Interview de Mme Fleur Pellerin, ministre de la culture et de la communication à LCI le 25 septembre 2015, sur la situation à Canal Plus et France Télévisions et la diversité culturelle. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Fleur Pellerin, ministre de la culture et de la communication à LCI le 25 septembre 2015, sur la situation à Canal Plus et France Télévisions et la diversité culturelle.

Personnalité, fonction : PELLERIN Fleur, LECLERC Gilles.

FRANCE. Ministre de la culture et de la communication;

ti :


GILLES LECLERC
Bonjour Fleur PELLERIN.

FLEUR PELLERIN
Bonjour.

GILLES LECLERC
Hier soir vous n'étiez pas sur le plateau de « Des paroles et des actes » puisque vous étiez, c'est le Premier ministre lui-même qui l'a dit, à l'Opéra. Un beau spectacle ?

FLEUR PELLERIN
Un très beau spectacle, une levée de fonds importante pour Benjamin MILLEPIED qui vient de prendre la direction de la danse à l'Opéra, et donc voilà, une belle création.

GILLES LECLERC
Alors, un peu plus tôt dans la journée, c'est Vincent BOLLORE, lui, qui planchait devant le CSA, alors on sait qu'il y a de grosses inquiétudes à CANAL+, sur l'indépendance éditoriale, il y a eu des documentaires qui ont été déprogrammés, gelés. A première vue Vincent BOLLORE est resté droit dans ses bottes et il a revendiqué le fait qu'il participe aux choix éditoriaux. Ça vous inquiète ?

FLEUR PELLERIN
Moi ce n'est pas exactement ce que j'ai compris, j'ai compris qu'il était prêt à mettre en oeuvre un certain nombre de mesures, justement propres à rassurer sur l'indépendance et l'impartialité de l'information, à la fois sur CANAL+ et sur les autres chaînes, donc remettre en place des comités d'éthique, etc., et je pense que c'est ça précisément qui fera l'objet des discussions qu'il aura dans le cadre du groupe de travail, dont la constitution a été décidée par le CSA. Moi-même j'ai eu à discuter de ces sujets avec lui, et je lui ai dit évidemment mon attachement, en tant que ministre en charge de la communication, à cette indépendance de la rédaction, au pluralisme de l'information, voilà, donc je pense qu'il est important d'être vigilant.

GILLES LECLERC
Ça vous inquiète quand même ces changements de responsables, ces documentaires qui ne sont pas diffusés ?

FLEUR PELLERIN
Moi, encore une fois, je dois être garante de cette capacité des rédactions à exercer leur métier avec pluralisme et indépendance. Après il y a des choix de gestion, qui sont des choix de gestion de ressources humaines, qui appartiennent bien évidemment, dans le cas d'une entreprise privée, à la direction ou à la présidence, donc je n'ai pas vraiment à me prononcer là-dessus. Mais si un faisceau d'indices laisse penser que finalement ces questions de pluralisme, où le pluralisme des équipes et l'indépendance ne sont plus respectés, là évidemment de quoi m'inquiéter, donc c'est la raison pour laquelle j'ai souhaité attirer l'attention de Vincent BOLLORE, mais comme l'a fait le CSA également, sur la nécessité de respecter un certain nombre de procédures, de principes, et je crois qu'il l'a entendu.

GILLES LECLERC
Des soucis également à FRANCE TELEVISIONS, Delphine ERNOTTE a fait état des difficultés financières, elle dit que pour l'instant sur le déficit serait une pente de 50 millions pour 2016, et vous vous avez – elle avait demandé une augmentation de la redevance, elle avait demandé de la publicité après 20H00 – vous lui avez refusé. Vous voulez un service public rabougri ?

FLEUR PELLERIN
Pas du tout. Vous savez que j'ai fait faire une mission pour exactement définir la position de l'Etat et la vision de l'Etat actionnaire, sur l'audiovisuel public, bien avant que Delphine ERNOTTE soit désignée, précisément parce que je souhaitais faire cet exercice de revue stratégique, ou d'examen des missions de l'audiovisuel public, et des moyens dont dispose l'audiovisuel public, avant que le CSA désigne un nouveau président ou une nouvelle présidente. Donc c'est un travail qu'on a fait en tout début d'année, et lorsque nous avons fait ce travail, nous avons mis à jour ce qui était exactement la situation financière de FRANCE TELEVISIONS, cette situation elle était connue au début de l'année quand les candidats se sont présentés.

GILLES LECLERC
Oui, elle est grave, elle est déficitaire, or elle demande des moyens supplémentaires, soit avec la redevance, soit avec la publicité.

FLEUR PELLERIN
Cette situation était parfaitement connue, c'est-à-dire que la trajectoire financière de FRANCE TELEVISIONS sur les trois prochaines années était parfaitement connue, et donc on ne peut pas faire mine de le découvrir aujourd'hui. Donc, évidemment maintenant, ce qui est important c'est que nous ayons, et nous l'avons, un dialogue permanent pour construire ce projet stratégique dont FRANCE TELEVISIONS a besoin, le construire sur la base de recettes stables. Parce que moi je constate juste que depuis 5 ou 6 ans le marché publicitaire, sur les médias audiovisuels, se rétracte, plutôt qu'il ne croît, et je ne crois pas qu'en déstabilisant ce marché de manière générale on aura garantie des recettes stables et pérennes à FRANCE TELEVISIONS.

GILLES LECLERC
Donc ça veut dire qu'il n'y aura pas de publicité après 20H00, on n'y touche pas.

FLEUR PELLERIN
Personne ne pouvait dire exactement quel aurait été le rendement d'un retour de la publicité sur FRANCE TELEVISIONS entre 20H00 et 21H00, moi je préfère assurer à FRANCE TELEVISIONS des recettes stables, pérennes, anticipables, et qui sont meilleures…

GILLES LECLERC
Et c'est à eux de faire des économies ?

FLEUR PELLERIN
Pour, je crois, financer les ambitions de Delphine ERNOTTE, qui sont effectivement importantes, et je partage totalement son souhait de voir un certain nombre de missions se développer ou être réalisées d'une autre façon, donc je suis prête à accompagner cela, mais je souhaite que cela se fasse dans de bonnes conditions de financement, de l'audiovisuel public, sans peser sur nos concitoyens, mais avec des recettes stables, et c'est exactement ce que j'ai proposé.

GILLES LECLERC
Donc, clairement, pas de recettes supplémentaires, c'est à FRANCE TELEVISIONS de mieux gérer son budget.

FLEUR PELLERIN
Il y a une discussion budgétaire qui s'engage avec les parlementaires à la fin du mois, donc je ne peux pas préempter ce débat, il y aura une discussion, les parlementaires feront peut-être des propositions. Nous, ce que nous avions défini en 2012, pour les trois années à venir, c'était des recettes stables, pas une baisse des recettes, des recettes plutôt stables, lors du débat parlementaire il se peut qu'il y ait des inflexions qui soient apportées.

GILLES LECLERC
Alors Delphine ERNOTTE a dit clairement les choses, elle dit « je ne ferai pas tout avec moins », sous-entendu, comme elle a une ou deux priorités, notamment une chaîne d'info, bien sûr le reste on va tailler dans les budgets.

FLEUR PELLERIN
Elle a plusieurs priorités, elle a beaucoup d'ambition aussi, et elle l'a dit à plusieurs reprises, et je m'en félicite, sur la fiction.

GILLES LECLERC
C'est une bonne idée cette chaîne d'info ?

FLEUR PELLERIN
Sur la chaîne d'info, de la même façon que nous avions étudié en amont, avant la désignation de la nouvelle présidence, nous avions évoqué cette piste d'une chaîne d'information sur le service public, pour ne pas l'écarter, pour se montrer extrêmement ouvert, donc moi je suis plutôt favorable, et même très favorable, à ce travail.

GILLES LECLERC
Il n'y a pas trop de chaînes d'info, il y en a déjà quatre ?

FLEUR PELLERIN
Il n'y a pas trop de chaînes d'info, je crois que le service public peut apporter quelque chose de spécifique dans le cadre du traitement et du décryptage de l'information. Je pense que c'est quelque chose d'utile et qu'il peut y avoir une plus-value du service public.

GILLES LECLERC
Et donc on fera des économies sur le reste.

FLEUR PELLERIN
Et donc, il y a des moyens de production de l'information qui existent déjà, entre FRANCE TELEVISIONS, RADIO FRANCE, FRANCE MEDIAS MONDE, je crois que les dirigeants de l'audiovisuel public doivent se mettre d'accord, s'entendre aussi, sur la manière dont ils peuvent regrouper, fusionner un certain nombre de moyens, les mettre ensemble, les faire coopérer ou collaborer davantage, pour essayer de trouver des façons originales de créer cette chaîne.

GILLES LECLERC
Alors, Delphine ERNOTTE a également déclenché un peu une polémique, elle a dit qu'il fallait en finir avec l'homme blanc de plus de 50 ans à la télévision, il y en a certains qui lui ont répondu c'est de la racialisation.

FLEUR PELLERIN
Elle n'a pas exactement dit ça, je crois qu'elle a fait valoir qu'elle souhaitait que FRANCE TELEVISIONS, à la fois dans son management, sur ses plateaux, reflète davantage la réalité et la diversité de la société française telle qu'elle est aujourd'hui, et c'est évidemment quelque chose que je partage avec elle. Je trouve que c'est important aussi de dire les choses, et le fait de souhaiter que l'audiovisuel public, vous savez très bien qu'il y a un sujet de reconquête d'audience, et en particulier chez les jeunes, l'audiovisuel public ne pourra reconquérir ces nouveaux publics, que s'il ressemble vraiment à la France telle qu'elle est aujourd'hui et non pas une chimère d'un autre temps.

GILLES LECLERC
Alors autre sujet de préoccupation, cette fois-ci concernant les radios, les radios musicales. Il y a une proposition de loi qui vise à préciser ce que sont les quotas de chansons françaises, en particulier ne pas passer toujours les mêmes tubes aujourd'hui, mais passer de la chanson traditionnelle. Alors, les radios musicales sont vent debout, elles disent ce n'est quand même pas au législateur de faire les programmes musicaux. Elles ont raison, non ?

FLEUR PELLERIN
C'était déjà le cas, c'est-à-dire qu'il y a des obligations qui ont été définies par la loi, qui sont…

GILLES LECLERC
Oui, mais est-ce qu'il faut justement aller plus loin…

FLEUR PELLERIN
Il y a des obligations qui ont été définies par la loi…

GILLES LECLERC
Aller jusqu'à dire aux radios vous allez passer tel ou tel… ?

FLEUR PELLERIN
Pourquoi ? Pas pour ennuyer les radios, pour défendre la chanson française. Et le fait qu'aujourd'hui nous ayons une industrie, cinématographique, musicale, extrêmement diverse, avec beaucoup de propositions françaises, que ce soit des films ou de la musique, quand on voit la jeune scène française par exemple, je crois qu'on peut s'en réjouir, de ne pas avoir une culture qui soit complètement normalisée ou standardisée, et alignée sur les standards anglo-saxons, et donc…

GILLES LECLERC
Non, mais est-ce que ce n'est pas aller trop loin, est-ce que ce n'est pas une loi liberticide que d'imposer..

FLEUR PELLERIN
Sa diversité culturelle et sa diversité dans l'offre culturelle, qui je crois satisfait tout à fait les Français, et en particulier les plus jeunes d'entre eux, eh bien elle a pu être garantie parce que précisément la radio, qui est un vecteur d'exposition absolument majeur, un média d'exposition majeur pour la musique française, doit respecter ces quotas. C'est-à-dire que, une certaine partie des chansons qui sont diffusées, doivent être des chansons francophones. Et, ce qui se passait…

GILLES LECLERC
Donc vous êtes favorable à cette proposition ?

FLEUR PELLERIN
C'est déjà écrit dans la loi, donc ce qui est déjà écrit dans la loi c'est que les radios doivent diffuser un certain quota de chansons françaises.

GILLES LECLERC
Justement, ça, ç existe déjà, mais il faut aller plus loin ?

FLEUR PELLERIN
Cette loi n'était pas respectée jusqu'à présent, et donc, ce qui est prévu dans la loi, que je porterai dès la semaine prochaine à l'Assemblée nationale, ce sont des dispositions qui ont été discutées en commission la semaine dernière, ce qui figure dans la loi c'est, un, le moyen de faire mieux respecter ce qui est déjà dans la loi aujourd'hui mais qui n'est pas respecté, et deux, d'augmenter aussi parfois la propension ou la capacité des radios à exposer la diversité de la chanson française. Parce que, aujourd'hui, ce qui se passe, et vos auditeurs, je pense, le réalisent tout à fait, c'est que très souvent on remplit ces quotas, on respecte les obligations légales, en passant toujours les mêmes titres, et donc on se retrouve à écouter en boucle 10 titres en fait, c'est ça que nous avons calculé, en moyenne on remplit son quota avec 10 titres. Et donc, ce que dit la loi c'est, au lieu de remplir avec 10 titres, eh bien peut-être 11 ou 12 ça ira. Je ne crois pas que ce soit une remise en cause très fondamentale des libertés de qui que ce soit, et je pense que c'est aussi une chance pour la diversité de la chanson française. Je soutiens les jeunes créateurs français et la jeune chanson française.

GILLES LECLERC
Alors, vous-même vous allez défendre devant l'Assemblée un projet de loi sur la liberté de création, l'architecture, le patrimoine. Est-ce bien utile encore une loi ? La liberté de création est en danger en France ?

FLEUR PELLERIN
Eh bien je le crois, je le crois. Je ne sais pas si vous avez entendu ces derniers temps un certain nombre de choses extrêmement inquiétantes sur la façon dont on parle des artistes, sur la façon dont, parfois, on se croit autorisé à détruire une oeuvre, ou à agresser physiquement un artiste qui installe son oeuvre dans la rue, dont on se sent autorisé, parfois, lorsqu'on est un élu, à intervenir dans la politique de programmation de tel centre d'art contemporain ou de tel théâtre. La manière dont certains artistes, maintenant, par peur précisément, de subir ces pressions, s'autocensurent et refusent de montrer un certain nombre d'oeuvres. Donc je crois qu'il plane aujourd'hui, effectivement, une forme de menace sur la liberté de création, et je crois absolument indispensable, aujourd'hui, à l'heure où l'oeuvre d'Anish KAPOOR a été vandalisée, à l'heure où certains maires interdisent l'affiche de « La belle saison » de Catherine CORSINI, ou celle de « l'Inconnu du Lac », de pouvoir affirmer très fortement l'attachement de la Nation à la liberté de création. C'est ni plus ni moins une des libertés qui viendra enrichir les libertés fondamentales qui forment le socle juridique de notre République, et je crois que c'est extrêmement important de l'affirmer, dans cette période particulière.

GILLES LECLERC
D'un mot. Il y a une grève au Musée d'Orsay actuellement, parce que le musée devrait ouvrir, va ouvrir, 7/7 jours. Vous allez caler devant les grévistes ?

FLEUR PELLERIN
Non, la grève d'abord s'est terminée hier, nous sommes en discussions avec les organisations syndicales. C'est une décision qui a été prise l'année dernière, sur laquelle nous avons travaillé pendant quasiment 1 an, pour trois musées, Le Louvre, Orsay et le Château de Versailles, pour ouvrir le jour de fermeture traditionnel de ces trois établissements, aux scolaires, aux publics, qui sont empêchés, c'est-à-dire les publics handicapés, les personnes âgées, etc. C'est un objectif de démocratisation culturelle, je crois que c'est un objectif qui est plutôt positif. Et donc je souhaite vraiment que nous puissions, puisque nous sommes prêts à mettre des moyens supplémentaires pour que ça ne se traduise pas par une charge de travail trop forte pour les agents, je souhaiterai que nous puissions continuer ces discussions et ne pas prendre le public en otage, parce que je crois que l'objectif de démocratisation culturelle est toujours un bel objectif, et je pense que les agents le partagent.

GILLES LECLERC
Merci Fleur PELLERIN.

FLEUR PELLERIN
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 1er octobre 2015

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