Interview de M. Manuel Valls, Premier ministre, à RTL le 7 octobre 2015, sur l'agression des cadres d'Air France par des manifestants et la polémique sur les permissions de sortie de prison. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Manuel Valls, Premier ministre, à RTL le 7 octobre 2015, sur l'agression des cadres d'Air France par des manifestants et la polémique sur les permissions de sortie de prison.

Personnalité, fonction : VALLS Manuel, MAZEROLLE Olivier.

FRANCE. Premier ministre;

ti : OLIVIER MAZEROLLE
Bonjour Manuel VALLS.

MANUEL VALLS
Bonjour Olivier MAZEROLLE.

OLIVIER MAZEROLLE
D'abord, une nouvelle d'hier soir, votre majorité propose l'augmentation d'une taxe de 2 centimes par litre sur le diesel pour rapprocher la taxation du diesel de celle de l'essence.

MANUEL VALLS
Rapprocher la taxation sur le diesel et l'essence est un débat légitime, je réunirai d'ailleurs cette semaine plusieurs ministres pour évoquer les solutions que nous pourrions proposer, sans que cela représente un coût supplémentaire pour les usagers, pour les conducteurs, et sans que cela puisse représenter non plus un danger, une mise en cause des emplois dans l'industrie automobile.

OLIVIER MAZEROLLE
Donc compliqué, ce n'est pas fait ?

MANUEL VALLS
Non, je crois que c'est possible, mais ça veut dire qu'il faut le faire intelligemment en prenant le temps et sur plusieurs années.

OLIVIER MAZEROLLE
AIR FRANCE, nous avons donné une information ce matin selon laquelle plusieurs des agresseurs ont été identifiés, parmi lesquels il y aurait des détenteurs de mandats syndicaux, ça veut dire que ce seraient des salariés protégés, donc qui ne pourraient pas être lourdement sanctionnés, comme vous le souhaitez.

MANUEL VALLS
Oui, les faits qui ont créé un véritable choc au sein d'AIR FRANCE dans notre pays, et partout dans le monde, ces images d'agressions, volonté d'humilier deux cadres, Xavier BROSETA et Pierre PLISSONNIER, mais aussi à l'égard des vigiles et d'autres salariés d'AIR FRANCE relèvent d'abord du pénal, agresser…

OLIVIER MAZEROLLE
Même pour des salariés protégés ?

MANUEL VALLS
Bien évidemment, et il y a des plaintes qui ont été déposées. S'en prendre à des hommes, les frapper, les humilier, et je veux saluer d'ailleurs la dignité de Xavier BROSETA et de Pierre PLISSONNIER, des cadres d'AIR FRANCE, qui étaient là quand je me suis rendu au siège d'AIR FRANCE, relève tout simplement du pénal. Et des sanctions devront suivre, et la justice devra sans aucun doute, elle aussi, prononcer des sanctions. Mais laissons faire à ce stade les enquêteurs, et la justice.

OLIVIER MAZEROLLE
Dans le passé, la justice n'a jamais été très sévère à l'encontre de ceux qui avaient séquestré par exemple des cadres de leur entreprise.

MANUEL VALLS
Je ne peux qu'espérer la plus grande sévérité, AIR FRANCE est une grande compagnie, la cinquième du monde, porte nos couleurs, est confrontée à des défis considérables, d'abord celui de la concurrence par rapport aux grandes compagnies, pas seulement celles du Golfe, aux low cost bien évidemment, il faut des réformes. Je crois que les salariés sont prêts à ces réformes, et à une condition, d'abord, qu'il y ait un dialogue social, mais surtout que les pilotes prennent pleinement leurs responsabilités.

OLIVIER MAZEROLLE
Alors, pour le dialogue, ça ne paraît pas très bien parti, parce que la direction dit : c'est la faute des pilotes, et les syndicats disent : c'est la faute de la direction qui a mené des négociations catégorielles, en cherchant à diviser les salariés. Est-ce que, véritablement, on peut imaginer que l'Etat, qui est actionnaire, ne se mêle pas des conversations, des négociations au risque de voir apparaître des licenciements en masse, et peut-être même la mort d'AIR FRANCE ?

MANUEL VALLS
Mais vous le dites bien, le défi, c'est celui de la survie d'AIR FRANCE à terme, et l'Etat actionnaire, qui représente 17 % du capital, joue pleinement son rôle en soutenant la direction, et en soutenant en tout cas la nécessité de véritables réformes pour AIR FRANCE, pour éviter des licenciements, et pour éviter surtout des pertes financières. Donc cela passe d'abord par un effort que doivent assumer les pilotes, sans l'effort des pilotes, sans la lucidité des pilotes, sans la responsabilité que doivent assumer les pilotes, il ne peut pas y avoir de bonnes réformes, puisque sinon, ce seront les autres salariés qui paieront l'absence de responsabilité d'implication des pilotes. Il reste encore plusieurs semaines, je suis convaincu que tout le monde peut revenir autour de la table, il reste plusieurs semaines avant que l'on ne soit obligé d'appliquer ce qu'on a appelé le plan B, à partir de janvier 2016, qui prévoit de nombreux départs à AIR FRANCE, pas des licenciements secs, mais de nombreux départs…

OLIVIER MAZEROLLE
D'accord. Vous estimez que la direction a mené convenablement les négociations ?

MANUEL VALLS
Nous soutenons, et je l'ai soutenue, il y a déjà un an, quand il y a eu une longue grève des pilotes, la direction. Dans ces moments-là, vous savez, il faut faire simple, l'Etat soutient la direction, nos représentants ont voté d'ailleurs comme l'ensemble des membres du conseil d'administration, y compris le représentant des pilotes, y compris le représentant des salariés, le plan de réformes qui a été présenté par les présidents d'AIR FRANCE KLM et d'AIR FRANCE. Cela doit se faire dans le dialogue social, et tout le monde doit revenir autour de la table pour discuter.

OLIVIER MAZEROLLE
Des rumeurs circulent disant que vous pourriez envoyer à AIR FRANCE plus tôt qu'il n'était prévu votre conseiller actuel aux Affaires sociales, qui doit, au mois de janvier, normalement, gagner AIR FRANCE. Est-ce que vous pourriez l'envoyer avant, comme pompier, comme médiateur ?

MANUEL VALLS
Non, il n'y a pas de rumeurs, Gilles GATEAU, qui est mon directeur de cabinet adjoint, qui est un grand spécialiste des questions sociales, qui a été pendant 11 ans le DRH d'EDF, qui connaît parfaitement ces questions, a été pressenti par la direction d'AIR FRANCE pour devenir le responsable des relations humaines, pour remplacer à terme Xavier BROSETA, il partira de Matignon, de mon cabinet dans les prochaines semaines, après que la Commission de déontologie se soit réunie cette semaine, ait donné le feu vert, mais il n'y va pas comme pompier, il y va tout simplement, et c'est un choix difficile, c'est un choix courageux, pour assumer cette responsabilité, mais ça n'est pas lié aux événements actuels.

OLIVIER MAZEROLLE
Pour l'instant, vous soulignez une forme de blocage syndical de la part des pilotes. Dans la Fonction publique, vous-même, vous êtes passé outre un blocage syndical, finalement, est-ce que la droite n'a pas raison de poser cette question du blocage syndical et de la manière de le surmonter ?

MANUEL VALLS
Mais d'abord, faisons attention à ne pas créer de la confusion, et amalgamer chacun, il y a des syndicats particulièrement responsables, qui signent des accords, qui étaient favorables par exemple à l'accord dans la Fonction publique, la CFDT, la FSU, l'UNSA, la CFTC, qui ont signé ces accords, qui savent que notre pays a besoin de réformes, de changer, c'est le cas aussi des syndicats des salariés à AIR FRANCE. Je veux le rappeler. Et nous avons besoin dans notre pays de syndicats, d'élus, de juges, de policiers…

OLIVIER MAZEROLLE
Oui, mais il n'empêche que vous, vous avez frappé fort…

MANUEL VALLS
Pourquoi je dis ça ?

OLIVIER MAZEROLLE
Quand il l'a fallu…

MANUEL VALLS
Pourquoi ? Mais parce que j'assume mes responsabilités, c'est ça être chef du gouvernement, c'est ça assumer une autorité, parce que le pays a besoin de réformes, mais il n'a pas besoin de rupture, et il est là, je crois, le débat au fond le plus intéressant, et prenons de ce point de vue-là Nicolas SARKOZY au mot, quand il parle de chienlit, et la chienlit de Nicolas SARKOZY, c'est, alors qu'il réclame de l'autorité, c'est tout le paradoxe, c'est l'affaissement de l'Etat généralisé, c'est l'hystérisation du débat public, en cherchant en permanence des bouc émissaires pour dire, pour souligner ce qui ne marcherait pas dans notre société…

OLIVIER MAZEROLLE
Il dit : il faut agir, il faut agir…

MANUEL VALLS
Oui, mais, il faut agir et réformer, mais en respectant la société, en respectant tous les acteurs, le patronat, les syndicats, les élus, ceux qui représentent l'autorité au quotidien, c'est-à-dire aussi bien les magistrats que les policiers, les enseignants, les fonctionnaires ; comment peut-on expliquer qu'il faut plus d'autorité et que l'Etat exerce ses responsabilités tout en demandant cent milliards d'économies et au fond, parce que c'est ça avec Nicolas SARKOZY, moins de policiers, moins de magistrats, moins de ceux et de celles qui exercent l'autorité. Et donc il y a, je crois, deux visions différentes qui s'affirment aujourd'hui dans notre société, et c'est tant mieux pour le débat public, la réforme, respectueuse de l'ordre public et de l'ordre social, et la rupture, et une rupture qui mettrait à bas le modèle social français. Et c'est ainsi, je crois, que les Français doivent faire dans les mois qui viennent des choix pour l'avenir du pays.

OLIVIER MAZEROLLE
L'appel à l'autorité, il vous a été lancé hier par Claude BARTOLONE, président de l'Assemblée nationale, après l'événement qui a vu un policier grièvement blessé par un multi récidiviste en cavale, après qu'il avait bénéficié d'une permission de sortie. Claude BARTOLONE vous dit : un gouvernement digne de ce nom, digne de ce nom, a la responsabilité de tirer les leçons de cet événement. Quelles leçons en tirez-vous ?

MANUEL VALLS
Je viens de parler d'autorité, de confiance, parce que notre société doit être basée sur l'autorité, sur la confiance, sur le dialogue, mais aussi sur la lucidité et la vérité. Et Claude BARTOLONE a raison, il faut tirer, bien sûr, les leçons de ce qui s'est passé il y a 48h. Je me suis rendu hier à l'hôpital Beaujon, à Clichy, pour rencontrer la famille de Yann SAILLOUR, ce brigadier de police de 36 ans, qui aujourd'hui lutte pour la vie, qui a été grièvement blessé par cet individu. J'ai rencontré la famille, des Français particulièrement dignes, remarquables, le père, un ancien policier, le frère, un policier, la soeur qui est une avocate, une famille qui est vouée au service de l'Etat, du service public et du droit, mais qui me posait, avec les collègues aussi de la BAC de Saint-Denis de ce jeune fonctionnaire de police, qui me posait des questions légitimes, comment cela se fait-il qu'un individu aussi dangereux ait pu bénéficier d'une sortie, d'une permission…

OLIVIER MAZEROLLE
Alors, est-ce qu'il faut restreindre les possibilités de sortie ? Là, il est sorti parce qu'il devait remplir des papiers pour des problèmes d'héritage, ça paraît surréaliste.

MANUEL VALLS
Oui, et c'est l'application de la loi qui n'a pas été modifiée depuis 2004…

OLIVIER MAZEROLLE
Donc il faut réformer la loi…

MANUEL VALLS
Sans doute, et moi, je veux pour ces individus rigueur absolue et vigilance maximale.

OLIVIER MAZEROLLE
Restriction des possibilités de sortie ?

MANUEL VALLS
En fonction des leçons que nous allons tirer rapidement de ce drame, oui, et la Garde des sceaux l'a dit…

OLIVIER MAZEROLLE
Oui, mais enfin, elle dit, elle : on va les escorter davantage…

MANUEL VALLS
Ça existe déjà, et attention…

OLIVIER MAZEROLLE
Oui, mais…

MANUEL VALLS
Attention aux caricatures, autoriser la sortie d'un détenu sous escorte policière pour se rendre aux obsèques d'un parent est une procédure qui a été régulièrement utilisée depuis des années. Mais je crois qu'il faut revoir la législation, nous devrons sans doute revoir la législation, il y a des textes qui seront portés par la Garde des sceaux dans les semaines et dans les mois qui viennent, c'est sans doute la possibilité, mais en le faisant avec sérieux, professionnalisme. Et puis, cela soulève une autre question, Olivier MAZEROLLE, parce que, il y a la loi, il y a la politique pénale, et celle que nous menons…

OLIVIER MAZEROLLE
Et l'application…

MANUEL VALLS
Et celle que nous menons applique cette volonté d'autorité que je viens de rappeler, et il y a l'application. Et donc il y a aussi la responsabilité de chacun. Je respecte profondément l'indépendance…

OLIVIER MAZEROLLE
Vous trouvez que la justice ne fait pas le job et ne soutient pas suffisamment l'action des policiers ?

MANUEL VALLS
Je respecte profondément l'indépendance de la justice, je viens de le rappeler. Mais dans l'application, au cas par cas, quand il s'agit d'individus dangereux, il y a aussi, dans une société de confiance, la responsabilité du juge face à un tel dossier. Et comme moi, je ne veux pas de cette césure, de cette rupture entre policiers et magistrats, puisque, c'est ensemble, dans une même chaîne pénale, qu'ils travaillent, là aussi, il faut que chacun assume pleinement ses responsabilités. C'est vrai pour les policiers, c'est vrai pour ceux qui gouvernent, et donc c'est vrai aussi pour les magistrats.

OLIVIER MAZEROLLE
Une dernière question qui vous concerne directement, vous avez beau dire, vous avez beau faire, parce que vous agissez, on peut en être témoin, vous êtes tous les jours, là, les mains dans le cambouis à recevoir un flot d'affaires qui vous tombe dessus, le FN et ses idées gagnent du terrain, est-ce que ça ne vient pas du fait tout simplement que vous ne pouvez plus à Matignon, parce qu'il y a plein de contraintes, être celui qui mettait les sujets sur la table, qui brisait les tabous, qui brisait le sectarisme, est-ce que, un Premier ministre à Matignon est prisonnier ?

MANUEL VALLS
Je ne le crois pas, je pense que, avec François HOLLANDE, avec le gouvernement, avec la majorité, nous agissons, et nous allons continuer à agir, à réformer, je pense par exemple bien sûr au droit du travail, mais également à une loi sur l'économie, qui ouvre d'abord des possibilités…

OLIVIER MAZEROLLE
Non, ça ne marche pas, ça n'imprime pas…

MANUEL VALLS
Ça marchera, moi, je suis convaincu que cela donnera des résultats, nous le voyons bien avec la réussite de la rentrée scolaire, nous le voyons bien avec la baisse des impôts pour les classes moyennes et populaires. J'en suis convaincu, même s'il y a des perspectives de croissance mondiale qui sont aujourd'hui plus inquiétantes…

OLIVIER MAZEROLLE
D'accord, mais, pardon, Manuel VALLS…

MANUEL VALLS
Baisser le chômage…

OLIVIER MAZEROLLE
Mais vous ne pouvez plus parler comme avant ?

MANUEL VALLS
Mais je parle… vous venez de m'interroger, est-ce que vous avez constaté des différences quand je parle d'autorité, de confiance, mais aussi de la défense d'un modèle, et la défense du modèle, face à Nicolas SARKOZY, mais aussi, bien sûr, face à l'extrême droite, me paraît plus que jamais nécessaire. Je ne veux pas qu'il y ait des régions qui basculent vers le Front national. Je ne veux pas que l'image de mon pays soit écornée, salie par une victoire du Front national dans une région comme le Nord-Pas-de-Calais Picardie par exemple. Donc plus que jamais, il faut être fier de ce que nous faisons, nous mobiliser, présenter les résultats de notre action, et puis réformer, réformer et réformer, parce que le pays a besoin d'être plus fort, à condition aussi d'être plus juste, c'est ce que nous demandent les Français, et la lutte contre les inégalités est plus que jamais ma priorité.

OLIVIER MAZEROLLE
Merci Manuel VALLS.

MANUEL VALLS
Merci Olivier MAZEROLLE.

YVES CALVI
Manuel VALLS, juste une précision, le gouvernement lance une campagne pour lutter contre les départs en Syrie, avez-vous les derniers chiffres des départs de jeunes français pour le djihad ? Et êtes-vous tenu au courant ?

MANUEL VALLS
Je suis tenu au courant régulièrement par Bernard CAZENEUVE, par le ministre de l'Intérieur, dont je veux saluer aussi l'action, le sérieux, la précision, l'écoute notamment aux côtés des policiers, et il était lui aussi avant-hier auprès des policiers touchés par ce drame, et bien sûr, nous sommes tous mobilisés contre ce défi permanent que représente le terrorisme…

YVES CALVI
On a des chiffres ? On connaît les proportions ?

MANUEL VALLS
Nous sommes autour de 1.300 individus concernés par ces filières djihadistes, plus de 500 Français ou résidant en France se trouvent aujourd'hui en Syrie ou en Irak, c'est considérable, mais derrière cela aussi, il y a ce que le rapport parlementaire de Malek BOUTIH a révélé, c'est-à-dire des centaines, voire des milliers de jeunes qui peuvent être concernés par la radicalisation, c'est un défi considérable par la société, qui nécessite évidemment qu'on mobilise les familles, que l'école soit bien sûr la priorité, mais qu'on soit impitoyable à l'égard de ceux qui basculent dans la radicalisation, dans le djihadisme, dans l'islamisme radical, et pour cela, il faut davantage de confiance dans la société, de respect de soi, il faut lutter contre ces fractures qui touchent notre société, c'est tout le débat que nous avons eu au mois de janvier, c'est l'esprit du 11 janvier. Et c'est cet esprit du 11 janvier qui doit prévaloir face à ceux qui veulent casser, au fond, ce qu'est tout simplement la France, c'est-à-dire une République qui croit dans des valeurs universelles.

YVES CALVI
Merci Manuel VALLS d'être venu répondre aux questions d'Olivier MAZEROLLE, sur RTL


source : Service d'information du Gouvernement, le 7 octobre 2015

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