Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, dans "Le Figaro" du 29 septembre 2015, sur les spoliations des oeuvres d'art par les nazis. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, dans "Le Figaro" du 29 septembre 2015, sur les spoliations des oeuvres d'art par les nazis.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international

ti : Q - Pourquoi publier ce registre, accessible aux archives diplomatiques, et que les chercheurs connaissent déjà ?

R - D'abord pour que le grand public ait à disposition cette photographie de la plus grande collection d'art issue des spoliations, avec celle de Hitler. Ensuite parce que nous voulons mieux faire connaître les centres d'archives du Quai d'Orsay, à La Courneuve et à Nantes, où toute personne de plus de 18 ans peut venir travailler gratuitement, sans avoir besoin de la moindre recommandation.

Q - Que nous dit ce document ?

R - Il témoigne du systématisme de la prédation nazie, qui commence dès le début des années 1930. Il est aussi symptomatique de la démesure de Goering. On notera au passage que son goût évolue. Dans un premier temps, le numéro 2 du Reich entend s'inscrire dans le passé glorieux de son pays : il privilégie une certaine esthétique allemande. Ensuite, on remarque l'arrivée d'oeuvres d'artistes modernes. Certains étaient pourtant considérés comme dégénérés. Mais sans doute le goût du lucre était-il le plus fort.

Q - Comment ce manuscrit est-il arrivé jusqu'à nous ?

R - Les recherches en vue de restitutions ont débuté dès la chute du Reich. C'est parce qu'elles étaient principalement menées à l'étranger en liaison avec d'autres pays victimes que leurs archives ont été déposées au ministère des affaires étrangères. Elles y occupent environ 9 kilomètres de rayonnages. Un nom reste attaché à cette période : celui de Rose Valland. Cette historienne et résistante, qui travaillait dans la Galerie du Jeu de paume aux Tuileries, a pris des notes clandestines sur ces spoliations. Déposées au Quai d'Orsay, ses notes ont permis la récupération de quelque 45.000 oeuvres. Elles sont conservées dans un peu plus de mille cartons. À La Courneuve, la salle de lecture porte son nom.

Q - Que reste-t-il à rendre dans cette collection Goering ?

R - Tout ce qui n'est pas porté disparu a été restitué. Il ne subsiste plus aucune oeuvre ayant été volée par Goering parmi les 800 encore classées «Musées nationaux Récupération». Ces oeuvres, exposées dans nos musées publics, sont celles, de provenance française, qui ont été retrouvées en Allemagne et en Autriche, mais dont les ayants droit de leurs propriétaires légitimes n'ont pas encore été identifiés. Seul demeure le mystère de quelques tableaux mentionnés dans le catalogue mais manquant à l'appel. Peut-être détruits, peut-être pas...

Q - Reste-t-il des documents insuffisamment exploités de la période de la guerre aux archives diplomatiques ?

R - Tous sont communicables. Mais afin d'en tirer le maximum, les inventaires doivent être les plus performants possible. Or, actuellement, seule une partie des archives des spoliations est numérisée - notamment les albums de photographies et les listes de l'organisme créé par le Reich pour piller les habitants des pays occupés, particulièrement en France, les juifs. J'ai donc demandé davantage d'efforts. Avant la fin de l'année, les 120.000 fiches établies dans l'immédiat après-guerre et détaillant par propriétaires, par artistes et par types de biens les oeuvres d'art volées seront toutes numérisées.

Q - Votre famille qui comportait plusieurs grands marchands d'art a-t-elle été victime de spoliations ?

R - Oui, mes parents habitaient une maison qui a été réquisitionnée et complètement vidée de ses oeuvres. Quant au commerce d'antiquités de mon père et de mes oncles boulevard Haussmann, ce qui n'avait pas pu être transféré avant-guerre a été d'autorité géré par des personnes en charge des biens des juifs.

Q - Travaillez-vous avec l'Allemagne, la Suisse et l'Autriche pour le cas Gurlitt ?

R - Oui, car parmi les quelque 1.500 oeuvres découvertes à Munich chez le fils de ce marchand d'art au passé plus que trouble, 200 peuvent raisonnablement avoir été spoliées en France. Deux membres du comité de recherche travaillent en ce moment dans nos archives à La Courneuve.

Q - Voyez-vous avec les vols de Daech, touchant notamment le patrimoine syrien, des analogies avec les pillages nazis ?

R - Dans les deux cas, il y a eu destruction systématique d'un art considéré comme dégénéré. Mais à la différence de Daech, Goering gardait beaucoup. Pour lui, ces oeuvres étaient des trophées de chasse. Or, les oeuvres d'art ne doivent jamais être des proies. Elles constituent le bien commun de l'humanité. Cette vérité est intemporelle.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 octobre 2015

Rechercher