Déclaration de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France, à Paris le 9 septembre 2015. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France, à Paris le 9 septembre 2015.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international

Circonstances : Conférence inaugurale de l'école des affaires internationales de Sciences Po, à Paris le 9 septembre 2015

ti : Monsieur le Directeur,
Monsieur le Doyen,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,
Merci beaucoup de m'avoir invité.


Je vais d'abord remercier le directeur de Sciences Po, M. Mion de m'avoir invité. Il a, en termes gentils, anticipé la fin de mes fonctions, mais c'est vrai qu'il m'invite à réfléchir. Et parmi ces éléments de réflexion, au fond, ce qui serait un succès de cette habitude que nous avons inaugurée ensemble - puisque cela fait quatre ans que je prononce la leçon inaugurale - ce serait que mon successeur éventuel cherche à me remplacer non pas à cause du poste proprement dit de ministre des affaires étrangères mais pour pouvoir donner enfin une leçon inaugurale à son tour aux étudiants comme vous.

Quant à Enrico, l'État c'est nous, et je voudrais dire simplement que vous avez choisi le meilleur.

C'est devenu un rituel de ma rentrée de ministre des affaires étrangères, entre la conférence des ambassadeurs, qui est devenue maintenant la semaine des ambassadeurs - vous voyez à quel point le Quai d'Orsay est audacieux dans son changement - et l'Assemblée générale des Nations unies, c'est devenu une habitude que d'être parmi vous et j'allais dire devant vous.

Chaque année, j'évoque les crises auxquelles la diplomatie française est confrontée. Et évidemment elles constituent le quotidien du travail des diplomates. Peut-être pour un certain nombre d'entre vous, peut-être même pour beaucoup d'entre vous, étudiants étrangers et français, ce sera - si vous vous destinez à une carrière diplomatique - votre quotidien.

Dans un instant, je vais aborder les crises les plus brûlantes, celles où les difficultés sont les plus grandes et les perspectives de résolution les plus incertaines. Je pense à la crise syrienne, je pense à la lutte contre Daech, je pense d'une autre façon aux défis migratoires.

Mais, avant cela, je veux faire preuve d'originalité en soulignant quelques évolutions positives. Elles ne sont assurément pas les plus nombreuses, mais nous avons connu, même si nous avons tous la mémoire courte, nous avons connu un certain nombre d'avancées internationales importantes au cours des derniers mois, et les efforts de la France souvent n'y sont pas étrangers.

Cela prouve que la diplomatie, que vous étudiez aujourd'hui et qu'un certain nombre d'entre vous pratiqueront demain, peut - malheureusement pas toujours mais souvent - changer le cours des choses. Et les exemples que je vais prendre illustrent ce que j'appellerai volontiers la diplomatie des résultats.

(...)

Au titre toujours des avancées, je veux souligner un certain nombre d'initiatives qu'on a oubliées et qui pourtant sont très importante. Par exemple les initiatives prises face au fléau Ebola en Afrique de l'Ouest. Dans des délais extrêmement brefs. Nous avons appuyé les personnels soignants, permis la mise en place de centres de traitement, sauvé aussi des milliers et des milliers de vies. Nous restons présents aux côtés de nos partenaires africains pour les aider à sortir de toute une série de crises dont les conséquences sont considérables.

Pourquoi débuter mon propos en évoquant ces avancées ? Non par quelque arrogance, qui serait d'ailleurs assez française, mais parce qu'elles doivent nous inciter, ces avancées, à toujours garder à l'esprit la perspective, même si elle est lointaine, même si elle est très difficile, des succès pour la diplomatie.

Le métier de diplomate est un métier très difficile. Par définition il confronte aux désordres du monde. Mais la raison d'être de la diplomatie c'est précisément l'idée que ces désordres ne sont pas une fatalité. Ce n'est pas de la naïveté, ce n'est pas un optimisme béat, mais une conviction qui est fondée sur l'expérience. Et cette conviction permet d'affronter avec d'autant plus de détermination les crises, très nombreuses - je vais en parler de quelques-unes - dans lesquelles les difficultés sont immenses.

(...)

Ceci ne doit pas nous faire oublier d'autres crises majeures. Et parmi toutes ces crises je voudrais mentionner la question israélo-palestinienne, dont on parle peu en ce moment, mais nous considérons que le statu quo actuel fait en réalité pendre le double risque de l'embrasement et de l'enlisement. Et nous pensons qu'une approche davantage internationale rassemblant à la fois les membres permanents du conseil de sécurité, des Arabes, des Européens devrait appuyer la reprise de négociations et ensuite, espérons-le, leur aboutissement, en les inscrivant dans un cadre et un calendrier crédibles.

Autre grave sujet de préoccupation, la lutte contre Boko Haram en Afrique, ces faux religieux et ces vrais criminels ; nous soutenons la coopération entre le Nigéria - nous recevrons bientôt le président Buhari à Paris -, le Tchad, le Niger, le Cameroun, le Bénin ; les terroristes continuent de sévir ; nous devons, avec nos partenaires internationaux, renforcer notre soutien aux pays touchés et à la Force africaine qui se met en place.

(...)

Face aux grands défis que je viens d'évoquer, encore ai-je laissé de côté beaucoup de choses importantes, je me suis dit : mais vis-à-vis des étudiants, je pourrais essayer de définir les principes directeurs qui guident notre action. Car, quand je fais retour sur moi-même, je pense que l'un des risques principaux qui menacent tout chef de la diplomatie c'est d'avoir à faire face à tellement de crises - il y en a tous les jours - qu'au fond ce soit une action ou plutôt une réaction qui fasse que la politique soit un peu ballotée. Non pas que tout soit prévisible ou maîtrisable, faisons attention à cela, je me mêle très peu du débat politique intérieure, mais parfois j'entends des critiques qui, en logique, seraient pertinentes si la France était seule au monde ou si l'Italie était seule au monde. Non, nous ne sommes pas seuls au monde. Et toute la difficulté vient qu'il faut nous-mêmes que nous prenions de bonnes décisions, et il faut faire l'effort, mais il faut aussi convaincre les autres qui ont chacun leurs points de vue.

Dont il faut essayer d'être clair, d'avoir une certaine cohérence. Avec le président de la République, nous avons fixé quatre priorités qui déterminent concrètement mon l'action. Lorsque j'ai à prendre des décisions, sur tel ou tel point, j'essaie de me référer à ces quatre priorités. Elles sont simples :

La paix et la sécurité. La paix ce n'est pas le pacifisme, mais la paix et la sécurité. Quand on a une position à prendre sur tel ou tel sujet, ça c'est le premier élément. Qu'est-ce qui peut du point de vue de la France favoriser la paix et la sécurité ?

Le deuxième élément, c'est l'organisation et la préservation de la planète. L'organisation de la planète parce que la France traditionnellement est un grand défenseur des organisations internationales, au premier rang l'ONU ; la préservation de la planète, je viens de vous parler de notre vision d'une planète préservée.

La troisième priorité c'est la relance et la réorientation de l'Europe. Nous ne séparons pas l'une de l'autre, nous sommes des Européens, nous pensons qu'il y a une relance profonde à faire dans différents sujets, et que du même coup, cela doit nous conduire - certains éléments ont été actés, pas encore d'autres - à une certaine réorientation de l'Europe.

Et enfin, quatrième élément qui tombe sous le sens, c'est le rayonnement de notre pays puisque nous défendons nos intérêts. Et à chaque fois que des décisions sont à prendre, mettez-vous à ma place, c'est quid par rapport à ces quatre priorités.

J'avais eu l'occasion, je crois que c'était l'an dernier ou l'année précédente, de développer ses points. Donc je ne vais pas y revenir, mais je voudrais évoquer des principes qui fondent la recherche de ces objectifs. Et j'ai essayé de réfléchir à quels étaient ces deux ou trois principes.

Le premier principe c'est d'essayer d'être aussi lucide que possible. Qu'est-ce que j'ai à l'esprit en disant cela ? C'est qu'il me semble qu'un chef de diplomatie ne peut pas concevoir une action diplomatique efficace s'il n'a pas une image exacte de l'état du monde. J'en ai déjà évoqué ici quelques grandes lignes. Deux décennies de domination des États-Unis, un système international qui connaît maintenant une dispersion de la puissance au profit des pays émergents, - dont la Chine et l'Inde - et des acteurs non étatiques. Un monde qui n'est donc plus tout à fait westphalien, c'est-à-dire ce ne sont plus les seuls États qui font la donne. Mais des groupes armés aussi, Daech, Boko Haram, Aqmi, qui mettent les acteurs traditionnels au défi. Et, d'une toute autre façon, d'autres groupes, je pense aux médias globaux, je pense aux réseaux, je pense aux ONG, qui mettent en cause la traditionnelle puissance ou surpuissance des États. Il faut avoir cette vision-là.

De la même façon, il faut essayer d'être lucide sur la situation réelle de la France. Nous disposons certes de beaucoup d'atouts, et vous ne seriez pas ici si vous ne partagiez pas cette appréciation, mais disons les choses, les dynamiques du XXIe siècle ne sont pas toutes spontanément en notre faveur. Le poids démographique et économique de notre pays, de mon pays, va se réduire en termes relatifs. La concurrence de toute une série de pays va s'accentuer. Et ce constat doit nous inciter à agir sur les plans économique, éducatif, scientifique, mais aussi à justifier sans cesse notre rang diplomatique en lançant toute une série d'initiatives, en proposant de nouveaux formats. Je parlais tout à l'heure du format de Normandie, en nous plaçant à la pointe de grandes causes pour y rallier d'autres pays. J'ai cité la défense des minorités persécutées au Moyen-Orient, j'aurais pu citer l'abolition universelle de la peine de mort ou la lutte - je l'ai fait - contre le dérèglement climatique.

La même lucidité implique de situer nos partenaires à leur véritable place ; c'est la première chose à faire quand on dirige une diplomatie. Depuis maintenant quatre ans nous avons multiplié les coopérations, essayé d'améliorer des liens qui s'étaient dégradés avec de nombreux partenaires importants - je pourrais citer la Chine, le Mexique, la Turquie, l'Algérie, l'Afrique subsaharienne -, réglé, quand ils se produisaient, des différends avec des pays amis - et je pense au Maroc -, approfondi nos relations avec de nombreux autres puissances - je pense au Japon, à l'Inde, à l'Égypte, aux pays du Golfe. Cela ne pas dire que nous approuvions chacun des choix de ces pays, et lorsque nous dressons des partenariats nous sommes lucides sur les contours, parce que l'essence même de la diplomatie c'est de coopérer sans toujours se ressembler. Mais cette coopération précisément, à partir d'une analyse lucide, permet d'évoquer les points qui parfois nous séparent, notamment la question des droits de l'Homme, et d'avancer.

Le deuxième principe que j'essaye de respecter c'est celui de l'indépendance. Cela, c'est un principe auquel la France tient beaucoup et auquel elle est d'ailleurs identifiée. Et c'est ce qui me fait penser que, quand je lis toute une série d'articles sur des étiquettes traditionnelles qui sont utilisées dans le débat sur la politique étrangère - qui est atlantiste ? Qui est néoconservateur ? Qui est droit de l'hommiste ? -, souvent, je ne me retrouve pas dans les réalités actuelles. Mais en revanche dans l'exigence d'indépendance, je crois que c'est vraiment au coeur de notre diplomatie, et que c'est peut-être cela qui suscite un consensus dans notre pays. Vous savez la France - je dis cela pour ceux d'entre vous qui sont des amis étrangers - n'est pas le pays qui spontanément a dans tous les domaines le plus de consensus. Mais en matière de politique étrangère, notamment aujourd'hui, même s'il peut y avoir des différends sur tel ou tel point, il y a ce rassemblement, et souvent c'est autour du thème de l'indépendance.

Ca veut dire quoi ? Cela veut dire nous assurer une autonomie d'appréciation et de décision ; cela veut dire qu?il est important que notre réseau diplomatique reste universel ; cela veut dire qu'il faut que nous ayons des services de renseignement de qualité ; cela veut dire qu'il faut que nous ayons des services d'analyse, de prévision, de stratégie qui nous permettent d'articuler l'analyse des situations locales avec une vision globale de l'état du monde. Et, cela veut dire aussi que notre budget militaire doit être sanctuarisé parce que seul un petit nombre de pays peuvent décider de porter une intervention militaire et finalement de la faire.

L'indépendance c'est aussi de disposer d'une certaine liberté d'action et d'une capacité d'entraînement et, même si nous tenons compte du point de vue d'autrui, nous ne dépendons pas du point de vue d'autrui. Quand le président de la République rencontre les dirigeants de Cuba, quand je me rends à Pékin aux cérémonies de commémoration du 70e anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale, où je me trouvais d'ailleurs avec mon collègue italien, quand nous exprimons notre position sur un éventuel élargissement de l'OTAN, nous ne nous plions pas aux exigences de tel ou tel, nous disons simplement que c'est notre choix parce que nous sommes indépendants. Cela ne veut pas dire que nous voulions faire cavalier seul, et cela veut dire en revanche que nous devons essayer d'entraîner des partenaires dans une vision politique partagée.

Ce n'est pas toujours le cas, mais c'est évidemment dans le monde actuel, une nécessité majeure.

Et puis l'indépendance, cela veut dire assumer des responsabilités qui en découlent. C'est ce que nous faisons dans la conférence de Paris, cela veut dire que, puisque nous sommes membres permanents du conseil de sécurité des Nations unies et qu'il n'y a que cinq pays qui le sont - merci au général de Gaulle - nous devons avoir un réseau diplomatique, des capacités militaires des capacités d'analyse et de conviction qui soient à la hauteur. Ce qui explique notre attitude dans le dossier du nucléaire iranien, notre défense du respect de la souveraineté face à l'élection russe de la Crimée, notre recherche d'une désescalade en Ukraine, notre lutte antiterroriste dans la bande saharo-sahélienne, etc.

Donc la lucidité, c'est indispensable, l'indépendance c'est un pilier et le troisième et dernier pilier c'est la notion de solidarité. C'est lié d'une façon générale à nos valeurs républicaines, c'est lié aussi à la vision que nous avons du système international parce que nous avons du système international une vision universaliste. Et cela découle aussi d'un constat : c'est que, dans ce monde interdépendant, la stabilité, la sécurité, la prospérité de la France sont liées à nos partenaires, notamment nos partenaires européens et à l'existence d'un système international stable et efficace.

Nous exerçons cette solidarité à l'égard de nos partenaires de l'Union européenne, parce qu'elle est au fondement même du projet européen. Et quand il y a des tentations europhobes- et il y en a- nous réaffirmons ce principe. Cela implique de préserver l'unité européenne quand nos intérêts communs sont en jeu, par exemple, comme nous l'avons fait avec l'Allemagne face à la crise ukrainienne. Cela implique de partager les coûts et les responsabilités de manière équitable, évidemment c'est exigeant, y compris pour la France ; cela implique d'apporter des garanties à nos alliés européens lorsqu'ils estiment que leur intégrité territoriale peut être menacée, comme nous l'avons fait vis-à-vis de la Pologne et dans les pays baltes ; cela implique de nous tenir aux côtés des peuples européens qui traversent des périodes difficiles, on l'a vu avec la crise grecque. Et puis la solidarité s'exprime avec notre voisinage, et je pense en particulier à notre voisinage sud et à la relation traditionnelle extrêmement proche que nous avons avec le continent africain. Et cela implique aussi la solidarité comme principe d'organisation des relations internationales parce que nous pensons, même si cela peut paraître un peu utopique, que c'est à terme la solidarité qui peut permettre d'organiser un système international plus juste et fondé sur le respect des droits, les droits des individus, les droits socio-économiques des peuples, les droits et devoirs des États dans un système multilatéral qui devra être rénové.

Bien sûr, je décris là l'idéal, il y a parfois une marge entre l'idéal et le réel, mais nous essayons de rester aussi fidèles que possible à cette armature.

Je voudrais terminer en évoquant l'adaptation de notre outil diplomatique. Vous l'avez peut-être lu dans les journaux, j'ai décidé, au début de cette année 2015, de consulter l'ensemble des collaborateurs, ils sont 14.000, du ministère des affaires étrangères, en France et à l'étranger, plus beaucoup de responsables extérieurs, pour savoir comment, compte tenu de ce qui était leur appréciation du monde moderne et du monde futur, il convenait d'orienter l'organisation même, le fonctionnement même de ma maison. Parce que, même si parfois on l'oublie, un ministre ce n'est pas simplement quelqu'un qui définit une politique, c'est quelqu'un qui est à la tête d'une administration, et donc qui en est responsable.

Je le répète, le Quai d'Orsay ce sont 14.000 personnes et il faut que ces 14.000 personnes soient gérées, qu'on réfléchisse à leur présent et leur futur. Et pour cela, il faut évidemment se poser une question : à quoi va ressembler le monde du siècle qui a commencé ? Il y a des évidences : il sera plus contraint sur le plan démographique, car nous allons être plus 11 milliards à la fin du siècle. Il va être plus contraint sur le plan des ressources ; il va être plus compétitif avec une place centrale de l'Asie et un rôle croissant de l'Afrique ; il va être plus connecté avec l'essor du numérique et la multiplication des échanges. Et, malheureusement, ce monde va être aussi plus risqué. Il va aussi offrir de nombreuses opportunités et notre analyse c'est qu'aucun pays ou groupe de pays peu nombreux, ne dominera à lui seul la scène mondiale et que donc le jeu - pour employer ce terme - sera plus ouvert.

Dans ce contexte, le poids démographique et économique relatif de la France va diminuer, mais si nos choix sont pertinents, si nos outils sont efficaces, nous pouvons demeurer, c'est ma conviction, l'une des quelques nations - elles ne sont pas si nombreuses - à disposer de tous les attributs de la puissance, notre place dans les institutions internationales, notre économie, notre culture, notre langue, nos principes, notre capacité de projection militaire, nos actions de solidarité et notre attractivité.

Si on veut faire cela, il faudra de plus en plus mener une diplomatie globale, globale dans sa géographie, globale dans ses domaines d'action, globale dans la variété de ses instruments, il faudra veiller au renforcement du levier européen ; il faudra veiller à assurer davantage de liens entre, d'une part, nos citoyens, en France et dans le monde, et l'Europe. Et encore plus qu'aujourd'hui le Quai d'Orsay, ma maison, devra assumer une fonction d'interface entre l'international et le local.

Je considère que tous nos concitoyens se trouvant désormais à un moment de leur vie, Français à l'étranger ou Français de l'étranger, la diplomatie va jouer de plus en plus un rôle de service public de l'international qui devra assumer une fonction de sécurité, de proximité et d'efficacité.

Et ayant à l'esprit tout cela, cet exercice que j'ai appelé «MAEDI 21» puisque c'est le ministère des affaires étrangères et du développement international pour le XXIème siècle, a permis, à travers une large consultation, d'amplifier un certain nombre de réformes qui ont été engagées ou d'en créer de nouvelles, et pour terminer, je veux vous citer quelques exemples.

Vous savez peut-être que j'avais demandé et obtenu du président de la République et du Premier ministre, que le périmètre du Quai d'Orsay soit étendu au commerce extérieur, au tourisme et à différents autres sujets, et que j'avais commencé à engager à adapter la cartographie de notre réseau diplomatique et consulaire, qui était trop concentré sur des localisations traditionnelles, vers les nouveaux pôles de la puissance.

Le projet MAEDI 21, qui maintenant a été mis au point et adopté par le conseil des ministres, confirme et amplifie ces réformes. Et j'ai annoncé à nos ambassadeurs, que j'avais réunis à Paris il y a deux semaines, les principales décisions. Elles ne vont pas toutes vous passionner mais je veux en évoquer quelques-unes parce que, pour ceux d'entre vous dont la diplomatie sera peut-être le métier, cela peut vous donner une idée des réformes en cours. Et cela ne veut pas dire que dans d'autres pays, les mêmes réformes seront faites, mais il y a quand même une identité des situations.

J'ai articulé ces décisions autour de trois exigences. D'abord je pense qu'il faut, et il va falloir de plus en plus, adapter notre action extérieure. Cela veut dire quoi ? Par exemple, en 2012, quand je suis arrivé au Quai d'Orsay, il y avait seulement 13% de nos effectifs qui se situaient dans les pays émergents du G20. L'objectif est qu'ils soient 25% en 2025. Par exemple dans deux ans, notre ambassade en Chine constituera, par ses effectifs, la première dans le monde.

Un autre enjeu est la mutualisation européenne de nos services diplomatiques. En 2012, nous avions seulement trois de nos ambassades qui étaient co-localisées, c'est-à-dire au même endroit, avec d'autres États européens. Le chiffre devra être de 25 en 2025.

Adaptation, cela signifie aussi réactivité. Il faut donc que nous renforcions nos méthodes pour que, si des problèmes nouveaux existent, soit intellectuellement nouveaux ou physiquement nouveaux, nous puissions réagir. Et par exemple, j'ai mis sur pied une «Task Force» de 50 collaborateurs cette année, 100 collaborateurs l'année prochaine, qui pourra se projeter en 48 heures sur toutes les crises ou les grands enjeux qui le nécessiteront.

De la même façon, en termes d'adaptation, j'ai décidé de modifier un peu la relation entre ce qui se passe sur le territoire national et à l'étranger. Vous savez qu'il y a, en France, une réorganisation des régions. A partir de la fin de cette année, j'affecterai un conseiller diplomatique du Quai d'Orsay auprès de chaque préfet de région afin de faire le lien entre chaque région française et l'ensemble de notre réseau diplomatique. Et puis cette même nécessité d'adaptation nous conduira également à la mise en oeuvre d'un véritable ministère «vert», que ce soit à Paris ou dans l'ensemble du monde, avec l'objectif de «neutralité carbone» en 2020.

Deuxième chantier indispensable : la simplification, qui va reposer en grande partie sur une meilleure exploitation des potentialités du numérique. Dans les prochaines années - et cela viendra extrêmement vite - nous allons mettre en place de véritables «consulats numériques», où il ne sera plus nécessaire d'un contact physique. Il pourra exister pour d'autres raisons, mais pour, notamment, les formulaires et les visas tout cela sera numérique. Déjà, j'ai engagé dans dix pays, le dispositif «Visa en 48 heures», je l'ai fait notamment en Chine, ce qui a permis d'augmenter le nombre de nos touristes de 56% d'une année sur l'autre. Et on atteint cette année le record absolu de touristes étrangers, dont deux millions de touristes chinois. Le Quai d'Orsay était, traditionnellement, un ministère qui communiquait peu et maintenant il faut que nos diplomates communiquent, y compris à travers les réalités de l'Internet en démultipliant leur présence sur les réseaux sociaux !

Un troisième chantier, c'est la gestion moderne des ressources humaines. Tout le monde le dit, le sait et c'est quelque chose, évidemment, que l'on apprend ici dans cette école, les structures ne valent que par les femmes et les hommes qui les animent et y participent. Et il y a un gros effort à faire en matière d'égalité professionnelle. Il y a eu déjà des efforts. Par exemple, quand je suis arrivé au Quai d'Orsay il y a maintenant trois ans et demi, il y avait 23 ambassadrices. Il y en a 48 aujourd'hui. Il faut continuer ce mouvement.

Une réforme des concours - elle peut vous concerner - va être introduite l'an prochain, qui intégrera les nouvelles compétences du MAEDI, donc compétences économiques notamment. Et, en 2017, les épreuves seront modifiées pour prendre en compte beaucoup mieux qu'on le fait jusqu'ici, les qualités personnelles, les qualités collectives et l'expérience professionnelle.

Et puis nous allons encourager la mobilité à l'extérieur du ministère, notamment en entreprise. Je ne sais pas si vous le savez, mais s'agissant de l'encadrement, ce qu'on appelle l'évaluation à 360 degrés, c'est-à-dire le fait que les hauts fonctionnaires de mon ministère sont évalués par leurs collaborateurs, sera généralisé. Cela ne supprime pas mon pouvoir de nomination, mais évidemment, cela crée des conditions de fonctionnement, de compétences, de collaboration qui sont différentes.

Voilà. J'ai déjà été très long, je vous prie de m'en excuser, mais j'ai voulu vous dire l'action que nous menions face à quelques grandes crises internationales, les principes directeurs qui me guidaient, qu'on n'arrive pas toujours à suivre mais qui sont quand même nos grands guides, et puis certaines réformes que nous menons pour moderniser notre outil diplomatique et qui peuvent vous amener à réfléchir.

Je le disais, le risque pour un ministre des affaires étrangères, c'est soit de se laisser absorber par les multiples crises, sans ligne directrice, soit - et j'ai quelques exemples en tête - de bâtir des théories sans grand rapport avec la réalité, soit de négliger l'administration dont il a la charge, soit de commettre toutes ces erreurs à la fois. Je crois, moi, à la cohérence, je crois au pragmatisme et je crois beaucoup - je ne sais pas si on doit dire heureusement ou malheureusement - au travail. Merci.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 septembre 2015

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