Déclaration de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, sur le dialogue entre l'Etat et les religions, à Créteil le 20 septembre 2015. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Bernard Cazeneuve, ministre de l'intérieur, sur le dialogue entre l'Etat et les religions, à Créteil le 20 septembre 2015.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard.

FRANCE. Ministre de l'intérieur

Circonstances : Inauguration de la cathédrale Sainte-Marie et de son espace culturel, à Créteil (Val-de-Marne) le 20 septembre 2015

ti : Monsieur le Préfet de région,
Monsieur le Préfet,
Monsieur le député-maire,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Monsieur le Président du Conseil départemental,
Mesdames et Messieurs les élus,
Votre excellence, Monsieur le Nonce apostolique,
Votre éminence, Monsieur le Cardinal,
Monseigneur,
Mesdames et Messieurs,


C'est une très grande joie pour moi que d'être présent parmi vous aujourd'hui à l'occasion de l'inauguration de cette « cathédrale déployée » et de son espace culturel.

Cette occasion est d'abord placée à mes yeux sous le signe de l'amitié et de l'estime que je porte à l'évêque de votre diocèse, Mgr SANTIER, qui se trouve à l'origine de ce projet exceptionnel et auquel me lient nos communes attaches normandes. Je ne doute pas que les tours si belles de Notre-Dame de Coutances, chères à mon coeur, soient demeurées présentes à son esprit tout au long du chemin qu'il aura fallu parcourir avant d'aboutir à cette inauguration. Je sais aussi qu'il aura entrepris ce grand projet avec l'ambition de faire de ce lieu magnifique un espace d'échange et de rencontres, ouvert à tous les habitants de Créteil et du Val-de-Marne, quelles que soient leurs origines ou leurs croyances.

Mais comme le montre la composition de notre assemblée, l'inauguration d'une cathédrale ne peut pas être en France une circonstance exclusivement religieuse. Ce projet, comme le geste architectural qui l'exprime, s'inscrit en effet dans l'histoire longue de notre pays, dans ce qu'elle a de plus précieux. Il prolonge certaines des aspirations les plus élevées de notre peuple, certaines de ses prouesses les plus abouties, qui sont le patrimoine de la Nation toute entière.

Il est aussi pour moi l'occasion de témoigner, de façon authentiquement laïque, le respect de la République pour toutes les familles spirituelles qui façonnent notre société et de souligner la contribution qu'elles apportent à la France d'aujourd'hui. C'est du reste dans le même esprit que je me rendrai mercredi prochain à la synagogue partager la journée de Yom Kippour avec nos concitoyens de confession juive, puis jeudi à la Mosquée de Cherbourg où m'ont invité nos concitoyens musulmans à l'occasion de la fête de l'Aïd-El-Kebir.

Certains se demandent de bonne foi si un ministre de la République laïque peut aller ainsi à la rencontre des fidèles de diverses confessions. Pourtant, comme vous le savez, la loi de 1905 prévoit seulement que l'Etat s'abstient de reconnaître, de salarier ou de subventionner les cultes. Elle ne lui interdit nullement de dialoguer avec leurs représentants et elle lui fait obligation de protéger la liberté de conscience.

La laïcité, c'est donc la neutralité religieuse de l'Etat. C'est la liberté de croire ou de ne pas croire et c'est, pour le croyant, le droit d'exercer son culte dans des conditions dignes et paisibles. Ce n'est pas la volonté de rejeter le fait religieux hors de l'espace public, toujours plus largement défini ; ni a fortiori la condamnation de toute recherche spirituelle, de tout besoin d'élévation ou de transcendance.

Marc BLOCH écrivait autrefois qu'il y avait deux catégories de Français qui ne comprendraient jamais l'histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération.

C'est en quelque sorte la même pensée qui m'amène aujourd'hui au sein de cette cathédrale.


Aux yeux des Français, qu'ils soient croyants ou non et quelle que soit leur confession, les cathédrales ne sont pas seulement en effet des édifices où s'exerce un culte particulier. Elles sont d'authentiques lieux de mémoire où s'exprime le génie de notre peuple et où se lit notre histoire, nationale et locale. Elles sont ainsi à la fois un conservatoire du sacré et la mémoire incarnée des villes où elles furent bâties.

Représentatives de la sensibilité artistique des hommes, les cathédrales, comme tous les lieux de culte, sont d'abord conçues comme des signes visibles de l'invisible. La cathédrale déployée de Créteil ne fait pas exception à cette règle. Mais comme l'écrivait déjà VIOLLET-LEDUC au milieu du XIXème siècle : « Certes les cathédrales sont des monuments religieux, mais elles sont surtout des édifices nationaux… le symbole de la nationalité française, la première et la plus puissante tentative vers l'unité. »

Rien de plus significatif à cet égard que la façon dont les diverses familles spirituelles, littéraires et même politiques de notre pays, se sont emparées de la cathédrale au fil du temps et ont voulu voir dans ces monuments grandioses l'incarnation d'une histoire de France conforme à leurs préférences.

Les écrivains catholiques, de CHATEAUBRIAND à PEGUY, ont vu en elles l'expression la plus pure des prouesses que peut inspirer la foi chrétienne. D'autres, dans une perspective plus laïque, ont vu dans leur édification une protestation contre la féodalité. D'autres encore ont salué à travers elle la mémoire de leurs humbles bâtisseurs, terrassiers ou maçons. Comment ne pas citer MICHELET, exaltant les artistes anonymes qui ont produit ces chefs d'oeuvre : « Avec quel soin ils ont travaillé, obscurs qu'ils étaient et perdus dans l'association, mais avec quelle abnégation d'eux-mêmes ! ».

La cathédrale est ainsi le patrimoine de tous les Français. Ses évocations artistiques sont innombrables, depuis la « Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres » jusqu'à la « Cathédrale engloutie » de Debussy. Il est donc heureux que la création des villes nouvelles ait été l'occasion de renouveler, dans la fidélité au passé, ce patrimoine, à Evry et à Créteil. Les créateurs de ces cathédrales modernes ont ainsi apporté la preuve que notre société contemporaine était capable de bâtir d'autres temples que ceux voués à la production, à la consommation ou au divertissement.


A la fois insérée dans le tissu urbain et ouverte sur son environnement, la Cathédrale de Créteil s'inscrit dans cette histoire, la poursuit et la renouvelle.

Le premier bâtiment, cela a été rappelé, dans sa modestie délibérée était caractéristique du mouvement « d'enfouissement » des années qui ont suivi le Concile et de la volonté pour l'Eglise de se fondre dans le paysage urbain. Mais cette modestie allait déjà de pair avec l'engagement citoyen.

La « cathédrale déployée » d'aujourd'hui me semble être à l'image d'une Eglise tournée vers le monde qui l'entoure, comme l'y exhorte le pape FRANCOIS. Au-delà de son projet architectural, de la recherche d'une beauté qui donne du sens, à travers l'évocation de mains jointes par la prière, c'est encore et toujours un édifice placé dans la Cité. Un édifice sacré, construit par des hommes et ouvert à tous, croyants et incroyants, catholiques ou non catholiques, un lieu vivant à l'image de la population du diocèse.

La cathédrale de Créteil est ainsi l'expression contemporaine d'une de ces multiples familles spirituelles qui constituent la réalité humaine du Val-de-Marne. Un territoire qui a rapidement pris son essor et qui a fait de sa diversité et de sa jeunesse une richesse grâce à la volonté des femmes et des hommes qui y vivent. La Mairie et le Conseil départemental ne s'y sont pas trompés en soutenant, pour sa partie culturelle, ce projet de cathédrale – comme ils ont pu soutenir par le passé d'autres lieux de culte.

Dans une ville et un département où cohabitent en paix et fraternité chrétiens, juifs et musulmans, le dialogue inter-religieux constitue une évidence. Chacun connaît à ce titre le rôle de l'évêque, qui fut lui-même plusieurs années président du conseil pour les relations interreligieuses et les nouveaux mouvements religieux au sein de la Conférence épiscopale. Je sais que son engagement en faveur du « vivre-ensemble » est le fruit d'une conviction personnelle profondément ancrée et qu'il se situe dans la continuité des trois précédents évêques.


Un tel engagement me semble particulièrement nécessaire aujourd'hui. Dans la période de graves tensions que connaît notre société, il est de notre responsabilité commune de faire vivre les valeurs de laïcité, de tolérance, de fraternité et de respect.

Je n'oublie pas, en ce jour solennel mais joyeux, que je suis venu une première fois à Créteil en tant que ministre de l'Intérieur l'an passé dans d'autres circonstances, par un triste et froid matin de décembre. Nous nous étions réunis, vous vous en souvenez, pour condamner un odieux crime antisémite qui avait frappé l'une des familles de cette ville et exprimer aux victimes, profondément traumatisées, notre compassion et notre solidarité.

Derrière cet acte lâche et crapuleux, nous savions déjà en décembre 2014 qu'il y avait des maux qui minent la République : l'antisémitisme, le racisme, l'intolérance, la violence, les discriminations, le fanatisme. Et c'est pourquoi nous sommes revenus quelques mois plus tard à la Préfecture du Val-de-Marne, autour du Premier Ministre, pour annoncer le lancement d'un vaste plan de lutte contre le racisme et l'antisémitisme, faite grande cause nationale.

Le Gouvernement, comme vous le savez, est résolu à mener sans faiblesse le combat qu'il livre contre toutes les formes de violence perpétrées contre nos concitoyens en raison de leurs origines, de leurs confessions ou de leurs croyances. La République doit protéger tous ses enfants ; sinon, elle ne serait plus la République.

Ce besoin de protection s'étend naturellement aux chrétiens. Le projet d'attentat qui a été déjoué voici peu dans ce département, à Villejuif, visait précisément des églises, démontrant que celles-ci pouvaient être la cible de DAESH en Europe, et non pas seulement en Syrie et en Irak, où les chrétiens subissent un effroyable martyre.

Je voudrais que nous ayons en cet instant une pensée pour ces chrétiens d'Orient, comme pour toutes les minorités religieuses persécutées au Proche-Orient. La communauté internationale doit continuer à se mobiliser pour les défendre et préserver leurs droits, conformément aux orientations prises la semaine passée à Paris, à l'initiative de notre pays. De notre côté, nous devons continuer à accueillir avec la plus grande sollicitude ceux d'entre eux qui cherchent un asile sur notre sol, comme je sais que vous tentez de le faire au sein de ce diocèse.

L'Etat doit donc assurer la protection de tous. A travers l'école, il doit savoir éduquer pour prévenir, car personne ne naît spontanément raciste ni hostile à telle ou telle religion. Mais les familles spirituelles ont, de leur côté, un rôle majeur à jouer dans la promotion de la connaissance et du respect de l'autre et de ses croyances. Il me semble que les actes de haine et d'intolérance, comme les parcours de radicalisation violente, résultent souvent d'une ignorance du fait religieux qui rend certains de nos jeunes réceptifs aux discours des faux-prophètes, comme elle peut les rendre sourds aux appels à la tolérance.

Mais la contribution des Eglises au vivre-ensemble ne s'arrête pas à cette capacité à faire dialoguer les citoyens de croyances diverses. Face aux fragilités de la société, face aux tragédies contemporaines dont nous subissons les contrecoups, je sais que les fidèles catholiques constituent une communauté au service de leur prochain. Leur action, celle de l'Eglise et des associations qu'elle inspire - comme du reste celle des organisations caritatives liées à d'autres confessions -, est animée depuis toujours par le souci de secourir les plus faibles et les plus pauvres, d'aller à la rencontre des « périphéries existentielles » comme le demande le pape FRANCOIS. Je veux à ce titre leur rendre un hommage sincère. S'il revient avant tout à l'Etat de lutter contre la misère, les églises s'emploient au quotidien à prendre leur part de cette mission, comme le succès des campagnes en faveur de l'accueil des réfugiés le démontre ces jours-ci avec force.


Comme tout édifice religieux, la cathédrale de Créteil est à la fois le produit d'un élan spirituel, d'une recherche artistique et d'une ambition sociale au profit de la communauté.

Je m'aperçois, parvenu au terme de ce propos, que je n'ai sans doute pas rendu suffisamment justice à la beauté de cet édifice, à l'impression de paix et de sérénité qu'il procure.

Permettez-moi donc de conclure en citant Auguste RODIN : « La Cathédrale, écrivait-il, est la synthèse du pays. Roches, forêts, jardins, soleil du Nord, tout cela est en raccourci dans ce corps gigantesque, comme toute la Grèce est en raccourci dans le Parthénon. C'est l'air à la fois léger et doux de notre ciel qui a donné aux artistes leur grâce et affiné leurs goûts. »

Le bassin parisien a certes beaucoup changé depuis la construction des premières cathédrales. Mais il est agréable de penser que des clochers continuent à s'élever dans le ciel d'Ile-de-France et que chacun, selon ses préférences, peut continuer à voir dans leurs silhouettes élancées un geste artistique qui ajoute à la beauté de nos paysages, aussi bien qu'un appel à la prière et à la spiritualité.


Je vous remercie.


Source http://catholiques-val-de-marne.cef.fr, le 1er octobre 2015

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