Interview de Mme Christiane Taubira, garde des sceaux, ministre de la justice, avec France 2 le 21 octobre 2015, sur les violences commises par des gens du voyage à Moirans, la contestation par les avocats de la réforme de l'aide juridictionnelle, le Front national et sur la procréation médicalement assistée. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Christiane Taubira, garde des sceaux, ministre de la justice, avec France 2 le 21 octobre 2015, sur les violences commises par des gens du voyage à Moirans, la contestation par les avocats de la réforme de l'aide juridictionnelle, le Front national et sur la procréation médicalement assistée.

Personnalité, fonction : TAUBIRA Christiane, DARET Guillaume.

FRANCE. Garde des Sceaux, ministre de la justice;

ti : GUILLAUME DARET
Bonjour à tous. Bonjour Christiane TAUBIRA. On vient de voir dans le journal ces scènes d'émeutes hier à Moirans, en Isère, des gens du voyage qui ont brûlé des voitures pour réclamer la libération de l'un d'entre eux pour des obsèques. Est-ce que vous condamnez ces violences ?

CHRISTIANE TAUBIRA
Sans la moindre réserve, sans la moindre réticence, ces violences sont absolument condamnables, absolument inacceptables, absolument intolérables. Nous sommes dans une démocratie, il n'y a pas de vie possible en démocratie lorsqu'une décision de justice par exemple est contestée dans la violence, il y a des voies de droit dans une démocratie, si on n'admet pas une décision de justice, on saisit la justice, donc c'est juste insupportable, parce que, d'abord, c'est une prise d'otage de la société tout entière, si chaque personne mécontente prenait en otage toute la société ou instaurait le désordre, je le répète, il n'y a pas de vie possible en démocratie. Et on ne peut pas accepter que, vraiment, une décision de justice, prononcée par un juge indépendant, soit contestée dans de telles conditions.

GUILLAUME DARET
Mais est-ce que la justice va céder ? Il y a une nouvelle décision qui est attendue aujourd'hui, est-ce que vous êtes favorable à ce que cette personne obtienne cette libération pour une journée ou pas ?

CHRISTIANE TAUBIRA
Mais je n'ai pas à être favorable ou pas, parce que c'est le juge qui décide à partir des pièces et des éléments qui sont à sa disposition. Et justement, je viens de parler des voies de droit. Donc il y a un appel qui a été interjeté, et la décision sera prise…

GUILLAUME DARET
Si la permission n'est pas accordée, il y aura de nouvelles violences…

CHRISTIANE TAUBIRA
Elle sera prise, cette décision, en toute indépendance, parce que ce gouvernement veille à l'indépendance des magistrats. C'est pour la sécurité des citoyens. Donc elle sera prise en toute indépendance, et hors de toutes pressions.

GUILLAUME DARET
Les gens du voyage menacent de nouvelles violences si cette permission n'est pas accordée.

CHRISTIANE TAUBIRA
L'Etat de droit apportera les réponses qui conviennent à ces violences.

GUILLAUME DARET
Autre actualité, vous allez recevoir aujourd'hui les représentants des avocats qui contestent la réforme de l'aide juridictionnelle, que vous êtes en train de mettre en place, c'est ce qu'on appelle les avocats commis d'office, qui considèrent – si on schématise un petit peu – que leur indemnisation va diminuer. Quel est le message que vous souhaitez leur adresser ?

CHRISTIANE TAUBIRA
C'est totalement inexact, d'abord, que c'est une très belle profession, elle est extrêmement diverse, que c'est une profession qui d'ailleurs, effectivement, par l'aide juridictionnelle, assume une mission d'intérêt général. Ce qu'il faut relever simplement, c'est que 16 % des avocats assurent 84 % des missions qui relèvent de l'aide juridictionnelle. L'aide juridictionnelle a été conçue pour permettre à des citoyens qui ont des revenus extrêmement modestes d'accéder au droit et à la justice. Le seuil de ressources était inférieur au seuil de pauvreté, j'ai décidé de le relever, donc de le monter à 1.000 euros, ce qui permet à 100.000 personnes supplémentaires d'accéder à l'aide juridictionnelle à 100 %. Par ailleurs, effectivement, les avocats qui assument cette mission d'intérêt général, sont rétribués, ils sont mal rétribués, et cette rétribution n'avait pas été augmentée depuis 2007. J'ai décidé de remonter aussi cette rétribution, donc de revaloriser l'unité de valeur. Et l'Etat met de l'argent public pour couvrir ces dépenses. Je rappelle, parce qu'on dit que l'aide juridictionnelle baisse, que l'Etat se désengage, le budget de l'aide juridictionnelle était de 275 millions d'euros en 2010. Nous n'avons cessé de l'augmenter. Il était de 375 millions d'euros cette année, il sera de 405 millions d'euros l'année prochaine. Donc voilà pour la réalité ! Maintenant, ce que je propose, c'est une réforme. Pourquoi ? Parce que, depuis une quinzaine d'années, des rapports disent que le système est à bout de souffle, qu'il va s'effondrer. Et nous le voyons, lorsque je vous dis que 16 % d'avocats font 84 %, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'il y a un risque de précarisation d'une partie de la profession…

GUILLAUME DARET
Ça, c'est ce que vous allez leur expliquer demain, je sais que ça sera au tour des personnels pénitentiaires de manifester…

CHRISTIANE TAUBIRA
Mais ils le savent tout cela…

GUILLAUME DARET
Il y a quelques jours, c'était les policiers. Est-ce qu'il y a un malaise TAUBIRA aujourd'hui ?

CHRISTIANE TAUBIRA
Eh bien, il faut demander aux personnes qui éventuellement éprouvent ce malaise. Moi, je fais mon travail, je le fais de façon très claire, il n'y a absolument pas d'ambigüité, alors, si évidemment tout fonctionnaire considère que toute contestation doit se dérouler sur la place Vendôme, peut-être qu'il y a, là, un phénomène psychosociologique à étudier. Je n'en sais strictement rien.

GUILLAUME DARET
Madame la Ministre…

CHRISTIANE TAUBIRA
Les avocats sont placés sous ma responsabilité, j'apporte des réponses. Ça fait trois ans – j'ai voulu justement travailler avec la profession – cela fait trois ans que nous recevons, que nous discutons avec les instances nationales de la profession d'avocat. Il se trouve qu'ils ont interrompu les discussions 48h avant la discussion, le projet de loi de Finances à l'Assemblée nationale.

GUILLAUME DARET
Vous allez les reprendre avec eux cet après-midi…

CHRISTIANE TAUBIRA
Oui, mais bien sûr…

GUILLAUME DARET
Un mot, Madame la Ministre…

CHRISTIANE TAUBIRA
Je les reçois volontiers.

GUILLAUME DARET
Sur Marine LE PEN, qui vous a attaquée, hier, elle était jugée à Lyon, elle vous accuse – je cite – de mener une persécution judiciaire contre elle. Est-ce que c'est vrai ?

CHRISTIANE TAUBIRA
Je ne relève pas des maux dont souffre madame LE PEN, enfin, je n'ai pas les compétences qui conviennent. Madame LE PEN devrait, puisqu'elle a des engagements politiques, enfin, engagements étant un mot impropre pour ce qui la concerne, puisque, elle fait de la démagogie en permanence, évidemment, remarquez, elle est totalement dans sa ligne, mais madame LE PEN ne m'intéresse pas en tant que telle. Ce qui m'inquiète et me préoccupe, c'est la façon dont tant de Français sont désorientés, désemparés, pourquoi tant de Français n'ont plus conscience de ce qu'ils valent collectivement, de ce que ce pays représente, de ce qu'il a comme ressources, comme ressources humaines, comme ressources en termes de talents, d'inventivité, d'ingéniosité, de ressorts, de générosité, c'est ça qui me paraît inquiétant…

GUILLAUME DARET
Ces Français, justement, le président de la République les rencontre régulièrement, hier, il était en banlieue, il a été accueilli avec des huées, il y avait aussi des applaudissements, est-ce que vous comprenez que les Français puissent être déçus par François HOLLANDE ?

CHRISTIANE TAUBIRA
On peut toujours être déçu, ce que je ne comprends pas, c'est la façon dont on dévalorise de plus en plus les fonctions officielles, c'est extrêmement dangereux pour la démocratie, parce que lorsque l'Etat n'est pas solide, lorsque les fonctions officielles ne font pas partie des représentations, ce sont les plus vulnérables qui sont en péril dans la société. Et les démagogues jouent sur cela, ils jouent évidemment sur les inquiétudes, sur les angoisses. La situation économique et sociale est difficile, extrêmement difficile, la peur du déclassement pour ceux qui ont encore un emploi, ceux qui perdent leur emploi, tout ce délabrement familial qui découle de difficultés économiques et sociales, tout cela, évidemment, ça produit des angoisses et de l'anxiété. Et puis, il y en a qui jouent sur ça, vraiment, qui jouent sur ça, et je parle des démagogues, notamment. Donc que les gens soient mécontents, ça se conçoit…

GUILLAUME DARET
Vous pouvez le comprendre…

CHRISTIANE TAUBIRA
Mais qu'on installe une habitude de contestation des institutions et de mise en cause de la fonction présidentielle, je rappelle que ce sont les plus faibles qui en paieront le prix fort.

GUILLAUME DARET
Deux thèmes pour terminer, dans un documentaire, diffusé hier soir chez nos confrères de Canal+, vous dites que la PMA pour les couples de femmes est – je cite – une revendication légitime, et qu'il faut que le milieu politique ait le courage de livrer cette bataille. Est-ce que ça veut dire que vous souhaitez que la PMA pour que les couples de femmes soit autorisée en France ?

CHRISTIANE TAUBIRA
Je le répète, je pense que la revendication est légitime. Nous avons essayé d'introduire le débat. Le groupe socialiste par exemple a essayé d'introduire le débat pendant la discussion...

GUILLAUME DARET
Est-ce que vous souhaitez que ça soit mis en place avant la fin de ce mandat ?

CHRISTIANE TAUBIRA
Moi, je pense que c'est légitime. Par conséquent, je pense que le débat doit avoir lieu. De la même façon que je pense que sur l'usage des stupéfiants, il faut que le débat ait lieu dans la société. Je pense qu'il y a des débats qui sont essentiels pour une société aussi solide que la société française, capable d'absorber ces interrogations, ces débats, ces controverses, donc oui, je pense que, il serait bon que nous puissions avoir le débat. Ceci étant, depuis deux ans et demi, je dis que ça n'est pas du oui ou du non, ce n'est pas du pour ou du contre, c'est un sujet médical, c'est un sujet important, c'est un sujet qui a des effets également sur la Sécurité sociale, donc il faut le traiter en tant que tel.

GUILLAUME DARET
Un dernier mot, de façon très courte, on évoquait il y a un instant le Front national, vous avez toujours dit, votre combat, c'est : pas de régions au Front national. Très concrètement, si vous étiez électrice dans le Nord, deuxième tour, Xavier BERTRAND, Marine LE PEN, est-ce que vous votez pour Xavier BERTRAND, oui ou non ?

CHRISTIANE TAUBIRA
Nous attendrons pour voir les résultats, parce que moi, j'ai des idéaux, j'appartiens à un camp, qui est celui de la gauche…

GUILLAUME DARET
Mais sur le principe, vous avez toujours combattu le Front national, oui ou non, est-ce que vous votez, dans ce cas-là, Xavier BERTRAND ?

CHRISTIANE TAUBIRA
Je vous répète que je me bats pour que les idées pour lesquelles je me suis engagée en politique soient victorieuses…

GUILLAUME DARET
Et si elles ne le sont pas ?

CHRISTIANE TAUBIRA
Par conséquent, je n'enterre pas ces idées-là, je mène la bataille, je mène le combat, je suis désolée, je vous dis que moi, mon état d'esprit, ma mentalité, c'est de livrer bataille et de gagner. Et puis, nous verrons sur place si les Français ont fait un autre choix.

GUILLAUME DARET
Merci beaucoup Christiane TAUBIRA.

CHRISTIANE TAUBIRA
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 octobre 2015

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