Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, avec Europe 1 le 9 octobre 2015, sur la situation en Syrie et en Libye et sur les élections régionales. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, avec Europe 1 le 9 octobre 2015, sur la situation en Syrie et en Libye et sur les élections régionales.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre de la défense;

ti :

THOMAS SOTTO
Alors que l'on s'inquiète de la situation en Syrie, Jean-Pierre ELKABBACH vous recevez le ministre de la Défense, Jean-Yves LE DRIAN. Messieurs, c'est à vous.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
L'escalade en Syrie, l'offensive russe utilise l'aviation, et maintenant, on l'a vu, la marine. Bienvenue Jean-Yves LE DRIAN.

JEAN-YVES LE DRIAN
Bonjour.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Bonjour, merci d'être avec nous. Est-ce qu'il n'y a donc que les Russes qui frappent en ce moment en Syrie ?

JEAN-YVES LE DRIAN
La France a frappé en Syrie cette nuit.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ah bon ?

JEAN-YVES LE DRIAN
La France a frappé Daesh, en Syrie cette nuit, à Raqqa. Ce n'est pas la première fois, et ce n'est pas la dernière fois.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ce n'est que la deuxième.

JEAN-YVES LE DRIAN
Nous avons frappé parce que nous savons qu'il y a en Syrie, en particulier dans les environs de Raqqa, des centres d'entraînement de combattants étrangers, dont la mission n'est pas d'aller combattre pour Daesh sur le Levant, mais de venir en France, en Europe, pour commettre des attentats. Nous avons frappé, des Rafale français ont délivré des bombes sur ce camp d'entraînement, et les objectifs ont été atteints, je remercie et félicite les pilotes français de cette opération.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y avait combien de Rafale ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y avait deux Rafale frappeurs, plus des Rafale d'accompagnement.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et vous êtes sûr qu'il y a eu des victimes djihadistes, que vous avez tiré, puisque c'était la nuit…

JEAN-YVES LE DRIAN
Je ne commente jamais, nulle part, les résultats des frappes que nous effectuons, mais je peux vous dire que l'objectif a été atteint.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce qu'il est vrai, Monsieur le ministre, que ces frappes sont rendues difficiles aujourd'hui parce que Daesh utilise des civils comme des boucliers, peut-être même parfois des femmes et des enfants pris en otages, qu'on amène sur le front ?

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est la difficulté de la tâche, c'est vrai en Irak, c'est vrai en Syrie, et c'est vrai que Daesh s'est organisé de telle sorte à ce que des enfants, des femmes, des civils, soient en première ligne, et les responsables se cachent dans des écoles, dans des mosquées, dans des hôpitaux, ce qui rend l'action de la coalition en Irak et l'action de la France, et d'autres partenaires en Syrie, difficile, parce que nous ne souhaitons pas faire de victimes collatérales. Donc nous sommes très exigeants sur les cibles que nous avons l'intention de viser, en étant en même temps très exigeants sur la nécessité de combattre Daesh, parce que Daesh c'est notre ennemi. Daesh provoque des attentats en Europe, Daesh c'est une menace pour nous, donc il faut éradiquer Daesh, et nous utilisons les moyens nécessaires pour le faire.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
La France, est-ce qu'elle a en même temps deux ennemis, Jean-Yves LE DRIAN, ou un ennemi numéro 1 Bachar, et un ennemi numéro 2, ou bis, Daesh. Quelle est la priorité ?

JEAN-YVES LE DRIAN
La menace pour la France c'est Daesh, c'est en Syrie que s'organisent potentiellement des attentats, que s'organise la formation de combattants étrangers dont la mission est de venir nous frapper ici, l'ennemi de la France c'est Daesh. Bachar c'est l'ennemi de son peuple, depuis longtemps. Bachar est le point de départ du chaos, Bachar a éliminé 250.000 Syriens, Bachar assassine son peuple, mais Bachar est d'abord l'ennemi…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, d'accord.

JEAN-YVES LE DRIAN
Et nous, nous estimons que c'est Daesh notre adversaire principal, c'est notre ennemi, parce que c'est Daesh qui menace notre propre sécurité.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et en même temps Vladimir POUTINE, soutient, renforce, Daesh ou le régime de Bachar EL-ASSAD, et est-ce qu'aujourd'hui, dans les frappes des Russes, vous constatez que pour les Russes et POUTINE, un anti-Bachar est un terroriste ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Ce qui est très frappant, et c'est le paradoxe de la situation, c'est que le déploiement militaire russe depuis une dizaine de jours, les actions militaires russes depuis une dizaine de jours, ne visent pas Daesh, elles visent en priorité la sécurité de Bachar EL-ASSAD, ils frappent…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Quel pourcentage ?

JEAN-YVES LE DRIAN
80 %, 90 %, contrairement à ce qu'ils disent. Et la réalité c'est, on peut s'interroger sur le pourquoi de la présence russe et de ce déploiement. Alors, il y a deux raisons. Il y a d'abord le fait que la Russie préserve ses propres intérêts dans cette zone du Levant, où elle est présente depuis très longtemps, et donc elle a des ports, elle a un port important à Tartous, elle veut protéger ses propres intérêts, ça c'est le premier point. Et puis le deuxième point, et c'est là que nous avons une divergence stratégique avec la Russie, c'est qu'elle considère qu'il faut protéger Bachar, et nous nous estimons que Bachar ne fait pas partie de la solution.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le régime de Bachar.

JEAN-YVES LE DRIAN
Bachar ne fait pas partie de la solution. La solution on la connaît, sur la situation en Syrie, il faut renouveler la conférence de Genève en mettant autour de la table à la fois…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Très bien, mais on n'en n'est pas là.

JEAN-YVES LE DRIAN
Si, on va y être ; à la fois les représentants de l'Etat syrien d'aujourd'hui, mais sans Bachar, les représentants de cet Etat, avec l'opposition organisée, à condition qu'elle ne soit pas terroriste, et les grands partenaires de la région, y compris la Syrie, y compris l'Iran, y compris l'Arabie Saoudite, y compris la Turquie, pour parler et aboutir à ce qu'en Syrie on ne se fasse pas la guerre les uns contre les autres en permanence, mais qu'il puisse y avoir une union contre Daesh.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ça c'est la perspective…

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est une perspective qu'il faut avoir.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y a eu ce matin une frappe française, la deuxième…

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y en aura d'autres.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et il y en aura d'autres ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y en aura d'autres.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Contre des camps d'entraînement de Daesh.

JEAN-YVES LE DRIAN
Contre les lieux où Daesh s'organise pour nous menacer.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
En 9 jours l'aviation russe a frappé près de 120 objectifs en Syrie, ce qui est frappant c'est que l'armée russe de POUTINE, elle est sophistiquée, hyper moderne, ce n'est plus l'armée soviétique de grand-papa. L'autre jour, à Strasbourg, le président de la République a alerté, il a dit tout faire pour éviter une guerre totale en Syrie, dans la région, est-ce à dire, Jean-Yves LE DRIAN, qu'il existe une menace de guerre totale ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Il faut être extrêmement vigilant, il faut éviter tous les incidents qui provoqueraient des engrenages, que ce soit volontaire ou involontaire, et il faut que chacun des acteurs fasse preuve d'une très grande responsabilité, ça s'adresse à tout le monde.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que vous voulez dire qu'il suffirait d'un rien pour qu'il y ait une catastrophe ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je ne vais pas à ces extrémités en ce moment, je rassure nos auditeurs, mais il faut une grande vigilance, celle qui a été affichée hier par les ministres de l'OTAN qui se sont réunis à Bruxelles…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et qui étaient inquiets, paraît-il.

JEAN-YVES LE DRIAN
Qui étaient inquiets, parce qu'il y a des risques d'incidents. Le fait qu'un avion de chasse russe soit allé violer le territoire, l'espace aérien turc, est un exemple. Il faut donc une très grande vigilance, c'est ce que nous appliquons nous-mêmes.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On peut ajouter, pour éviter des confrontations locales, la Russie elle fait intervenir la marine, mais récemment, avec l'aviation, il y a des bombardiers nucléaires qui, paraît-il, frôlent l'espace aérien de l'Europe, la marine, 24 missiles de croisière longue portée ont été tirés de la mer Caspienne en Syrie, une longue portée. Et ensuite, peut-être que vous allez le confirmer, des sous-marins lanceurs d'engins nucléaires russes sont en patrouille sur l'Atlantique et il paraît, même, que l'Amérique en a découvert un, sous-marin, tout près de ses côtes vers Miami. Alors, là, est-ce que c'est de la dissuasion, de la légitime défense, ou de la provocation russe ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je ne fais pas de commentaire sur la carte des évolutions tactiques de la Russie, ce que je constate simplement c'est que depuis une dizaine de jours, quinze jours maintenant, la Russie a déployé, sur Lattaquié en particulier, un nombre significatif d'avions de chasse, il y a des manoeuvres aéronavales en Méditerranée orientale, qu'ils ont mobilisé une capacité navale significative…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est de la provoc, vous ne me répondez pas Monsieur le ministre, c'est de la provoc ?

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est de la volonté d'affirmation militaire sur les deux objectifs que je vous ai indiqués, et je redis que le deuxième objectif, nous avons une divergence stratégique, ce n'est pas maintenant le moment de renforcer Bachar, le moment est d'agir contre Daesh, qui est l'ennemi, qui est la menace principale.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous l'avez dit. Ce sont les états-majors qui échangent les plans de vols, les états-majors, jusqu'à présent c'était les Américains qui avaient la maîtrise du ciel en Syrie, maintenant peut-être qu'ils doivent partager. Quand les Rafale ont décollé, d'où, de Dubaï ?

JEAN-YVES LE DRIAN
D'Abu-Dhabi.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'Abu-Dhabi, quand ils ont décollé, ils ont décollé après un plan de vol qui a été préparé par les Américains ?

JEAN-YVES LE DRIAN
La maîtrise du ciel sur cette partie de la Syrie est une maîtrise américaine, bien évidemment, pour des raisons de sécurité nous travaillons en collaboration avec les Américains, même si nous avons nous-mêmes l'autonomie de décisions, et l'autonomie de frappes.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous venez de promettre une aide militaire et multiformes à la Tunisie, mais sa voisine, la Libye, vous inquiète car Daesh est en train de gagner du terrain, y compris sur les rives de la Méditerranée. Est-ce que là on laisse faire ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Daesh progresse toujours lorsqu'il y a un État failli et lorsqu'il n'y a plus d'Etat structuré, ce qui est le cas en Libye, où des clans s'affrontent, il y a deux gouvernements, deux Parlements, et la victoire militaire de l'un ou de l'autre est improbable, la seule victoire militaire potentielle c'est aujourd'hui Daesh qui profite de ce vide pour se développer. Alors, il y a une nouveauté, depuis hier, hier soir, c'est le fait que le diplomate qui avait été diligenté par Monsieur Ban KI-MOON au nom des Nations Unies pour trouver un compromis permettant la création d'un gouvernement transitoire d'union nationale, il y a maintenant un document sur la table, il faut le soutenir, il faut que les Libyens comprennent que c'est leur chance de retrouver un Etat stable, et il faut qu'ils comprennent aussi que c'est le bon moyen de lutter contre Daesh en Libye.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Jean-Yves LE DRIAN, dans un mois, quand commencera la campagne des régionales, je reviens en France, est-ce que vous pourrez être à la fois tête de liste et ministre ?
JEAN-YVES LE DRIAN

Écoutez, je suis ministre de la Défense à temps plein, je crois que j'en donne le sentiment. J'étais hier à Bruxelles, je suis demain en Egypte…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
D'accord, mais quand la campagne va commencer, est-ce que vous pourrez être tête de liste et ministre ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je suis aujourd'hui candidat, mais je ne suis pas tête de liste, il y a un temps républicain, je ferai part de mes intentions dans peu de temps, mais je ferai part de mes intentions aux Bretons et j'assumerai mes responsabilités.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Oui, mais aujourd'hui on est tous fier d'être Breton et de vous entendre.

JEAN-YVES LE DRIAN
Merci, il y a de quoi être fier d'être Breton.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Est-ce que ce sera la Bretagne ou la Défense, ou la Bretagne et la Défense ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Aujourd'hui je suis candidat sur les listes socialistes en Bretagne, et je ferai part de mes intentions, prochainement, aux Bretons.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous avez une expérience. Est-ce qu'on peut être à la fois ministre et président de région, si vous êtes élu ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je n'ai jamais anticipé sur des résultats électoraux.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous n'avez pas pensé que vous pouvez anticiper une défaite ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je n'ai jamais anticipé sur des résultats électoraux, il y a un temps républicain, il faut le respecter.

THOMAS SOTTO
Je crois que même à Jean-Pierre ELKABBACH il ne répondra pas ce matin !

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous voulez dire que c'est le président de la République qui peut, peut-être, ou se passer ou ne pas se passer d'un de ses meilleurs atouts aujourd'hui ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Écoutez, moi j'assume mes fonctions, pleinement, de ministre de la Défense, et j'ai du travail.

THOMAS SOTTO
Merci Jean-Yves LE DRIAN d'être venu ce matin sur Europe 1. Je rappelle cette annonce, la France a frappé Daesh en Syrie, à Raqqa, cette nuit, une frappe qui visait un camp d'entraînement, et l'objectif, dites-vous, a été atteint..


source : Service d'information du Gouvernement, le 14 octobre 2015

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