Interview de M. Michel Sapin, ministre des finances et des comptes publics, à "Europe 1" le 6 juillet 2015, sur la nouvelle donne des relations entre la Grèce et l'Union européenne au lendemain de la victoire du non au référendum grec. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Michel Sapin, ministre des finances et des comptes publics, à "Europe 1" le 6 juillet 2015, sur la nouvelle donne des relations entre la Grèce et l'Union européenne au lendemain de la victoire du non au référendum grec.

Personnalité, fonction : SAPIN Michel, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre des finances et des comptes publics;

ti : JEAN-PIERRE ELKABBACH
Je vous accueille avec plaisir et intérêt, bienvenue Michel SAPIN. Bonjour.

MICHEL SAPIN
Oui, bonjour à vous.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Votre homologue grec VAROUFAKIS démissionne, son ami TSIPRAS vous offre sa tête pour reprendre vite les négociations ; est-ce que c'est un signe suffisant pour redémarrer ?

MICHEL SAPIN
Partons d'abord du vote qui s'est exprimé hier, dont nous avons toujours dit, le président de la République, nous tous, depuis plusieurs jours, depuis qu'il a été annoncé, que c'était un choix, un choix légitime et un choix démocratique. Donc le peuple s'est exprimé. Il faut respecter ce vote, en même temps, c'est très difficile d'en comprendre le sens, parce que si le sens, c'est le refus de ce qu'ils ont vécu pendant des années et des années, c'est-à-dire la difficulté, on peut comprendre. Si le sens, c'est le retour de la fierté, un peuple qui veut être capable de s'affirmer et qui a eu le sentiment d'être toujours à la remorque, on comprend tout à fait, et au fond, cette fierté retrouvée peut aider ensuite à des négociations dans de bonnes conditions. Mais le vote lui-même ne règle rien de manière automatique, ce n'est pas le refus d'un traité, ce n'est pas le refus d'un projet de loi, c'est le refus d'une attitude. Et donc à partir de là, c'est au gouvernement grec de faire des propositions. Le Premier ministre a choisi qu'un autre homme, je ne sais pas lequel, ou une autre femme…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous le connaissez sans doute…

MICHEL SAPIN
Ou une autre femme, un autre homme ou une autre femme soit l'interlocuteur…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ce sera plus facile…

MICHEL SAPIN
Ou l'interlocutrice des autres ministres des Finances. C'est son choix. VAROUFAKIS, je le connais bien, je l'ai vu depuis le premier jour, c'est un homme très entier, c'est un homme qui a beaucoup de fougue, qui a beaucoup de foi, il a aussi prononcé des mots…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous étiez tous, les créanciers, c'est-à-dire vous et les contribuables…

MICHEL SAPIN
Les créanciers, ça ne me gêne pas encore, mais c'est…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Des terroristes et des esclavagistes…

MICHEL SAPIN
Mais le terme de terroriste, surtout quand on le vit depuis la France…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est mal passé…

MICHEL SAPIN
Et quand on sait comment, nous, nous avons été frappés par le terrorisme, c'est quelque chose qui est mal passé.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il a révélé tout à l'heure qu'il était démissionné, il a dit : peu de temps après l'annonce des résultats du référendum, cette nuit, on m'a informé d'une certaine préférence de l'Eurogroupe pour mon absence des réunions. TSIPRAS l'a donc sacrifié probablement sur l'autel de la zone euro, mais ce qui est surprenant, c'est que c'est juste après une conversation téléphonique entre François HOLLANDE et TSIPRAS, c'est une coïncidence ?

MICHEL SAPIN
Les conversations, elles sont nombreuses, il faut qu'elles le soient, elles ont eu lieu en particulier hier soir. Le président de la République, qui est au centre de tout cela, il n'est pas le seul évidemment, mais qui est au centre de tout cela, a eu monsieur TSIPRAS, a eu madame MERKEL, a même eu monsieur JUNCKER, a eu monsieur TUSK…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais est-ce qu'il a demandé un négociateur plus commode, exigeant, mais plus commode ?

MICHEL SAPIN
Non, on n'a pas demandé, enfin…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Qui n'a pas la même manière de provocateur…

MICHEL SAPIN
Depuis le début, la France est respectueuse de la démocratie qui s'exprime en Grèce, le premier des respects qu'on doit avoir, c'est de ne pas dicter à un autre sa conduite. Donc à aucun moment, il n'y a eu de diktat ou de dictée vis-à-vis du gouvernement grec. Mais je veux redire les choses, Monsieur ELKABBACH…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais c'est la première fois qu'un « non » veut dire « oui » !

MICHEL SAPIN
Oui, mais bon, ça, c'est toute la difficulté et l'ambigüité de ce vote et de la lecture de ce vote, mais il y a une chose dont je suis sûr, c'est que c'est la Grèce qui est dans la difficulté, c'est la Grèce qui aujourd'hui est dans une crise extrêmement difficile, extrêmement dure.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, et l'Europe aussi…

MICHEL SAPIN
Qui peut éventuellement s'aggraver. L'Europe, elle est devant une difficulté, mais elle n'est pas dans la difficulté. Je veux que les choses soient claires, l'Europe est beaucoup plus forte, l'Europe a construit toute une série d'outils…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais j'espère qu'elle va le montrer qu'elle est forte !

MICHEL SAPIN
Mais l'Europe va montrer qu'elle est forte d'abord en se protégeant elle-même, et en particulier des pays que nous représentons, nous sommes en train de retrouver de la croissance, il n'est pas question de perdre cet espoir, cette volonté, cette capacité de croissance supplémentaire, au nom d'une difficulté ; donc c'est d'abord ; et ayez-le bien en tête, c'est très important, parce qu'on assimile la difficulté grecque avec a difficulté de l'Europe, c'est d'abord une difficulté en Grèce, et c'est donc, Monsieur ELKABBACH, au gouvernement grec, à monsieur TSIPRAS, de faire le plus vite possible des propositions à partir desquelles nous pourrons réouvrir les discussions et les négociations…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais quel type de propositions vous attendez ? Quel type de propositions ? Par exemple, la Grèce, elle était prévenue, elle a voté « non », est-ce qu'il faut organiser et accompagner sa sortie de l'euro, comme le demandent par exemple matin Alain JUPPE et d'autres ?

MICHEL SAPIN
Mais il n'y a aucun…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Beaucoup d'autres…

MICHEL SAPIN
Mais écoutez, chacun peut exprimer ce qu'il veut, on sait bien que la droite française, qu'elle soit très carrée dans son expression ou plus modérée dans son expression, on part du principe que TSIPRAS n'est pas légitime, qu'à partir de là, il faut faire sortir la Grèce de l'euro, ça n'est pas la position du gouvernement français…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais est-ce qu'on peut vous dire…

MICHEL SAPIN
Ça n'est pas la position du président de la République…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Je sais que vous êtes d'une éloquence formidable, mais le « non » devait être la sortie annoncée, on voit bien que l'on va vers quelque chose qui est peut-être la reprise, mais ce n'est pas seulement la droite française. Sigmar GABRIEL, social-démocrate de la coalition de Berlin, et votre collègue et ami, Wolfie SCHÄUBLE, que vous allez retrouver tout à l'heure à Varsovie, dit négocier aujourd'hui est inimaginable.

MICHEL SAPIN
Non, ils ne disent pas cela…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Difficilement imaginable…

MICHEL SAPIN
Jean-Pierre ELKABBACH, ici-même, je n'ai pas été le seul à utiliser ce terme, je vous ai dit que le non emportait un risque considérable pour la Grèce. Dans ce risque pour la Grèce, il y a le risque de sortie de l'euro. Mais il n'y a aucun automatisme, de même que le vote ne veut pas dire automatiquement que la Grèce reste dans l'euro. Ce qui permettra de savoir si elle sort ou si elle reste, c'est la qualité des négociations qui vont s'ouvrir, c'est ça qu'il faut comprendre…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Très bien. Ah, elles vont s'ouvrir, quand ?

MICHEL SAPIN
Evidemment, le dialogue, il est déjà ouvert, qu'est-ce que je viens de dire ? Je viens de dire, et c'est le respect qu'on doit au vote des Grecs, que c'est à la Grèce, au Premier ministre grec de faire des propositions. Vous venez de me demander quel type de propositions…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Quel type de propositions ?

MICHEL SAPIN
Quel type de propositions, mais nous avons travaillé toute la semaine dernière, je vous l'avais déjà redit la semaine dernière, nous avons travaillé, le président de la République, moi-même, avec monsieur JUNCKER, avec le président de l'Eurogroupe, avec la Banque centrale européenne, avec les Grecs, nous avons travaillé à une proposition qui soit une proposition viable, durable…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Qui a été rejetée à l'époque…

MICHEL SAPIN
Non, celle-ci n'a pas été rejetée en tant que telle…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Michel SAPIN…

MICHEL SAPIN
Ce que le peuple a rejeté, c'était une proposition précédente. Donc il y a sur la table les bases d'un dialogue, mais c'est à la Grèce de nous démontrer qu'elle prend au sérieux ce dialogue, et qu'elle sait qu'elle peut rester dans l'euro, mais qu'il y a des décisions à prendre, ce n'est pas l'euro au fil de l'eau !

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Quelle est la première décision que vous attendez des Grecs pour qu'ils restent dans l'euro ?

MICHEL SAPIN
Ça ne peut pas être l'euro au fil de l'eau, au fil de l'eau…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Quelle première décision ?

MICHEL SAPIN
Monsieur ELKABBACH, au fil de l'eau, la Grèce sort de l'euro, si la Grèce fait des propositions sérieuses, solides, si de notre côté, nous prenons en compte, en particulier, mais c'était la proposition française, le poids de la dette, et donc que nous faisons en sorte que cette dette soit dans les premiers temps, les premières années, qu'elle soit allégée pour permettre à la Grèce de sortir, alors, il y a une base solide pour que des discussions solides puissent déboucher, mais le fil est ténu. Le fil est très ténu ! Le fil du dialogue, il est très ténu. Et le fil du dialogue, vous savez par qui il est tenu ? Il est tenu par la France d'un côté, la France, JUNCKER, monsieur DIJSSELBLOEM, qui préside l'Eurogroupe…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et madame… (inaudible)… elle vient ce soir à Paris d'ailleurs, qu'elle vienne à Paris est un acte politique fort, à quelle initiative faut-il s'attendre ? A la fois des franco-allemands, et peut-être de l'Europe, puisqu'il y a un sommet ? Et d'autre part, il y a eu tellement de sommets européens précédents qu'on peut se demander à quoi servira un nouveau sommet, cette fois-ci, c'est peut-être l'issue…

MICHEL SAPIN
Mais la moindre des choses, après un vote aussi spectaculaire, aussi massif que celui du peuple grec, difficile à interpréter, y compris par lui-même, mais un vote aussi massif de soutien au Premier ministre, parce qu'au fond, c'est peut-être ça le plus simple comme interprétation, de soutien au Premier ministre, c'est quand même la moindre des choses que les responsables de la zone euro se réunissent, mais pourquoi est-ce que c'est d'abord Angela MERKEL et François HOLLANDE ? Parce que, aucune solution ne pourra être trouvée s'il n'y a pas, entre Angela MERKEL et François HOLLANDE, sur ce sujet aussi, une conversation en profondeur, une conversation en vérité, pour trouver la bonne solution.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Quelques questions simples, longtemps, le sujet tabou a été la dette, est-ce que les Grecs devront la rembourser ?

MICHEL SAPIN
D'abord, je vous ai toujours dit, pour prendre exactement le même terme, que la discussion sur la dette n'était pas taboue. Deuxièmement, les Grecs ont une dette vis-à-vis non pas des marchés financiers, non pas vis-à-vis d'un banquier qui gagnerait de l'argent sur son dos, le dos du peuple grec, mais vis-à-vis de nous-mêmes, qui avons fait quoi ? Acte de solidarité, c'est-à-dire que pendant une période, nous avons avancé de l'argent aux Grecs pour qu'ils puissent payer leurs fonctionnaires et leurs pensions…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Non, mais vous me répondez ; est-ce qu'il faut alléger, supprimer, restructurer, réduire, comme vous voulez, rééchelonner la dette ?

MICHEL SAPIN
Les mots sont peu compréhensibles pour ceux qui nous écoutent, mais je vais le dire autrement, le répéter, le poids de la dette dans les mois qui viennent ou dans les années qui viennent est trop élevé pour la Grèce pour lui permettre de se remonter, pour lui permettre de se retrouver…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais on l'efface complètement ?

MICHEL SAPIN
Non, on peut, comme on dit, alors, après, c'est les termes de re-profiler, restructurer, c'est ça la proposition que nous avons mise sur la table…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Très bien. Michel SAPIN…

MICHEL SAPIN
La France a mis cette proposition sur la table, c'est de cela dont nous pouvons discuter…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
TSIPRAS demande à la BCE de reprendre les versements de liquidités d'urgence aux banques grecques et de les augmenter, est-ce que la BCE doit le faire ? Je sais qu'elle est indépendante, etc., mais est-ce qu'elle doit le faire dès aujourd'hui ?

MICHEL SAPIN
Non, la Banque centrale européenne fera ce qu'il faut pour ce qu'elle devra…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire ?

MICHEL SAPIN
Et en toute indépendance et donc il y a un niveau aujourd'hui de liquidités, ce niveau de liquidités ne peut pas être abaissé.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que les banques grecques doivent ouvrir ou réouvrir le plus vite possible ?

MICHEL SAPIN
Ça, c'est une décision du gouvernement grec…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais à votre avis ?

MICHEL SAPIN
Ce ne sont pas les autres pays qui ont imposé à la Grèce de fermer ses banques, c'est la Grèce qui a décidé, le gouvernement grec, c'est un décret signé du Premier ministre. Donc c'est au Premier ministre de savoir, mais les banques grecques sont dans une énorme difficulté, énorme difficulté…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Bien sûr. Michel SAPIN, Michel SAPIN, encore deux questions, tout le monde a célébré, et vous tous, le référendum comme un acte politique et démocratique majeur. Le président de la République, François HOLLANDE, va-t-il demander aux Français s'ils veulent eux aussi payer encore pour les Grecs, par référendum ? Pourquoi pas, étant un pays souverain, nous ne ferions pas, nous aussi, un référendum sur la question ?

MICHEL SAPIN
Mais c'est toute la limite du dialogue et de la concertation au niveau européen, ce n'est pas comme ça qu'on peut régler les questions et les problèmes…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ce qui est valable pour les Grecs ne l'est pas pour les Français ou les Allemands…

MICHEL SAPIN
Mais eux sortent d'une période terrible, ils avaient besoin de retrouver leur fierté, s'ils ont retrouvé leur fierté, tant mieux, si cette fierté permet d'ouvrir des discussions et des négociations, tant mieux, si cette fierté retrouvée permet de trouver le bon compromis, tant mieux, mais s'il n'y a pas de compromis, il n'y aura pas de solution dans l'euro…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ma dernière remarque, parce que, on est en train d'écrire de l'histoire, le « non » grec, malgré tout, est-ce que ce n'est pas une bonne nouvelle pour vous et pour les endettés français, plus de souci – parce que vous avez le Budget en ce moment – plus de souci pour les 3 % de Maastricht, plus de souci pour les économies budgétaires, youpi, la France peut maintenant s'endetter tranquillement ! …

MICHEL SAPIN
Non, c'est exactement l'inverse, c'est exactement l'inverse. La France aujourd'hui est au coeur de l'euro, elle est dans la partie la plus solide de l'Euro, elle est avec l'Allemagne dans la partie la plus solide de l'Euro, c'est parce que nous avons retrouvé le sérieux budgétaire que nous y sommes, et nous y resterons.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Merci d'être venu.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 21 juillet 2015

Rechercher