Interview de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec France Info le 30 juillet 2015, sur les relations entre la France et l'Iran. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec France Info le 30 juillet 2015, sur les relations entre la France et l'Iran.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent, MUNOS Mathilde.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international;

ti :
MATHILDE MUNOS
Bonjour Laurent FABIUS.

LAURENT FABIUS
Bonjour.

MATHILDE MUNOS
Vous revenez d'Iran, où vous avez rencontré le président iranien et d'autres responsables politiques. La France et l'Iran sont-ils enfin réconciliés ?

LAURENT FABIUS
C'était une première parce que ça fait dix-sept ans qu'il n'y avait pas eu de ministre des Affaires étrangères français en visite officielle en Iran. Et c'est vrai que vous savez qu'il y a quelques jours, nous avons signé ce qu'on appelle l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien, avec d'ailleurs d'autres pays, et ça rendait nécessaire, et d'autant plus facile ce contact. Bon, alors, ça n'est évidemment qu'un premier contact officiel, mais je pense que c'était une visite utile, à la fois parce que nous avons parlé de cet accord nucléaire iranien, nous avons parlé de la région, parce que les Iraniens sont très présents, et nous avons parlé aussi de nos relations bilatérales.

MATHILDE MUNOS
Et on va en parler également dans cette interview. Commençons par la région, c'est peut-être le sujet où il y a encore beaucoup de désaccords entre la France et l'Iran.

LAURENT FABIUS
Oui, oui, oui, il y a des divergences, les Iraniens sont présents directement ou indirectement dans plusieurs pays, ils le sont en Syrie, puisqu'ils soutiennent Bachar Al ASSAD, ils le sont en Irak, ils le sont, d'une certaine manière, au Yémen, ils le sont aussi au Liban, à travers le Hezbollah, et c'est vrai que, on va voir si cet accord nucléaire aboutit à une modification de leur position. Nous, ce que nous souhaitons, bien sûr, c'est que, ils travaillent pour la paix et la stabilité, pour le moment, ce n'est pas évident. Et donc nous avons discuté de ça, nous allons continuer à discuter, puisque, un des résultats de ma visite, c'est que désormais, l'Iran et la France auront au moins chaque année un point politique entre les ministres des Affaires étrangères, mais nous espérons que l'attitude de l'Iran va aller vers une stabilisation et vers la recherche de la paix. Ils sont aussi évidemment très importants au Liban.

MATHILDE MUNOS
Et est-ce que l'Iran peut être un soutien important dans la lutte contre Daech ?

LAURENT FABIUS
Objectivement, oui, c'est-à-dire que, par exemple, en Irak, l'Iran chiite lutte contre Daech, et avec souvent des troupes. Mais quand je dis objectivement, oui, ça ne veut pas dire que, il y ait une coalition, puisqu'ils ne font pas partie de la coalition.

MATHILDE MUNOS
Et hier, vous n'avez pas obtenu du président ROHANI qu'il vous dise : on va y aller, on va y aller avec vous ?

LAURENT FABIUS
Ils veulent, ils disent, et je crois que c'est vrai, lutter contre le terrorisme de Daech, et évidemment, ce genre d'appui peut être utile. Mais une coordination des forces et une organisation en commun, non. Ce qui m'a frappé aussi, c'est que nous, nous pensons que partout, la solution est politique, et en particulier en Irak par exemple, dont on parlait à l'instant, il faut qu'il y ait un gouvernement qui vraiment soit inclusif, c'est-à-dire qui comporte, à la fois des Kurdes, des sunnites, des chiites, alors, là, il y a peut-être une évolution possible, parce que, que ce soit en Syrie, que ce soit en Irak, que ce soit ailleurs, il faut partout qu'il y ait des gouvernements de rassemblement. Et cette thèse que j'ai plaidée auprès des Iraniens.

MATHILDE MUNOS
Et vous avez donc rencontré le président ROHANI en Iran, mais ce sont aussi les gardiens de la révolution qui sont très présents et – limite – ce sont ceux qui ont la main, est-ce que la donne va pouvoir changer ?

LAURENT FABIUS
Oui, ça, je n'en sais rien, alors, il y a plusieurs thèses, bon, il y a d'abord cet accord nucléaire que nous avons passé, alors, on a reproché à la France d'être très ferme, mais j'assume. Je pense que quand on parle du nucléaire, donc la question est de savoir si oui ou non, ils pouvaient avoir la bombe atomique, la France a fait preuve d'une fermeté constructive, qui, finalement, a été utile, puisque tout le monde s'est mis d'accord autour d'un texte qui est bon. Alors, c'est vrai que c'est contesté par certaines forces, notamment ceux que vous avez cités, les Pasdarans, certains disent : mais du coup, ça va amener les Iraniens à modifier toute leur politique régionale. Je suis plus prudent, je pense que dans l'immédiat, je ne suis pas sûr qu'il y ait un changement, alors, à terme évidemment, avec un redressement économique, ça peut les amener à évoluer. Mais les déclarations officielles pour le moment ne montrent pas d'évolution internationale.

MATHILDE MUNOS
Laurent FABIUS, parlons maintenant de la France, vous y êtes allé aussi un petit peu en tant que VRP des entreprises françaises. Quels sont les besoins iraniens aujourd'hui ?

LAURENT FABIUS
Considérables. L'Iran, c'est 78 millions d'habitants, c'est donc un très grand pays, et compte tenu des sanctions économiques qui sont intervenues pendant plusieurs années, c'est un pays qui souffre, et qui a besoin de beaucoup de choses, ils le disent. Par exemple, ils ont besoin de trains qui marchent, ils ont besoin d'avions, ils ont besoin de nourriture, ils otn besoin d'équipements de toutes sortes. Et la France est bien placée, est bien placée parce que longtemps, on a été présent en Iran…

MATHILDE MUNOS
Ce n'est pas ce que je lis…

LAURENT FABIUS
Pardon ?

MATHILDE MUNOS
Ce n'est pas ce que je lis…

LAURENT FABIUS
Oui, mais moi, c'est ce que je sais, en tout cas, ce qu'on me dit. Pendant longtemps, il y a eu, je vous donne des ordres de grandeur de chiffres, des échanges commerciaux de l'ordre de quatre milliards entre nous, et aujourd'hui, c'est tombé à 400 millions. Donc vous voyez. Il y a un champ considérable. Nos entreprises sont très bien cotées, mais c'est vrai que pendant plusieurs années, nous avons été empêchés de travailler ensemble, compte tenu des sanctions. Donc il y a des perspectives importantes, et au mois de septembre, il va y avoir une délégation d'entreprises d'une centaine de chefs d'entreprise qui iront là-bas, avec monsieur LE FOLL, qui s'occupe de l'agroalimentaire…

MATHILDE MUNOS
L'Agriculture…

LAURENT FABIUS
Et monsieur FEKL qui, à mes côtés, s'occupe du Commerce extérieur, et je crois qu'il y a de très bonnes perspectives. Et j'ai été frappé par le caractère très concret de mes discussions avec les ministres, et en plus, j'ai transmis au nom du président de la République une invitation au président ROHANI pour qu'il vienne en France au mois de novembre.

MATHILDE MUNOS
Et les autorités iraniennes, pour donner un exemple concret, ont quand même dit qu'elles préféraient VOLKSWAGEN plutôt que les PEUGEOT à l'avenir.

LAURENT FABIUS
Alors, j'ai eu une rencontre avec le ministre de l'Industrie, et nous avons parlé de PEUGEOT et de RENAULT. D'ailleurs, j'en parlerai aux dirigeants des deux groupes. En ce qui concerne RENAULT, qui vient de faire une offre, l'accueil a été positif. En ce qui concerne PEUGEOT, les dirigeants iraniens reprochent à PEUGEOT d'être parti, il y a peu d'années, sans… enfin, dans des formes qu'ils contestent. Et donc ça peut être plus difficile, mais moi, évidemment, j'ai plaidé pour nos deux groupes.

MATHILDE MUNOS
Un mot du tourisme aussi, vous conseillez aux Français maintenant d'aller en Iran en vacances ?

LAURENT FABIUS
Alors, jusqu'à présent, l'Iran était – vous savez, nous avons une carte au ministère des Affaires étrangères – et l'Iran était en rouge et orange, compte tenu du fait que la sécurité là-bas n'est pas moindre que dans d'autres pays qui sont classés en jaune, nous avons décidé de classer en jaune ce pays, ce qui veut dire que, on peut y aller, et c'est un pays d'ailleurs magnifique, avec, bien sûr, beaucoup de vigilance. Donc au total, une visite utile, qui ne veut pas dire qu'on soit d'accord sur tous les points. Mais il faut qu'un pays comme la France ait des contacts réguliers avec l'Iran, qui est un des acteurs majeurs dans cette région.

MATHILDE MUNOS
Une dernière chose, Laurent FABIUS, j'aimerais qu'on parle de ce qui se passe à Calais. On a l'impression qu'on peut envoyer tous les policiers du monde, ça ne changera rien, les migrants ont une détermination absolue, on l'a entendue encore, avec le reportage de Mathilde LEMAIRE. Que faut-il faire ?

LAURENT FABIUS
Oui, c'est une situation humainement épouvantable. Et moi, je crois que la position qu'a prise Bernard CAZENEUVE est juste, même s'il y a encore des morts, vous avez vu des situations effrayantes, c'est qu'il faut à la fois renforcer – ça a été fait – les forces de police, de tous les côtés, c'est-à-dire aussi bien du côté français, du côté britannique, et du côté d'EUROTUNNEL, qui a baissé sa protection…

MATHILDE MUNOS
Et la coopération marche bien d'ailleurs entre les deux ?

LAURENT FABIUS
Oui, entre les deux, entre madame MAY, qui est la Britannique, et Bernard CAZENEUVE, très bien. Il faut en même temps évidemment travailler avec les pays d'origine, et puis, il faut aussi que l'Europe – elle a décidé de s'organiser – s'organise vraiment. Mais sur le plan humain, quand on voit ces scènes, en France, en 2015, c'est une abomination.

MATHILDE MUNOS
Merci beaucoup Laurent FABIUS, ministre des Affaires étrangères, et invité politique de France Info ce matin.

LAURENT FABIUS
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 3 août 2015

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