Interview de M. Harlem Désir, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec Itélé le 25 novembre 2015, sur la lutte contre le terrorisme au sein de l'Union européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Harlem Désir, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec Itélé le 25 novembre 2015, sur la lutte contre le terrorisme au sein de l'Union européenne.

Personnalité, fonction : DESIR Harlem, TOUSSAINT Bruce.

FRANCE. Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes;

ti : BRUCE TOUSSAINT
Harlem DESIR, secrétaire d'Etat chargé des Affaires européennes, est l'invité d'I Télé ce matin, bonjour…

HARLEM DESIR
Bonjour Bruce TOUSSAINT.

BRUCE TOUSSAINT
Et merci d'être avec nous. Le procureur de Paris a fait, hier, des révélations sur l'enquête en cours : deux hommes au moins recherchés, ABAAOUD qui est revenu sur les lieux des attentats et surtout qui planifiait une attaque sur le quartier de La Défense, voilà ce qu'on a appris hier, ça fait froid dans le dos. J'ai simplement envie de vous demander quel est votre sentiment face à la fois à l'horreur de ces attentats et face à ce qui a sans doute été évité.

HARLEM DESIR
Cela montre de nouveau l'inhumanité, le cynisme, la barbarie de ces terroristes, revenir sur les lieux mêmes des tueries près du Bataclan et puis la programmation d'un autre attentat qui allait suivre. Je veux aussi rendre hommage au service de sécurité, au RAID, à la BRI, qui ont réussi à neutraliser ce commando dans cette intervention à Saint-Denis qui était extrêmement dangereuse et dire tout le soutien que nous voulons apporter aujourd'hui au service de renseignements, au service de sécurité, à l'armée qui assurent aussi la sécurité sur le territoire française avec la police et qui sont dans une traque avec la justice – puisque c'est le procureur hier qui s'exprimait pour défaire ces réseaux – et, en même temps, il faut les défaire sur place en Syrie et en Irak et c'est aussi le sens de la tournée diplomatique, de tous les efforts qui sont déployés par le président de la République pour qu'il y ait une vraie coordination, une coalition au plan international qui permet d'en finir avec ces barbares.

BRUCE TOUSSAINT
On va en parler ! Au gouvernement chacun est au travail, c'est votre cas bien sûr, vous étiez hier en déplacement au Parlement européen pour mettre un coup de pression sur le fameux PNR. au nom de la France, alors - pour tout ceux qui nous regardent ce matin et qui ne sont pas forcément au courant de ce qu'est le PNR – est-ce qu'on peut rappeler de quoi il s'agit et pourquoi ça bloque ?

HARLEM DESIR
Oui ! Le programme PNR ça vient du mot anglais… ça veut dire Passenger Name Record, donc c'est le fichier des dossiers des passagers du transport aérien, c'est un projet que nous avons développé depuis plusieurs années mais qui est devenu maintenant urgent, absolument indispensable, pour permettre aux services de police d'avoir connaissance de tous les trajets et même des réservations de billets d'avion qui sont faites… dès qu'elles sont faites auprès d'une agence de voyages ou auprès d'une compagnie aérienne, de telle sorte qu'en croisant cela avec d'autres informations que peuvent détenir les services de police sur des personnes qui sont soupçonnées d'avoir des liens avec des groupes terroristes ou en remarquant, en pouvant étudiant les trajets qu'un certain nombre de gens tentent de se rendre sur les zones de combat, ou tentent de revenir de ces zones de combat vers l'Europe, on puisse prévenir leur retour ou prévoir leur départ, identifier leurs complices et donc que ça puisse contribuer si vous voulez à augmenter la capacité d'informations des services de police pour lutter contre le terrorisme.

BRUCE TOUSSAINT
Mais justement l'efficacité parait tellement évidente qu'on a du mal à comprendre pourquoi ça bloque, pourquoi vous n'arrivez pas à faire passer cette « loi » ?

HARLEM DESIR
Oui ! Je suis allé redire hier au Parlement européen que c'était une exigence et que c'était une nécessité absolue d'adopter ce programme d'ici à la fin de l'année. Les ministres de l'Intérieur et les ministres de la Justice se sont réunis à la demande de Bernard CAZENEUVE vendredi dernier à Bruxelles et ont réaffirmé qu'ils voulaient un PNR efficace, parce qu'il faut que la durée pendant laquelle on peut consulter les données sur les vols aériens soit suffisante, il ne faut pas qu'elle soit d'un mois ; il faut que les vols intracommunautaires, c'est-à-dire les vols à l'intérieur de l'Union européenne, soient aussi compris dans le programme ; et il faut que toute une série de crimes, pas simplement les crimes transnationaux, mais des crimes aussi qui ont été commis à l'échelle nationale, dans lesquels sont impliqués un certain nombre de gens, puisse motiver de consulter ce fichier et de faire les examens. Donc nous avons une discussion avec le Parlement européen, j'ai rencontré notamment le rapporteur, c'est un Britannique, qui m'a assuré qu'il était tout à fait conscient de cette nécessité, et je veux redire – je l‘ai dit hier à l'ensemble des groupes parlementaires du Parlement européen – que c'est indispensable parce que nous ne pouvons lutter qu'à l'échelle européenne contre le terrorisme.

BRUCE TOUSSAINT
Est-ce que ça va passer ? Est-ce que ça va marcher cette fois-ci ?

HARLEM DESIR
Ça doit passer ! Maintenant c'est au Parlement européen de prendre ses décisions et de prendre ses responsabilités. Je suis très attaché au rôle du Parlement européen, il a des préoccupations en ce qui concerne la protection des données personnelles, c'est-à-dire des libertés, nous en sommes tout à fait d'accord – il y a d'ailleurs des dispositions qui garantissent cela dans la directive, qui peuvent même être renforcées – mais il faut absolument que nos services de police et de renseignements disposent de cet outil maintenant.

BRUCE TOUSSAINT
On s'interroge souvent sur le rôle de l'Europe, et si c'était sur ces questions-là de sécurité, de lutte contre le terrorisme que l'Europe finalement devait jouer son avenir, c'est ce qu'a dit par exemple Manuel VALLS…

HARLEM DESIR
Vous avez raison !

BRUCE TOUSSAINT
Hier soir sur Canal +, on a le sentiment que là voilà un enjeu majeur ?

HARLEM DESIR
C'est l'enjeu essentiel aujourd'hui ! C'est vrai que l'Europe a été construite autour de dimensions économiques : le marché commun, la politique agricole, la monnaie commune, aujourd'hui l'Europe est confrontée à des crises qui mettent en jeu sa sécurité, ce sont des crises internationales qui parfois ne sont pas nées en son sein, c'est même le cas pour la plupart d'entre elles : il y a eu la crise ukrainienne, aujourd'hui on a les contrecoups de la crise en Syrie - avec le problème du terrorisme - il y a aussi le problème des réfugiés et, à chaque fois, nous sommes obligés de bâtir de nouveaux outils, mais il faut que nous le fassions beaucoup plus vite et il faut que nous le fassions d'une façon beaucoup plus forte. Par exemple nous avons un espace de liberté et de circulation qui est Schengen, ça suppose qu'on ait un véritable contrôle aux frontières extérieures communes, et donc nous avons demandé que désormais il y ait un contrôle systématique de toutes les entrées dans l'espace Schengen - qu'il s'agisse d'ailleurs de personnes qui viennent d'autres pays ou qu'il s'agisse de ressortissants de l'Union européenne qui reviennent dans l'Union européenne – il faut qu'il y ait un vrai contrôle à la frontière entre la Grèce et la Turquie parce qu'il ne faut pas faire d'amalgame entre les réfugiés et les terroristes, les réfugiés, l'immense majorité d'entre eux, sont évidemment des gens qui sont victimes du terrorisme en Syrie, qui fuient la guerre, qui fuient les bombardements aussi de Bachar EL-ASSAD, mais il y a des terroristes qui utilisent cette route, donc il ne doit pas y avoir un seul réfugié qui entre en Europe sans qu'il ait été contrôlé, que son identité ait été vérifiée, qu'on vérifie la validité du passeport, qu'on enregistre les empreintes digitales, qu'on vérifie qu'il n'ait pas dans des réseaux ou recherché pour des liens avec des réseaux terroristes. Donc, c'est un changement complet de dimension de la capacité de l'Europe à contrôler ses frontières, il faut renforcer l'agence Frontex, la demande cela et c'est indispensable.

BRUCE TOUSSAINT
Attendez. Ça, c'est pour l'accès à l'Europe, pour l'accès à l'espace Schengen, mais une fois qu'on est à l'intérieur, on a l'appris hier et Ségolène ROYAL l'avait dit pour la première fois d'ailleurs ici-même sur ce plateau la semaine dernière, que finalement des portiques de sécurité allaient bien être mis en place pour contrôler les accès au Thalys pour commencer et toutes les lignes internationales. Quand l'Europe veut, elle peut.

HARLEM DESIR
Oui, il faut tirer toutes les leçons.

BRUCE TOUSSAINT
Là, on a une preuve tout à fait concrète de ce qui peut être fait et de ce qui va être fait rapidement.

HARLEM DESIR
Bien sûr. Nous allons le faire pour commencer à Paris et à Lille, dans les gares du Thalys. Nous avons engagé évidemment des discussions avec nos partenaires européens concernés par en particulier cette ligne Thalys, c'est-à-dire la Belgique, l'Allemagne et les Pays Bas, que les mêmes dispositifs puissent être mis en place à l'autre bout de cette ligne qui part de Paris ou qui arrive à Paris. Il faut que tous les outils de sécurisation soient utilisés. Evidemment qu'il n'y a pas de risque zéro. Cela a été dit que ce sera une lutte longue, difficile et d'ailleurs tous les Européens que j'ai rencontrés dans les réunions des ministres des Affaires étrangères, des ministres des Affaires européennes au Parlement européen, ont dit l'admiration qu'ils avaient pour la façon dont le peuple français se tient debout, résiste face à cette terreur, continuent à aller faire ses courses, à aller dans les cafés, n'a pas voulu que s'arrête la vie sociale et la vie économique. Ça fait partie aussi de la résistance à la terreur, ne pas céder à la peur. Mais en même temps, nous avons absolument besoin qu'ensemble avec les Européens des mesures très fortes de coordination en matière de sécurité soient prises. C'est le cas aussi pour les échanges d'informations entre les services de police, entre les services de renseignement. Il faut que tous les pays utilisent Europol. Aujourd'hui malheureusement, il n'y a qu'une minorité d'Etats membres qui utilisent pleinement les possibilités de mettre en commun les informations qu'elles détiennent sur des personnes qui représentent un danger au travers d'Europol. Il faut mieux utiliser Eurojust, il faut mettre en place le casier judiciaire européen, c'est-à-dire la transmission par les différentes autorités judiciaires de nos pays, d'informations communes dans cet outil qu'on a déjà crée mais qui doit être beaucoup plus utilisé. C'est une priorité de la garde des Sceaux. Nous voulons donc que l'Europe prenne pleinement la mesure aujourd'hui de ce risque et de la nécessité d'une réponse collective.

BRUCE TOUSSAINT
Il y a beaucoup de critiques. Elles ont été formulées en France par l'opposition notamment. La critique principale, c'est qu'est-ce qu'on aurait dû faire plus tôt contre le terrorisme, que ce soit au niveau européen ou au niveau national. J'imagine que vous serez à l'hommage national qui sera rendu aux victimes ce vendredi. La famille de l'une des victimes, un jeune homme qui a été tué lors de l'attaque terroriste au Bataclan, a annoncé qu'elle refuserait de participer à cet hommage. C'est un long message qui a été publié sur la page Facebook de la soeur de François-Xavier PREVOST. Qu'est-ce qu'elle dit ? Elle dit : « Je n'irai pas. Nous refusons cette main tendue parce que rien n'a été fait que dix mois après la tuerie de Charlie Hebdo, les mêmes hommes sont en mesure de recommencer ». Est-ce que vous comprenez ce message ?

HARLEM DESIR
Je comprends totalement la douleur des familles des victimes qui sont dévastées. Je veux leur redire évidemment toute notre solidarité et celle de la nation. Chacun d'entre nous a été touché, parce que beaucoup d'entre nous, nous avons des amis, des amis de nos enfants, qui étaient ce jour-là à Paris, au Bataclan ou à une terrasse. Nous savons à quel point c'est une peine insurmontable et terrible mais c'est aussi pour ça qu'on a besoin, je crois, ensemble, les Français, autour des familles, autour du président de la République vendredi de dire que nous sommes solidaires des familles, que nous ferons face et que tout sera mis en oeuvre. C'est vrai qu'il y a des choses – je vous disais ce que Bernard CAZENEUVE et moi-même venons de faire ces derniers jours en allant à la rencontre de nos homologues – que nous avions demandé dès le lendemain des attentats du mois de janvier, et souvent même avant pour ce qui est du PNR parce que ça fait plusieurs années que nous le demandons. Dès le lendemain des attentats contre Charlie et l'Hyper Cacher, il y avait eu un sommet extraordinaire des chefs d'Etat et de gouvernement ; c'était le 12 février très précisément à Bruxelles. Nous avons adopté une feuille de route contre le terrorisme et nous avons demandé que toutes ces mesures – le PNR, l'utilisation d'Europol mais aussi des programmes de déradicalisation – soient mises en oeuvre de façon urgente, mais on a perdu trop de temps à l'échelle européenne.

BRUCE TOUSSAINT
Regardez la Une de Libération ce matin. Libé pose une question intéressante : « Qui sont nos vrais alliés ? », dans cette guerre puisque maintenant on utilise ce mot. Moi, je vous pose la question : qui sont nos alliés ?

HARLEM DESIR
C'est pour cette raison que le président de la République, vous l'avez vu, a été hier rencontrer le président OBAMA à Washington, qu'il ira demain à Moscou pour rencontrer le président Vladimir POUTINE, qu'il reçoit ce soir la chancelière Angela MERKEL, qu'il a rencontré également d'autres leaders européens qui sont venus à Paris, parce qu'il faut aujourd'hui une coalition de toute la communauté internationale. Nous avons fait voter à l'initiative de la France, à l'unanimité, au Conseil de sécurité des Nations unies vendredi dernier, une résolution qui dit que tous les Etats doivent prendre tous les moyens nécessaires pour lutter contre Daesh. Cette résolution adoptée à l'unanimité fixe le cadre de la coalition internationale qui doit maintenant se mettre en oeuvre. Ce qui s'est passé hier en Syrie entre un avion russe et la Turquie montre qu'il faut cette coordination, que tous doivent agir ensemble. Evidemment que c'est difficile mais c'est là que le président de la République justement, avec ce que représente la France, avec la sympathie qui s'est exprimée après ces attentats, avec notre rôle au Conseil de sécurité, avec le rôle que nous avons déjà joué au Mali et dans d'autres crises internationales, je crois a la force de rassembler aujourd'hui des pays qui sans doute ont des positions différentes en leur disant : « Ecoutez, il y a une priorité aujourd'hui pour nous tous. » On a vu ce qui vient de se passer à Tunis, on a vu l'attentat qui avait eu lieu auparavant à Beyrouth, on a vu l'attentat qui avait eu lieu à Ankara, on a vu les tentatives d'attentat en Belgique, ce qui s'était passé à Copenhague. C'est toute la communauté internationale qui doit se sentir concernée et qui doit aujourd'hui agir ensemble pour détruire ce groupe terroriste Daesh.

BRUCE TOUSSAINT
Est-ce que vous condamnez l'acte de la Turquie qui a donc abattu un avion russe hier matin ?

HARLEM DESIR
Surtout nous appelons à la retenue, nous appelons à ce que le dialogue se rétablisse entre la Turquie et la Russie. Il y a une enquête qui est en cours, y compris au sein de l'OTAN, pour établir ce qui s'est passé en réalité mais il faut aujourd'hui que toutes les forces conjuguent leurs efforts dans la même direction. Frapper uniquement Daesh, travailler à une transition politique en Syrie pour que l'ensemble des forces qui ne sont pas mêlées aux crimes de Bachar EL-ASSAD et qui ne sont pas terroristes puissent s'allier, reconstituer l'unité de la Syrie, en finir avec cette guerre civile et donc les grandes puissances et les pays qui, comme la Turquie, la Russie, la France, les Etats-Unis, aujourd'hui sont engagées dans la lutte contre Daesh évidemment doivent se coordonner et doivent éviter ce type d'incident.

BRUCE TOUSSAINT
Merci beaucoup Harlem DESIR. Je signale que ce ruban blanc que vous arborez ce matin est à l'occasion de la journée internationale contre les violences faites aux femmes. L'ensemble du gouvernement aura aujourd'hui ce ruban blanc. Merci à vous, bonne journée.

HARLEM DESIR
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 27 novembre 2015

Rechercher