Interview de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international avec Europe 1 le 5 octobre 2015, sur la conférence de Paris sur le climat et sur la situation en Syrie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international avec Europe 1 le 5 octobre 2015, sur la conférence de Paris sur le climat et sur la situation en Syrie.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international;

ti :
THOMAS SOTTO
L'Interview politique d'Europe 1, Jean-Pierre ELKABBACH, vous recevez ce matin le ministre des Affaires étrangères, Laurent FABIUS. Messieurs, c'est à vous !

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et nous allons parler de sujets dont vous traitez depuis tout à l'heure avec toute l'équipe d'Europe 1, Thomas. D'abord, président du sommet de Paris sur le climat, dont vous êtes devenu un expert, bienvenue Laurent FABIUS. Bonjour.

LAURENT FABIUS
Merci.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Tous les Français sont traumatisés par la soudaineté et la brutalité meurtrières des intempéries. Ils y voient un premier signe du dérèglement du climat. Est-ce qu'ils ont raison ?

LAURENT FABIUS
On ne peut établir un lien entre le dérèglement climatique en général et un phénomène en particulier. En revanche, ce qui est avéré, c'est que, avec les dérèglements climatiques, les phénomènes sont beaucoup plus violents et beaucoup plus extrêmes. Ça veut dire, pour appeler un chat un chat, que ce drame épouvantable de la Côte d'Azur, on ne peut pas dire ce drame-ci est en lien avec le dérèglement, mais le fait qu'on ait des pluies, des typhons, des phénomènes de plus en plus lourds et de plus en plus nombreux, ça, c'est en lien avec le dérèglement climatique.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et ça va se reproduire ?

LAURENT FABIUS
Si on n'agit pas suffisamment vite et suffisamment fort, oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire au niveau des crues, des inondations, des typhons dont vous parlez, mais aussi de la sécheresse ?

LAURENT FABIUS
Mais aussi de la sècheresse, avec les conséquences dramatiques pour les populations, avec les conséquences pour la santé, avec les conséquences pour la nourriture, avec les conséquences pour les migrations. J'étais la semaine dernière au Bengladesh, au Bengladesh, un tiers du pays peut être recouvert par les eaux, donc si ça continue, ça veut dire qu'on va avoir des dizaines et des dizaines de millions de gens qui vont migrer avec les problèmes pour la paix et pour la guerre.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Donc les scientifiques qu'on entendait hier soir sur Europe 1 et ce matin d'ailleurs, les scientifiques, qui prévoient la météo, s'attendent à d'autres phénomènes du même genre, aussi violents et aussi extrêmes ?

LAURENT FABIUS
Il ne faut pas confondre la climatologie et la météorologie, la climatologie, c'est l'étude des phénomènes en général, la météo, c'est dire : voilà, tel jour, voilà ce qui va se passer.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais alors, les spécialistes disent aujourd'hui qu'ils ne peuvent plus anticiper, qu'ils ne peuvent plus prévenir ce type d'événements dramatiques…

LAURENT FABIUS
Vous voulez dire ponctuellement ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui…

LAURENT FABIUS
Ponctuellement, c'est très compliqué, mais on sait sur la longue période que si on n'agit pas contre le dérèglement climatique, ça va se multiplier, et c'est tout l'objet de la conférence de Paris dans deux mois, il faut absolument qu'on arrive à un succès pour opérer ce tournant climatique.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors justement, Laurent FABIUS, vous rentrez de New York, sur les 195 Etats prévus pour le sommet de Paris, que vous allez présider, 146, paraît-il, se sont déjà engagés à réduire les gaz à effet de serre, et il paraît qu'il y a eu une accélération à New York…

LAURENT FABIUS
Oui, c'est vrai…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il en reste moins de 50. Et ce qui frappe, c'est que ce sont surtout des pays producteurs de pétrole. L'Arabie Saoudite, l'Iran, le Qatar, etc…

LAURENT FABIUS
Exact, le Venezuela, oui…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que vous leur demandez ce matin de publier le plus vite possible leur programme de réduction ?

LAURENT FABIUS
Bien sûr, bien sûr. Mais déjà, ce qui a été obtenu est sans précédent, c'est la première fois où on a obtenu que tous les pays du monde disent : voilà ce que nous allons faire en matière climatique, dans dix ans, dans quinze ans, dans vingt ans, ça ne s'était jamais fait. Et ça représente 87 % des émissions de gaz à effet de serre, le record précédent, c'était Kyoto, vous vous rappelez le protocole de Kyoto ? 15 %. Donc c'est beaucoup mieux.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est bon signe, c'est un bon signe !

LAURENT FABIUS
C'est un bon signe. Ça veut dire aussi que, à partir des prévisions et des engagements qu'ils prennent, on ne va pas aller vers une augmentation de 5, 6, 7 degrés que prévoyaient certains experts, et qui aurait été catastrophique, mais on n'est pas non plus aux 2 degrés qui sont nécessaires.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Encore un effort ?

LAURENT FABIUS
Il faut faire un effort supplémentaire…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors, vous serez à Lima vendredi, et c'est le dernier rendez-vous…

LAURENT FABIUS
Pour parler finances…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, avant le sommet de Paris, et c'est pour prévoir le financement. Le besoin, est, à partir de 2020, de cent milliards par an pour aider les pays du Sud. La France donne aujourd'hui trois milliards, François HOLLANDE a promis de passer à cinq milliards par an, à partir de 2020.

LAURENT FABIUS
Exact.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire trois ans après 2007. Est-ce que vous vous engagez pour vous-mêmes, c'est-à-dire pour François HOLLANDE, etc., s'il est réélu ou pour vos successeurs ?

LAURENT FABIUS
Non, on s'engage pour la France. De toutes les manières, la conférence de Paris, ce sont des engagements à partir de 2020. Donc en annonçant ceci, le président de la République est tout à fait en ligne avec la conférence de Paris. Qui est-ce qui a déjà pris des engagements ? La France, l'Allemagne, l'Angleterre. Mais il y a d'autres pays riches qui doivent maintenant nous accompagner.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Exemple, les Etats-Unis ?

LAURENT FABIUS
Exemple, les Etats-Unis, exemple, le Japon, exemple, le Canada.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et vous avez de bons signes avec la Chine ?

LAURENT FABIUS
Oui, alors la Chine, vraiment, est très, très engagée, et la Chine s'est engagée, bien qu'elle ne soit pas un pays réputé riche au plan des critères, a donné trois milliards de dollars supplémentaires pour les pays du Sud.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le succès de la COP21 n'est pas impossible, mais évidemment, il n'est pas assuré. S'il réussit, combien de temps après les Français en verront-ils les effets ?

LAURENT FABIUS
Il va y avoir des décisions qui seront d'effet immédiat, et la plupart des décisions auront une application en 2020. Les effets sur le monde entier, on va les voir dans les deux, trois ans qui viennent, oui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, deux, trois ans qui viennent. Donc assez rapidement après…

LAURENT FABIUS
Oui, oui…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et on en a besoin !

LAURENT FABIUS
Parce que souvent, on dit : mais c'est dans 50 ans, pas du tout, c'est aujourd'hui, avec un phénomène supplémentaire, dont j'ai besoin de trente secondes pour l'expliquer, c'est que les gaz à effet de serre, si on n'arrive pas à enrayer leur émission, ils ne se dissolvent pas dans l'atmosphère, ils se maintiennent dans l'atmosphère pendant des années, des décennies et mêmes des siècles. Donc si le mouvement n'est pas inversé, le phénomène, c'est irréversible.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors la Syrie, partout, Laurent FABIUS, la peur monte, est-ce que l'on va, à cause de la Syrie, vers une confrontation militaire mondiale ?

LAURENT FABIUS
Il y a des risques, quand vous voyez que ce conflit qui, au départ, était une guerre civile, déjà dramatique, devient une guerre régionale, avec, en plus, l'implication de puissances internationales, la Russie, l'Iran, les Etats-Unis et d'autres…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y a ce risque…

LAURENT FABIUS
Les risques sont graves, et le risque peut-être le plus effrayant, c'est le risque que le conflit soit totalement religieux. C'est pour ça que nous avons mis en garde les Russes, si – ce qui est déjà quasiment à l'oeuvre – on a, d'un côté, en Syrie, les populations chiites, avec leurs alliés chiites, notamment l'Iran, et de l'autre côté, les sunnites, avec leurs alliés sunnites, ça veut dire que c'est une conflagration qui peut être extrêmement, extrêmement dangereuse. Donc nous, la France, qu'est-ce que nous faisons là-dedans ? Nous recherchons, comme partout dans le monde, la paix et la sécurité. La paix et la sécurité. Et nous avons dit, pas plus tard que vendredi, à monsieur POUTINE, premièrement, si vous voulez taper contre Daesh, oui, très bien, mais tapez contre Daesh et non pas contre les alliés du régime. Deuxièmement…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Très bien, mais attendez, pardon, mais quand on lui dit, Angela MERKEL et vous-même, avec le président HOLLANDE : tapez seulement sur Daesh, est-ce que vous n'oubliez pas Al-Nosra et tous les autres terroristes ?

LAURENT FABIUS
Non mais, bien sûr, bien sûr…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Quand vous dites, c'est Daesh, et toute sa filiation…

LAURENT FABIUS
Bien sûr, vous avez raison, c'est une formule rapide. C'est Daesh et les groupes considérés comme terroristes, et vous avez raison d'ajouter Al-Nosra.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui. Alors aujourd'hui, deux coalitions sont en train de bombarder la Syrie, Laurent FABIUS, est-ce qu'elles ne risquent pas de se heurter ou souhaitez-vous qu'elles s'unissent, qu'il y ait une coordination ? Par exemple, les Rafale agissent aussi en coordination avec les Américains, qui eux-mêmes sont coordonnés avec les Syriens, c'est-à-dire qu'au bout du compte…

LAURENT FABIUS
Non, pas avec les Syriens, avec les Russes…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Eh bien oui, les services syriens, avec les Russes et les Syriens, c'est-à-dire que les Syriens nous informent aussi au bout du compte…

LAURENT FABIUS
Non, mais si vous voulez, il y a deux problèmes, il y a le problème d'éviter que quand il y a énormément d'avions dans le ciel, on se trompe, qui est qui, et donc là, il y a des mesures à prendre, et qui sont prises. Mais le problème de fond, ce n'est pas celui-là, pas seulement celui-là, pardon, le problème de fond, c'est de faire en sorte que les Russes ne tapent pas contre les alliés modérés de Bachar, l'objectif n'est pas de renforcer Bachar, l'objectif est de taper les terroristes, de les taper durement, c'est ce que la France fait, et d'autres, et puis, en même temps, de mettre en route un processus qui permette la sortie de monsieur Bachar.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Alors, avec le président HOLLANDE, vous avez vu POUTINE samedi ou vendredi à Paris, est-ce qu'il symbolise une Russie de guerre froide, agressive, conquérante ? Il y a par exemple 80% des Français, selon le Journal du Dimanche, qui ont peur de Vladimir POUTINE. Est-ce que vous leur donnez raison ?

LAURENT FABIUS
Ecoutez, il faut éviter de ramener ça à des questions psychologiques, mais c'est vrai que nous avons parlé de deux sujets différents, très différents, l'Ukraine et la Syrie, et que dans les deux cas, la Russie est impliquée, elle pourrait – et c'est ce que nous souhaitons – jouer un rôle positif. Si en Ukraine, elle aide à trouver une solution, si en Syrie, elle aide à trouver une solution, parfait, si en revanche, elle exacerbe les oppositions, ça, on ne peut pas être d'accord…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, mais où elle en est ? Vous dites « si », « si », « ou bien », « ou bien »…

LAURENT FABIUS
Il y a des ambigüités, et tout notre rôle, au président de la République, et moi-même, à d'autres, c'est de les faire sortir de l'ambigüité, d'ailleurs, à la fois le président POUTINE et le président HOLLANDE nous ont demandé à Sergueï LAVROV et à moi-même de travailler ensemble dans les jours qui viennent pour essayer de faire avancer les choses…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, vous avez confiance dans POUTINE, vous, vous, vous ?

LAURENT FABIUS
Pff, je suis vigilant.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Bon, oui. Ma dernière question, les Européens sont divisés, pour David CAMERON, l'intervention russe est une terrible erreur, pour la chancelière MERKEL, il faut de nouveaux efforts militaires auxquels l'Allemagne d'ailleurs ne participera pas, et un processus politique. Elle dit : avec des opposants syriens, mais elle ajoute : si on veut un succès Bachar El-ASSAD doit s'assoir à la table et participer à cette négociation.

LAURENT FABIUS
C'est un diplomate de l'ONU, monsieur de MISTURA, qui est chargé de ça. Alors évidemment, la diplomatie a des ressources multiples, ce qui est clair, c'est qu'il faut que le processus politique ait lieu, et que le processus politique ne soit pas un processus politique pour maintenir Bachar, mais pour sortir Bachar…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, mais à la fin, Bachar dehors !

LAURENT FABIUS
Voilà. Alors après, les modalités, on peut en discuter, c'est tous les trésors de la diplomatie. Mais l'objectif doit être celui-là, pas pour des raisons seulement morales, parce que c'est un criminel contre l'humanité, mais pour des raisons d'efficacité. Il faut quand même comprendre que l'avenir du peuple syrien ne peut pas être incarné par son bourreau ! Si on veut arriver à une Syrie unie, ce n'est pas la personne qui est responsable de 80 % des morts en Syrie qui va pouvoir le réaliser.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais d'abord la priorité : éliminer Daesh et ensuite, on réglera le compte de Bachar ?

LAURENT FABIUS
Il faut faire les deux en parallèle. Il faut faire les deux en parallèle.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
En tout cas, merci d'être venu. Est-ce que vous reconnaissez que la France a fait quelques erreurs ?

LAURENT FABIUS
Sur quoi ?

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Sur la Syrie, elle a d'abord tapé sur l'Irak, puis, après, elle s'est résolue à bombarder aussi Daesh en Syrie…

LAURENT FABIUS
Non, non, non, pas du tout, non…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce qu'elle n'a pas pris du retard, etc., etc. ?

LAURENT FABIUS
Non, non, non, ce n'est pas du tout en termes d'erreurs…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Elle est parfaite, la France ?

LAURENT FABIUS
Non, mais on peut, sans être arrogant, ne pas commettre trop d'erreurs, je réponds à votre question de la fin, nous avons depuis le début… nous sommes engagés contre le terrorisme, que ce soit en Irak, au Mali et ailleurs, en ce qui concerne la Syrie, lorsque nous avons constaté que depuis la Syrie, étaient fomentées des attaques et des menaces contre la France, nous sommes intervenus, c'est de la légitime défense.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Merci Laurent FABIUS. A vous Thomas !

THOMAS SOTTO
Merci Jean-Pierre !


Source : Service d'information du Gouvernement, le 9 octobre 2015

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