Interview de M. Harlem Désir, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec Radio Classique et LCI le 6 novembre 2015, sur l'Union européenne face à la crise des réfugiés et sur la situation économique de la France. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Harlem Désir, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec Radio Classique et LCI le 6 novembre 2015, sur l'Union européenne face à la crise des réfugiés et sur la situation économique de la France.

Personnalité, fonction : DESIR Harlem, LECLERC Gérard.

FRANCE. Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes;

ti :
GÉRARD LECLERC
Comme tous les matins, nous retrouvons nos amis de LCI pour l'invité politique, Harlem DESIR ce matin. Bonjour Harlem DESIR.

HARLEM DESIR
Bonjour Gérard LECLERC.

GÉRARD LECLERC
Vous êtes particulièrement en situation puisque vous êtes Secrétaire d'Etat aux Affaires européennes et l'Europe, on parle beaucoup bien évidemment avec les réfugiés et également avec les prévisions économiques de la Commission. On commence peut-être par l'Europe, une Europe qui paraît de plus en plus désemparée face à l'afflux des réfugiés. Deux millions sont attendus cette année et Bruxelles disait hier qu'il y en aurait trois millions dans les trois années qui viennent. Qu'est-ce que va faire l'Europe ?

HARLEM DESIR
D'abord, c'est une épreuve de vérité pour l'Europe. C'est un test de crédibilité à la fois pour ses valeurs mais aussi pour sa capacité à protéger collectivement ses frontières extérieures communes, donc accueillir celles et ceux qui sont en besoin de protection internationale. Ça fait partie de nos valeurs, de nos principes. C'est l'asile, mais en même temps pour ceux-là, lutter contre les filières de l'immigration clandestine, faire en sorte que soit mis en place aux frontières ces centres d'enregistrement et d'accueil qui s'appellent les « hotspots », en Grèce en particulier mais aussi en Italie, pour que précisément on fasse la distinction entre ceux qui relèvent de l'asile et ceux qui n'en relèvent pas. Pour cela, il faut que des moyens plus importants soient donnés aux agences comme Frontex, qui est l'agence européenne de contrôle des frontières. On ne peut pas dire à la Grèce ou à l'Italie : « Vous vous occupez tous seuls de gérer ce problème ». Ceux qui ne relèvent pas de l'asile, il faut qu'ils puissent être l'objet de mesures de retour dans leur pays d'origine ou dans les pays de transit. Il faut donc pour ça mettre en place des politiques de coopération avec les pays tiers, avec la Turquie, avec les pays d'Afrique. C'est donc une politique globale et c'est une politique qui doit être mise en oeuvre avec beaucoup de résolution. Vous avez raison, les chiffres sont phénoménaux. J'étais en Allemagne, on s'attend à huit cent mille à un million de migrants en plus cette année. La Commission a parlé de trois millions sur les trois prochaines années parce qu'elle pense que le flux va continuer l'an prochain, elle parle d'un million cinq cent mille l'an prochain et diminuer ensuite. Mais la réalité, c'est qu'il faut que maintenant on puisse apporter une réponse efficace et faire diminuer les arrivées qui sont beaucoup trop nombreuses et qui tiennent au fait que le contrôle de la frontière extérieure commune de l'Europe, pour l'instant, n'est pas assuré.

GÉRARD LECLERC
Justement, le problème c'est que l'Europe a l'air totalement dépassée dans cette affaire. La Commission avait présenté un plan pour cent soixante mille réfugiés ; là, vous nous parlez de deux millions cette année, trois millions l'an dernier. Il y a déjà des pays qui commencent à construire des murs, non seulement des murs avec l'extérieur comme le fait la Hongrie mais également maintenant on parle de murs entre des pays européens. C'est terrible !

HARLEM DESIR
La réponse, ça ne peut pas être des murs. Ça ne peut pas être l'addition de vingt-huit réponses.

GÉRARD LECLERC
Mais c'est ce qui se passe pourtant.

HARLEM DESIR
Oui, évidemment. Mais je pense que les pays qui ont fait ça, et il y en a un en particulier qui pourtant est un pays qui s'est battu pour abattre le rideau de fer, pour abattre le mur…

GÉRARD LECLERC
La Hongrie.

HARLEM DESIR
Voilà. Qui séparait l'Europe il y a vingt-cinq ans et qui empêchait aux citoyens de ce pays…

GÉRARD LECLERC
On a quand même le sentiment que l'Europe est impuissante, qu'elle n'a rien prévu, qu'elle n'a rien organisé, qu'elle est totalement dépassée, que chacun fait ce qu'il veut. C'est le chacun pour soi.

HARLEM DESIR
Mais c'est pourquoi le président de la République, avec la chancelière d'Allemagne d'ailleurs, a demandé dans les conseils européens - il s'est adressé d'abord par une lettre dès le mois de septembre, d'une façon très solennelle au président de la Commission européenne Jean-Claude JUNCKER, au président du Conseil européen Donald TUSK, pour demander qu'il y ait une approche européenne. Cette approche, elle a une dimension qui est - d'abord, c'est une approche de solidarité -, il y a une dimension qui est la répartition solidaire de ceux qui arrivent dans les pays de première entrée. Je parlais de la Grèce, de l'Italie.

GÉRARD LECLERC
Oui, sauf qu'il y a beaucoup de pays qui ne veulent pas justement et qui disent : « Non, non, on n'en veut pas ».

HARLEM DESIR
Alors ils ne le voulaient pas pour un certain nombre d'entre eux. Il y a eu une décision, elle est devenue la position officielle de l'Europe, c'est-à-dire que c'est une décision commune.

GÉRARD LECLERC
Elle va être appliquée et tout le monde va accueillir…

HARLEM DESIR
Elle va être appliquée. Elle porte sur cent soixante mille réfugiés.

GÉRARD LECLERC
Oui, alors qu'ils seront deux millions cette année et trois l'an prochain.

HARLEM DESIR
C'est vrai, vous avez raison. Ça ne règle pas le problème de ceux qui sont déjà là. Ça concerne ceux qui arrivent en ce moment dans ces pays, la Grèce et l'Italie, parce qu'ils ne viennent pas en Grèce ou en Italie : ils viennent en Europe. Nous demandons donc à la Grèce et à l'Italie de mettre en place ces centres d'enregistrement, donc de ne pas laisser rentrer n'importe qui, de faire en sorte qu'il y ait une distinction qui soit faite mais ils nous disent : « Ceux qui vont se voir reconnaître le statut de réfugié parce qu'ils fuient la guerre en Syrie, parce qu'ils fuient les dictatures, comment est-ce qu'on fait ensuite pour les accueillir ? Ça ne peut pas être simplement nous ». Donc, il faut qu'il y ait une répartition solidaire dans les vingt-huit Etats membres et c'est cela la décision qui a été prise dans une réunion des ministres de l'Intérieur, ce qu'on appelle le Conseil Justice-Affaires intérieures. Elle est maintenant obligatoire et donc tout le monde, même des pays qui en Europe de l'Est disaient : « Nous ne voulons pas accueillir des réfugiés » vont devoir accueillir leur part de réfugiés. Nous, la France, nous allons en accueillir trente mille dans le cadre de ce processus. Ils devront être répartis d'ailleurs pas simplement dans certaines villes, de même qu'à Calais, nous voulons qu'ils puissent être répartis, ceux qui sont là, et qui ont vocation à se voir reconnaître l'asile. Les autres, ils doivent être renvoyés dans leur pays d'origine de façon humaine, de façon digne, en vérifiant que leurs droits sont respectés, mais parce que la soutenabilité de notre système d'asile en Europe et la solidarité entre les vingt-huit supposent la crédibilité du contrôle des frontières. Donc nous proposons aussi – c'est une deuxième proposition qu'a fait le président de la République – qu'on mette en place un corps de garde-frontières européen. On a commencé à le faire en Méditerranée dans l'opération de lutte contre les passeurs et de secours de ceux qui sont en danger. C'est ce qu'on appelle l'opération Sophia ou EUNAVFOR MED. Il y a des bateaux de la Marine française avec des bateaux d'autres marines parce que sinon, les Italiens tous seuls ne pouvaient pas faire face. Mais aujourd'hui, je crois qu'il faut aller beaucoup plus loin et déjà nous allons envoyer plusieurs policiers de la police de l'air et des frontières en Grèce mais aussi en Slovénie, qui est un des pays des Balkans qui est confronté à ces migrations importantes, et il faut que nous organisions l'Agence Frontex de telle sorte qu'elle soit beaucoup plus à même de contrôler la frontière notamment avec la Grèce. Puis il y a la question de la relation avec la Turquie parce qu'une grande partie de ces migrations illégales tiennent au fait qu'en Turquie, la lutte contre ces filières n'a pas été suffisamment efficace.

GÉRARD LECLERC
On a donné trois milliards à la Turquie pour qu'ils organisent ça chez eux et qu'ils évitent éventuellement – enfin, que les réfugiés arrivent en Europe.

HARLEM DESIR
L'affaire du financement pour la Turquie c'est qu'ils accueillent deux millions de réfugiés syriens. De même qu'en Jordanie et au Liban – il ne faut pas parler que de la Turquie – le Haut commissariat aux réfugiés a été à un moment à court de moyens et c'est une des raisons pour lesquelles pendant l'été on a vu un certain nombre de réfugiés quitter ces pays voisins de la Syrie parce qu'il n'y avait plus de conditions sanitaires et d'alimentation suffisantes, et se mettre en route vers l'Europe. Par ailleurs, il y a ces filières. Donc si nous voulons aussi avoir une réponse efficace, je crois qu'un des aspects très importants, c'est qu'il faut effectivement que nous venions en aide aux agences de l'ONU qui gèrent ces camps, en particulier le Haut commissariat aux réfugiés, mais aussi que dans la discussion avec la Turquie nous reconnaissions qu'elle a des charges qui sont liées au fait d'accueillir deux millions de Syriens sur son sol.

GÉRARD LECLERC
Alors l'autre actualité de l'Europe, c'est la France qui est sur la sellette avec les prévisions économiques de Bruxelles. En gros ils disent : le fameux déficit public de la France qui devait passer sous les trois pourcent en 2017, il ne passera pas ; il sera autour de 3,3 pourcent. La croissance est revue plutôt à la baisse à 1,4 l'an prochain et 1,7 dans deux ans. Le chômage, il restera. Ce n'est pas très brillant. Au moment où la croissance repart en Europe, la France est toujours à la traîne.

HARLEM DESIR
Nous avons un point de désaccord partiel avec la Commission sur le déficit sur une année puisque les prévisions qui ont été publiées hier par la Commission européenne concernent cette année, 215, l'année 2016 et l'année 2017. Sur l'année 2015 et l'année 2016, en fait, nous sommes d'accord à 0,1 point près. D'ailleurs par exemple cette année, ils estiment qu'à la fin de l'année la France aura fait 1,1 pourcent de croissance. Nous dans notre projet de budget, nous avons mis un pourcent et même sur l'année 2017, en termes de croissance, eux estiment qu'on fera 1,7 pourcent de croissance. Nous, pour l'instant nous sommes prudents, nous disons : nous sommes sur le rythme d'aller à 1,4 pourcent de croissance. Mais c'est vrai que sur les déficits, ils pensent que nous ne réduirons pas autant que nous l'avons prévu les déficits puisqu'ils disent que nous ferons 3,3 en 2017 ; nous, nous pensons que nous ferons 2,7 parce qu'ils n'intègrent pas un certain nombre de mesures d'économies, de dépenses, qui sont dans notre programme pluriannuel et donc nous sommes dans une discussion avec la Commission.

GÉRARD LECLERC
Donc vous maintenez, le gouvernement maintient ses prévisions, notamment pour le déficit.

HARLEM DESIR
Oui. Voilà, la France respectera ses engagements en matière de réduction des déficits. La Commission est déjà d'accord avec nous pour constater que ce sera le cas cette année et l'année prochaine. Pour le déficit cette année, ils disent que nous ferons 3,8 comme nous nous y sommes engagés. Pour l'année prochaine, nous nous disons 3,3, ils disent 3,4. Enfin, voilà, on est à 0,1 pourcent près, on va je pense trouver un accord. Et sur l'année 2017, nous nous disons que les mesures que nous sommes en train de prendre, de réduction des déficits…

GÉRARD LECLERC
Donneront leurs effets.

HARLEM DESIR
Vont donner leurs effets. Nous sommes dans un mouvement qui est à la fois celui de soutenir d'abord la compétitivité des entreprises, réduction de charges, d'impôts, de quarante milliards d'euros pour l'emploi, pour permettre l'investissement des entreprises. La croissance du coup, on le voit, est en train de redémarrer. Les investissements sont en train de repartir.

GÉRARD LECLERC
Et le chômage.

HARLEM DESIR
Et le chômage nous pensons, et la Commission fait la même analyse que nous, va baisser. On ne peut pas dire à quel mois près. Là, il y a déjà eu de premiers chiffres qui sont un encouragement, qui montrent que les mesures qui ont été prises sont favorables à la fois à l'économie, à l'investissement, à l'embauche. Il y a aussi les mesures d'appui à l'emploi des jeunes. Je pense à une mesure qui est soutenue par l'Europe, qui s'appelle la garantie pour la jeunesse, qui est une mesure de réinsertion des jeunes dans l'emploi très rapidement. Tout cela produit ses effets et nous respecterons nos engagements européens en matière de réduction des déficits.

GÉRARD LECLERC
Alors la semaine vous êtes membre du gouvernement bien évidemment, et un gouvernement qui a eu une semaine un peu difficile avec plusieurs reculs, changements de pieds, de cafouillages : les retraites modestes, l'allocation adulte handicapé, on abandonne la réforme des dotations aux collectivités locales. Ça fait pas très…

HARLEM DESIR
Non, vous faites allusion à plusieurs décisions qui ont été prises.

GÉRARD LECLERC
Oui, plusieurs décisions qui étaient en contradiction avec ce qui avait été annoncé.

HARLEM DESIR
Oui, tout simplement de prendre en compte un débat avec les parlementaires et notamment sur une mesure qui était la demi-part des veuves, qui est une mesure qui date de 2008 mais qui avait un effet sur le niveau de la fiscalité locale pour des ménages qui risquaient de ne plus être exonérés de taxe d'habitation.

GÉRARD LECLERC
On a bien compris mais on s'en est rendu compte au dernier moment.

HARLEM DESIR
Oui, mais nous assumons le fait que nous corrigeons des effets qui sont induits par des décisions qui avaient été prises par nos prédécesseurs quand ils vont à l'encontre d'un objectif général que nous nous sommes fixés qui est la baisse des prélèvements et des impôts sur les ménages. Vous savez qu'il y a neuf millions de ménages qui vont bénéficier d'une baisse, qui ont commencé à bénéficier d'une baisse de l'impôt sur le revenu. C'est vrai que les impôts avaient beaucoup augmenté à partir de 2010, ils avaient augmenté autant d'ailleurs…

GÉRARD LECLERC
Beaucoup après 2012.

HARLEM DESIR
De la même ampleur, trop. Cela a été vraiment un problème pour beaucoup de ménages. Cela aussi n'est pas favorable pour la croissance parce qu'il faut soutenir aussi le pouvoir d'achat et la demande intérieure donc nous corrigeons depuis que Manuel VALLS est au gouvernement avec une très grande détermination, en faisant baisser à la fois les prélèvements, je l'ai dit, sur les entreprises pour qu'elles investissent et sur les ménages pour qu'ils regagnent du pouvoir d'achat.

GÉRARD LECLERC
Et je termine, puisque vous parlez de Manuel VALLS, quand il dit qu'on abandonne le droit de vote des étrangers, vous l'ancien de – pardon, je ne retrouve plus…

HARLEM DESIR
Président de SOS Racisme.

GÉRARD LECLERC
Excusez-moi, je ne trouvais plus le nom. Qu'est-ce que vous en dites ?

HARLEM DESIR
Qu'il a tenu un langage de vérité. Il a dit qu'aujourd'hui, nous ne sommes pas en mesure de faire passer une réforme qui supposerait une modification de la constitution.

GÉRARD LECLERC
Mais lui va plus loin. Il dit que ça ne figurera plus dans le programme après.

HARLEM DESIR
Non, non. Il dit ça ne peut pas être une priorité parce que si on veut réformer la constitution…

GÉRARD LECLERC
Brièvement.

HARLEM DESIR
Oui, très brièvement. Vous savez, il y a deux voies. Par le Congrès, il faut une majorité des trois cinquièmes dont la gauche ne dispose pas, ou par un référendum. Et vous imaginez ce que serait aujourd'hui un référendum sur la question de l'immigration et je pense que ce ne serait pas favorable à faire avancer des idées d'ouverture et de tolérance vu la façon dont un certain nombre de forces politiques instrumentalisent cette question. Donc aujourd'hui il répond que la bonne façon de traiter la question de la citoyenneté, c'est la naturalisation, c'est l'égalité des droits, c'est la lutte contre les ghettoïsations et je pense que c'est effectivement la réponse à laquelle nous nous attelions.

GÉRARD LECLERC
Merci Harlem DESIR.

HARLEM DESIR
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 novembre 2015

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