le Premier ministre a déclenché hier, dans Le Grand Rendez-vous d'Europe 1, Le Monde et iTélé, un tollé en parlant de guerre de civilisation. Quelle serait l'autre, la deuxième civilisation ?

Bernard Cazeneuve
Mais il y a un conflit entre l'humanité et l'humilité, entre la civilisation humaine dans la pluralité de ses composantes et ces barbares abjects, ce kalifa de la barbarie. Et cela doit être dit et qualifié, il n'y a pas à faire de polémique sur ce sujet, c'est tout simplement une réalité. Et ce n'est pas une guerre de civilisation plurielle, c'est une guerre entre la civilisation humaine et la barbarie.

Jean-Pierre Elkabbach
Et ça veut dire que la guerre... ou est-ce que ça veut dire que la guerre qui est conduite contre la civilisation est en train d'être vécue par la plupart des Européens, et même des Français ?

Bernard Cazeneuve
Oui, mais cette guerre sera gagnée parce que la civilisation, le respect du droit, la tolérance, la capacité des États – et ils s'organisent tous en Europe et dans le monde pour faire face à ce kalifa de la barbarie – cette guerre-là sera gagnée.

Jean-Pierre Elkabbach
Mais quand vous dites qu'elle va durer longtemps, beaucoup peuvent penser que c'est déjà une conception défaitiste de ce qui va nous arriver !

Bernard Cazeneuve
Mais le défaitisme c'est le refus de l'esprit de combat et de résistance. Et nous sommes résolus à mener ce combat, nous le menons à l'extérieur par notre diplomatie, par l'action de nos armées, au Mali dans la Coalition ; et nous le menons à l'intérieur en agissant en permanence. Et je voudrais d'ailleurs que tous ceux qui communiquent précisément, en appelant le gouvernement à l'action, passent de la démagogie et à la responsabilité, et constatent ce que nous avons fait en quelques mois : 3 lois qui arment nos services de moyens dont ils ne disposaient pas...

Jean-Pierre Elkabbach
Oui mais quand on dit qu'il y en a 3...

Bernard Cazeneuve
Et par ailleurs...

Jean-Pierre Elkabbach
Ce n'est pas une stratégie globale et une vision prospective, c'est...

Bernard Cazeneuve
C'est une stratégie totalement globale et une vision prospective puisque... qu'avons-nous fait ? Nous avons cherché – face à une réalité nouvelle à laquelle tous les pays de l'Union européenne sont confrontés – de nous doter de moyens dont nous ne disposions pas, que nous travaillons sans trêve ni pause sur ce sujet. Et je veux dire à tous ceux qui aujourd'hui, pour des raisons qui tiennent à leurs ambitions personnelles, au fait qu'ils préfèrent les problèmes aux solutions parce que ce sont...

Jean-Pierre Elkabbach
Ou sont dans leur rôle...

Bernard Cazeneuve
Parce que ce sont sur les problèmes...

Jean-Pierre Elkabbach
De l'opposant.

Bernard Cazeneuve
Qu'ils prospèrent davantage que sur les solutions, que nous sommes face à problème d'une extrême gravité. Et face à un problème d'une telle gravité, pays comme le nôtre, comme l'ensemble des pays de l'Union européenne peuvent sortir plus forts de cette épreuve que s'ils sont rassemblés. La résilience d'un pays face au risque terroriste, ça dépend de la responsabilité ses hommes politiques et ça dépend de la capacité de rassemblement.

Jean-Pierre Elkabbach
Bernard Cazeneuve...

Bernard Cazeneuve
Et je vois trop de démagogie et trop d'irresponsabilité, là où il faudrait simplement face aux faits qualifier les choses et constater ce qui est fait par le gouvernement. D'ailleurs toutes les lois dont je parle ont été votées...

Jean-Pierre Elkabbach
Bernard Cazeneuve...

Bernard Cazeneuve
Par l'opposition et aujourd'hui, je souhaiterais que nous soyons collectivement dans la responsabilité.

Jean-Pierre Elkabbach
Quand on parle... je reviens un moment, quand on parle de guerre de civilisation, vous incluez l'islam d'aujourd'hui humaniste, etc., dans cette guerre qui est menée contre par exemple Daech qui n'est pas une civilisation, qui a un projet politique mais qui n'est pas une civilisation !

Bernard Cazeneuve
Mais imaginez-vous ce que doit être le sentiment des musulmans de France, qui sont des démocrates, qui sont attachés à l'idéal humaniste qui est le nôtre, et qui voient des individus dévoyer leur religion pour commettre ces crimes, ils sont eux-mêmes blessés, ils ont eux-mêmes honte. Et bien entendu qu'ils sont dans la civilisation...

Jean-Pierre Elkabbach
De tous côtés, on vous demande d'expulser des imams, pourquoi vous ne le faites pas davantage ?

Bernard Cazeneuve
On le fait beaucoup, je vais vous donner des chiffres précis, là aussi il faut arrêter avec les approximations et la démagogie. Nous avons depuis 2012 expulsé 40 prêcheurs de haine et imams, dans les 5 années précédentes il n'en avait été expulsé que 15. Et aujourd'hui, depuis le début de l'année, il y a 22 dossiers qui sont en cours d'instruction et une dizaine d'imams et de prêcheurs de haine qui ont été expulsés. Donc je veux le dire avec la plus grande netteté et la plus grande fermeté, il n'y a pas un prêcheur de haine en France qui a vocation à rester en France, s'il est étranger il sera expulsé et je le fais
systématiquement.

Jean-Pierre Elkabbach
Pourquoi Bernard Cazeneuve, vous ne fermez pas la centaine de mosquées salafistes qui nourrissent le jihadisme terroriste ?

Bernard Cazeneuve
Quand il y a dans ces mosquées salafistes des prêcheurs de haine, je les expulse. S'il y a des associations qui gèrent ces mosquées, et dont la totalité des membres poursuivent un objectif d'appel à la haine et d'incitation au terrorisme ou à la violence, ces mosquées seront dissoutes, il y a actuellement des dossiers qui sont en cours d'expertise mais il faut le faire dans le respect rigoureux des principes de droit en France...

Jean-Pierre Elkabbach
Et s'il le faut, vous les fermerez, c'est ça qu'on veut savoir !

Bernard Cazeneuve
Et par ailleurs, s'il y a des... mais bien entendu que nous le ferons, nous n'avons pas besoin de conseil en la matière. Nous avons des règles de droit, nous respectons ces règles de droit et nous le ferons avec la plus grande fermeté. Et par ailleurs, il y a eu des plaintes déposées au pénal au titre de l'article 40 du Code de procédure pénale, à chaque fois qu'il était constaté qu'un individu ou une personne appelait à la haine dans les mosquées en France. La lutte avec la plus grande fermeté contre ceux qui appellent à la haine se fait dans le respect des règles de la République...

Jean-Pierre Elkabbach
On voit bien...

Bernard Cazeneuve
Ou alors on abandonne la République.

Jean-Pierre Elkabbach
On voit bien Bernard Cazeneuve que les attaques de l'opposition vous ont touchées, vous êtes...

Bernard Cazeneuve
Mais pas du tout...

Jean-Pierre Elkabbach
Vous êtes...

Bernard Cazeneuve
Non, Jean-Pierre Elkabbach, les attaques de l'opposition ne me touchent pas du tout et je vais vous dire pourquoi. Parce que moi, je suis concentré sur un objectif qui est celui de la protection des Français. Et je ne peux pas par conséquent perdre de temps en chicailla ou en politicaillerie. Mais il est de mon devoir de dire aux Français ce que nous faisons et de le faire avec la plus grande fermeté.

Jean-Pierre Elkabbach
En sortant...

Bernard Cazeneuve
C'est de ma responsabilité.

Jean-Pierre Elkabbach
En sortant des studios d'Europe 1, vous irez en Tunisie sur les lieux de la tragédie, tout à l'heure à Sousse. En dehors des discours classiques de solidarité, qu'est-ce que vous allez apporter aux Tunisiens qui vous attendent ?

Bernard Cazeneuve
D'abord, nous avons à discuter ensemble parce que la lutte contre le terrorisme se fait aussi dans la coopération internationale. Il y a une frontière entre la Tunisie et la Libye qui doit être contrôlée, parce que la Libye est devenue un sanctuaire pour les terroristes.

Jean-Pierre Elkabbach
On les aidera... on les aidera...

Bernard Cazeneuve
Bien entendu, nous le faisons déjà, nous devons le faire davantage encore, renforcer notre coopération. Les terroristes circulent à travers les frontières, il faut par conséquent que nous soyons en situation d'établir la traçabilité de leur parcours. Et ce que nous faisons à l'intérieur de façon ferme et résolue doit aussi s'accompagner d'une coopération renforcée avec nos partenaires.

Jean-Pierre Elkabbach
Ils ont besoin d'armes, de ressources financières, de formation de leur police, de formation de leurs armées, est-ce qu'on peut les aider d'une manière concrète et assez rapide...

Bernard Cazeneuve
Mais vous vous souvenez que...

Jean-Pierre Elkabbach
Parce que par exemple là, le gouvernement et le président El Sebsi viennent de décider que la Tunisie mettra en place à partir de demain des hommes en armes sur les plages pour les protéger, pour faire revenir éventuellement les touristes !

Bernard Cazeneuve
Je me suis rendu, après l'attentat du Bardo à Tunis, nous avons engagé une coopération, des discussions sont en cours de manière à ce que nous puissions les aider sur le contrôle des frontières, la lutte contre la fraude documentaire, la formation de leurs forces de l'ordre, l'attribution de matériels. Et il y a une discussion qui est en cours actuellement pour pouvoir aller plus loin, compte tenu du risque auquel ce pays se trouve...

Jean-Pierre Elkabbach
La Tunisie mérite-t-elle autant d'égards de la République française et pourquoi ?

Bernard Cazeneuve
Mais parce qu'on ne combat pas le terrorisme sans solidarité avec les pays amis qui sont dans une transition démocratique réussie et qui sont touchés. Donc oui, nous travaillons et nous travaillerons avec toutes les démocraties qui partagent nos valeurs pour lutter contre ce terrorisme abject.

Jean-Pierre Elkabbach
Qu'est-ce que... puisque vous êtes en face de moi ce matin Bernard Cazeneuve et avant d'aller à Sousse, les Français s'inquiètent, parfois certains s'affolent. Est-ce que la République a les moyens d'être plus forte que ceux qui l'attaquent aujourd'hui ?

Bernard Cazeneuve
La République a les moyens d'être plus forte que celui qui attaque et sera plus forte que ceux qui l'attaquent. Mais cela dépend aussi d'elle-même, est-ce que nous saurons face à l'atrocité de ces crimes être dignes de ce que sont nos valeurs, c'est-à-dire rassembler autrement que diviser dans l'abaissement politicien, et capables d'adapter en permanence nos dispositifs. C'est en tous les cas ma boussole que de faire en sorte qu'il y ait le rassemblement, qu'il y ait une expression sereine des valeurs de la République et qu'il y ait de la force dans les dispositifs que nous mobilisons pour vaincre le terrorisme.

Jean-Pierre Elkabbach
Merci...

Bernard Cazeneuve
Et loin des polémiques et des abaissements.

Jean-Pierre Elkabbach
Merci et bonne journée Bernard Cazeneuve.

Thomas Sotto
Merci beaucoup Jean-Pierre.


Source http://www.interieur.gouv.fr, le 30 juin 2015

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