Déclaration de Mme Ségolène Royal, ministre de l'écologie, du développement durable et de l'énergie, sur l'interdépendance climatique en tant que question stratégique de sécurité nationale et internationale, à l'Ecole militaire le 14 octobre 2015. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Ségolène Royal, ministre de l'écologie, du développement durable et de l'énergie, sur l'interdépendance climatique en tant que question stratégique de sécurité nationale et internationale, à l'Ecole militaire le 14 octobre 2015.

Personnalité, fonction : ROYAL Ségolène.

FRANCE. Ministre de l'écologie, du développement durable et de l'énergie

Circonstances : Conférence internationale organisée par le ministère de la défense avec le soutien du Sénat sur le thème "Climat et défense : quels enjeux ?", à l'Ecole militaire, à Paris le 14 octobre 2015

ti : Monsieur le Ministre des Affaires étrangères, cher Laurent Fabius,
Monsieur le Ministre de la Défense, cher Jean-Yves Le Drian,
Monsieur l'Envoyé spécial du Président de la République pour la protection
de la planète, cher Nicolas Hulot,
Messieurs les représentants des Nations Unies et de l'Union africaine,
Mesdames et Messieurs les Ministres de la Défense et les représentants de gouvernements de tous les continents qui partagez, votre présence ici en est la preuve, cette conviction que les questions de défense et les questions climatiques sont étroitement liées,
Mesdames, Messieurs,


Je suis très heureuse de m'adresser à vous à l'occasion de cette conférence internationale qui constitue un moment fort de la préparation du prochain Sommet de Paris pour le Climat et témoigne d'une avancée, relativement récente mais à mes yeux majeure : la reconnaissance que le climat est aussi une question stratégique de sécurité nationale et internationale.

Comme l'a dit il y a quelques mois le Président de la République française : « un réchauffement qui se poursuit, c'est la guerre qui s'annonce ». Ce qui signifie que réduire nos émissions de gaz à effet de serre et mieux nous protéger contre les impacts du réchauffement climatique en mettant en oeuvre des politiques d'atténuation et d'adaptation, c'est aussi prévenir les conflits et contribuer à la paix dans le monde.

Il y a deux ans, des chercheurs ont analysé une soixantaine d'études portant sur 45 conflits intervenus sous toutes les latitudes depuis 1950.

Ils ont établi qu'une élévation de température d'un degré jointe à un changement du régime des précipitations était systématiquement corrélée à une augmentation des violences inter-personnelles et des conflits armés.

De bons connaisseurs de la Syrie ont rappelé récemment que la sécheresse, qui frappa le pays avant 2011, a été la plus grave jamais enregistrée dans la région. Elle provoqua un effondrement de la production agricole et l'exode de 1,5 million de cultivateurs et d'éleveurs (sur une population de 22 millions d'habitants) vers des villes déjà engorgées par l'afflux de réfugiés fuyant la guerre.

La sécurité climatique dans un seul pays n'existe pas car l'atmosphère ignore les frontières et ce que font les uns a un impact sur tous les autres.

Un exemple, parmi bien d'autres, de cette interdépendance climatique qui est aussi économique et sociale : lorsque, durant l'hiver 2010-2011, la Chine fut victime d'une sécheresse et de tempêtes de sables qui frappèrent lourdement son agriculture et la conduisirent à des achats massifs de blé sur le marché international, cela entraîna la flambée des cours qui frappa durement l'Egypte, 1er importateur mondial de blé, y fit tripler le prix du pain et suscita un mécontentement populaire dont on connaît la suite.

Le dérèglement climatique impacte aussi la sécurité des biens et des personnes, provoque l'extension de maladies vectorielles, crée des déplacements massifs de population.

La sécurité des biens et des personnes, c'est par exemple la fréquence accrue et l'intensification des événements météorologiques extrêmes : typhons, canicules, inondations menaçant les littoraux (où vit déjà 1/5ème de la population mondiale et où sont implantées nombre de mégalopoles et d'infrastructures industrielles directement menacées par les ouragans et par la montée des eaux).

Ce sont également les sécheresses qui font reculer la surface des terres arables, abaissent les rendements agricoles et augmentent l'insécurité alimentaire et la pauvreté. Ces sécheresses attisent les conflits, opposent agriculteurs et éleveurs, réduisent le « coût d'opportunité » de l'engagement de populations rurales sans ressources dans les marchés de la violence (terrorisme, piraterie, narcotrafic).

Ce sont des risques accrus de conflits intra et inter-étatiques pour la maîtrise de ressources qui se raréfient : contrôle de la terre, contrôle de l'eau souterraine et de surface, pour la consommation et pour l'énergie hydraulique car, dans les pays où les glaciers fondent et le débit des fleuves baisse, les barrages ne peuvent plus jouer leur rôle.

Sécuriser l'accès à l'eau est donc une dimension essentielle des conditions d'adaptation au changement climatique, de prévention des conflits entre les communautés locales et être les États qui partagent un même bassin versant ou un cours d'eau traversant plusieurs pays.

Le dérèglement climatique, c'est aussi l'extension géographique des maladies vectorielles et l'insécurité sanitaire qui s'accroît.

C'est l'exode croissant de tous ceux, qu'on les appelle réfugiés ou déplacés climatiques ou migrants environnementaux, dont le nombre est déjà 3 fois supérieur à celui des réfugiés de guerre et pourrait atteindre 200 millions avant la fin du siècle, suscitant de nouvelles tensions dans les zones de transit et de destination.

Bref, le changement climatique, ce sont des risques accrus de déstabilisation des sociétés et de guerres nouvelles entre les pays.

Ce sont aussi de nouvelles questions géostratégiques qui émergent comme celle de l'Arctique dont la banquise fond de plus en plus vite, attisant les convoitises pour la maîtrise de nouvelles voies navigables, des ressources pétrolières, gazières, halieutiques, des minerais précieux et des terres rares rendus accessibles par la disparition des glaces et entraînant de nouvelles revendications de frontières terrestres et maritimes.

Il n'est, à ce jour, pas acquis que la coopération l'emporte sur la confrontation et c'est, là aussi, un enjeu majeur de paix directement lié aux conséquences du réchauffement climatique à l'extrême nord de la planète.

Ce qui est désormais à l'ordre du jour, c'est « un nouveau climat pour la paix », comme le dit à raison le titre d'une étude commandée par le G7.

C'est pourquoi réduire nos émissions de gaz à effet de serre, développer des énergies renouvelables accessibles à tous les pays, décarboner nos économies, s'engager dans la transition énergétique est moins une contrainte à subir qu'une chance à saisir, la chance d'une nouvelle prospérité et d'un nouveau modèle de développement.

La France a voulu donner l'exemple en se dotant d'une loi sur la transition énergétique pour la croissance verte, en faisant le choix de s'appliquer à elle-même ce qu'elle préconise pour le monde, en mettant en pratique toutes les solutions concrètes qui sont aujourd'hui disponibles pour prendre le tournant de la nouvelle économie climatique. Elle vient d'ailleurs d'adopter sa stratégie bas carbone.

Intégrer à la réflexion stratégique et à la planification opérationnelle, à la doctrine militaire, à la formation des cadres, à l'entraînement des troupes, comme s'y engage Jean-Yves Le Drian, la prise en compte tout à fait cruciale du paramètre climat, cela concerne, bien sûr, les opérations de maintien ou de rétablissement de la paix mais aussi les mécanismes d'alerte précoce.

Mon Ministère est en charge, avec la direction générale de la prévention des risques, de ces mécanismes d'alerte précoce et je mesure tout l'intérêt d'une coopération avec les technologies militaires car l'aide apportée aux populations civiles en cas d'événement météorologique extrême (pour lesquels l'armée est de plus en plus sollicitée), mérite que l'on monte en puissance sur les technologies d'alerte et surtout qu'on les mette à la disposition de tous les pays, comme cela a été l'objectif de la Conférence de Sendaï qui s'est prolongée récemment dans mon ministère par une réunion de tous les techniciens et les ingénieurs concernés par ces sujets.

Autre exemple : la prise en compte des effets de la salinité et de l'acidification de l'océan sur la sécurité sous-marine et de la montée des mers sur la sécurité des bases côtières, et bien d'autres domaines sur lesquels vous allez vous pencher durant cette journée, qui modifient les conditions d'intervention des forces armées.

Je tiens aussi à souligner un autre élément tout à fait crucial : la contribution des technologies vertes à la sécurisation des conditions d'intervention militaire mais aussi à la sécurisation écologique.

C'est parce qu'ils avaient constaté qu'un tiers de leurs pertes en Afghanistan étaient, en 2007, dues à la protection des convois d'eau et de pétrole que les Américains ont décidé d'équiper leurs forces spéciales de systèmes de filtration de l'eau et leurs troupes de générateurs d'énergie hybrides, ce qui est une illustration parmi d'autres des coopérations technologiques entre les entreprises de la croissance verte, des énergies renouvelables, de la gestion de l'eau, et les activités militaires.

Il y a aussi le vaste champ du domaine immobilier et des infrastructures de l'armée qui peut activement contribuer à la diminution des consommations énergétiques, au déploiement des énergies renouvelables et donc à la performance des technologies civiles.

Les industries travaillant pour la Défense sont un immense gisement d'innovations technologiques, aux applications à la fois militaires et civiles.

La mise au point des équipements du futur, la réduction de la dépendance aux hydrocarbures et le développement de carburants de substitution, en particulier pour l'aviation militaire comme nous le faisons pour l'aviation civile, l'éco-conception de matériaux, de matériels et de procédés performants et compétitifs, la réduction de l'impact environnemental des opérations, l'optimisation de la gestion des déchets dans les bases et dans les navires, dont les porte-avions : ce sont là quelques exemples parmi beaucoup d'une Défense qui prend aujourd'hui son essor dans le domaine du développement durable.

Elles sont là aussi ces filières d'avenir dont nos pays et nos économies ont besoin pour créer des activités nouvelles et pour répondre au défi climatique.

Permettez-moi pour conclure de vous dire simplement ma conviction que si nos armées sont souvent en première ligne de l'apaisement de ces conflits où le dérèglement climatique a une large part dont nous prenons mieux la mesure, elles ont aussi un rôle stratégique pour que nos sociétés réussissent leur mutation technologique et énergétique en s'engageant pleinement dans une croissance et une Défense définitivement durables.


Je vous remercie et vous souhaite d'excellents travaux.


Source http://www.developpement-durable.gouv.fr, le 19 octobre 2015

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