Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec France 5 le 3 décembre 2015, sur la lutte contre le groupe terroriste Daech et sur la Conférence de Paris pour le climat. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec France 5 le 3 décembre 2015, sur la lutte contre le groupe terroriste Daech et sur la Conférence de Paris pour le climat.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international

ti :

* Lutte contre le terrorisme - Daech - Syrie - Royaume-Uni

(...)

Q - En tout cas, François Hollande a été rallié par l'Allemagne et hier le Royaume-Uni qui a frappé Daech.

R - Oui c'est très important

Q - Les avions de la Royal Air Force ont frappé dès ce matin en Syrie. Ils le faisaient déjà en Irak ; maintenant, c'est en Syrie. On a perdu quand même beaucoup de temps, non ?

R - Pourquoi ?

Q - Parce que justement, on ne tapait pas Daech en Syrie.

R - Ah non ! Nous, nous avons tapé Daech il y a déjà quelques mois en Syrie et nous le tapions déjà en Irak. Mais lorsque nous avons eu des informations selon lesquelles ils préparaient des attentats depuis la Syrie, la réaction normale était de lutter contre eux là-bas...

Q - Mais on n'a pas fait le bon choix stratégique en se focalisant sur le régime syrien qu'il fallait abattre avant tout ?

R - Non, il faut les deux choses : il faut à la fois une transition politique et la lutte contre le terrorisme. Pourquoi ? La lutte contre le terrorisme, cela va de soi mais encore faut-il y mettre les moyens. Ce que nous faisons, et maintenant avec les Anglais et les Allemands.

Mais Bachar al-Assad est le principal responsable du fait qu'il y a 300.000 morts et qu'il y a des millions de gens réfugiés.

Q - Cela n'a pas changé.

R - Si on veut arriver - ce qui est notre objectif - à avoir une Syrie libre et où tout le monde soit réuni, ce n'est pas M. Bachar al-Assad qui va le faire. Il n'y a pas besoin d'être un grand esprit pour le comprendre. Simplement, il faut engager les discussions. Nous l'avons fait, nous le faisons dans ce qu'on appelle la conférence de Vienne. Nous avons eu déjà deux réunions, nous allons continuer, et nous disons avec François Hollande que Bachar ne peut pas être l'avenir de la Syrie.

Q - Oui, mais néanmoins...

R - Mais néanmoins, il faut que nous engagions les discussions, nous les avons commencées.

Q - Alors, justement, la semaine dernière sur RTL, vous avez affirmé quelque chose qui a vraiment surpris, que les forces du régime pourraient participer à cette lutte contre Daech.

R - Les forces de l'armée libre, ce sont l'armée de l'opposition, les Kurdes...

Q - Oui, mais juste...

R - ...et le cas échéant, l'armée syrienne dès lors qu'il n'y aura plus Bachar à sa tête sinon cela n'aurait aucun sens. Ce que j'ai confirmé.

Q - Oui, mais on peut s'en remettre à l'armée de Bachar al-Assad ? On appelle des assassins à l'aide ?

R - Non, pas l'armée de M. Bachar al-Assad. Je viens de vous dire qu'il n'est pas possible de travailler avec l'armée syrienne tant que M. Bachar al-Assad est à sa tête. Je suis clair et net. Mais, à partir du moment où il y aura eu la transition politique et où M. Bachar ne sera pas le chef des armées, on peut très bien s'associer à ce qui sera l'armée syrienne, mais dans une transition politique opérée.

Q - Sachant que toutes ces forces se tapent dessus, se battent, se combattent, on va leur demander de s'unir contre Daech.

R - Oui, mais si on veut arriver - c'est quand même l'objectif politique - à reconstituer une certaine unité en Syrie où on respecte les différentes communautés, il faut avoir cette perspective d'unité. Donc il faut qu'il y ait des éléments du régime sans M. Bachar al-Assad et des éléments de l'opposition. C'est ce que nous avons dit depuis le début !

Q - Les attentats du 13 novembre ont tout changé, même le visage de notre ennemi ?

R - Non, le visage est de plus en plus prégnant et de plus en plus clair. Et notre détermination...

Q - Celui de Bachar al-Assad...

R - Non, là, c'est Daech, c'est le terrorisme...

Q - Oui et donc ce n'est plus Bachar al-Assad notre ennemi...

R - Mais non. Pourquoi voulez-vous que ce soit une chose ou une autre ? M. Bachar al-Assad...

R - ...parce que la position, c'est un peu ce qui est compris par les Russes ?

R - Oui, mais ce ne sont pas nécessairement les Russes qui ont raison. Il faut unir nos forces contre le terrorisme, mais si on veut une Syrie qui soit libre, réunie - ça, vous l'entendez bien -, cela ne peut pas être celui qui est à l'origine, non seulement de la division, mais de la destruction de la Syrie, qui en sera l'avenir. Toute la diplomatie - c'est la tâche de la diplomatie -, c'est de passer de la phase actuelle où il y a une opposition forte entre les uns et les autres à une situation où M. Bachar al-Assad ne sera plus le dominateur de la Syrie. C'est très compliqué, je vous le concède.

Q - Oui.

R - Mais la diplomatie, elle a cette tâche.

Q - Laurent Fabius, cela nous a pris une petite minute pour télécharger ce magazine-là francophone de Daech sur Internet. Est-ce que vous êtes impuissant face à cette propagande-là ?

R - Non, mais vous devriez aussi ne pas la relayer.

Q - Elle existe en tout cas, on peut la trouver sans aucun problème. Donc on n'en parle pas ?

R - Non.

Q - On ne doit pas connaître le discours de notre ennemi ?

R - Vous savez, l'idée «5 minutes pour Hitler, 5 minutes pour les juifs», non. (...).


* Conférence de Paris pour le climat

Q - 55 pages, 1.200 crochets, voilà à quoi ressemblait lundi le document qui doit changer le monde et surtout éviter un réchauffement climatique trop important. 150 chefs d'État sont venus à Paris à la COP21 pour négocier, leurs diplomates ont pris le relais. Mais où en est-on aujourd'hui ? On en parle avec le président de la COP21 et ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius.

R - Bonjour.

Q - Je crois que vous étiez au micro de France Inter lundi au moment de lancer la COP21.

R - Oui, c'est vrai.

Q - Trois jours plus tard, je crois que nous avons a déjà des comptes à vous demander.

Q - On a eu depuis un discours, une journée de discours des chefs d'État, c'était donc lundi, puis trois jours de tractations entre négociateurs, une cinquantaine de réunions. Donc vous en êtes où dans l'élaboration d'un accord pour cette conférence climat ?

R - La journée qui avait bien commencé avec notre interview s'est très bien passée puisque les chefs d'État ont dit unanimement : «Mesdames et Messieurs les Négociateurs, maintenant vous travaillez et il faut que vous arriviez à un accord.» Et j'ai été frappé par cette unanimité. Et c'est très important parce que notre idée, c'était de donner une impulsion politique forte.

Après, les négociateurs se sont mis au travail et j'ai dû hier leur dire : «Écoutez, Mesdames et Messieurs, vous avez beaucoup travaillé mais cela ne va pas assez vite». On doit aboutir à un texte qui doit conduire à ce que l'élévation de la température ne soit pas de plus de 2°C. Le texte dont on dispose à l'entrée de la conférence, est très long, avec beaucoup d'options et, pour l'instant, ils ne sont pas arrivés à lever suffisamment d'options sur le texte.

Aussi, j'ai refait la même demande, polie mais ferme aujourd'hui en leur disant : «Écoutez, nous n'avons pas 1.000 solutions, il faut aboutir à un succès.» Ils vont donc travailler cette nuit, demain et j'ai obtenu que samedi, quoi qu'il en soit, à midi, ils me remettent le texte dans l'état où il sera. Après, cela passe au président de la COP, c'est-à-dire à moi-même.

Q - Il reste 48 heures ?

R - D'ici là ils vont travailler positivement, je l'espère, sinon tout le travail va devoir être fait entre samedi et la COP se finit vendredi prochain. En fait, pour des raisons juridiques, etc., on doit terminer jeudi le texte. Donc tout le travail qu'ils n'auront pas fait, ce sera à nous, les ministres, de le faire.

Q - On va parler du fond dans un instant, sur ce qui avance et sur ce qui piétine. Mais sur la forme avec la dernière mouture du texte : on est passé de 55 à 50 pages mais le texte est toujours constellé de mots et de morceaux de phrase entre crochets qui sont autant de points de désaccord.

R - Oui.

Q - Or, d'après les ONG - je n'ai pas compté -, mais le texte comporte encore plus de crochets qu'au début. On est passé de 1.200 à 1.400. Vous voyez, c'est tout ce qui est stabiloté en jaune.

R - Oui, vous êtes très bien renseigné.

Q - J'ai regardé, il y a même des crochets entre crochets ou des crochets entre crochets entre crochets. Ce n'est quand même pas très encourageant.

R - Oui, mais c'est pour cela qu'il faut que je fasse mon travail. Le travail, c'est quoi ? C'est de mettre d'accord, sur un sujet très compliqué, 195 pays qui ont des positions évidemment différentes parce qu'ils ont des intérêts différents. Mais l'intérêt supérieur, c'est quand même qu'on évite de fiche en l'air la planète.

Tout le travail que je vais faire, pas seul mais avec ce qu'on appelle des facilitateurs, c'est proposer des solutions qui soient des ponts parce que si chacun défend des positions extrêmes, on n'y arrivera pas. Et je dois être l'homme du compromis. Là où cela n'aura pas avancé - et je crains que cela n'avance pas sur tous les points d'ici samedi - il faudra le faire entre samedi et jeudi.

Q - Alors, ce qui avance, ai-je noté, c'est l'idée d'un bilan régulier des engagements et des réalisations par pays.

R - Alors, ça, c'est fondamental. Pourquoi ?

Q - C'est acté, ça, c'est-à-dire qu'on va réviser... ?

R - Non. Il y a encore des crochets là-dessus. Mais pourquoi est-ce fondamental ? Je vous explique cela en une minute. Nous avons demandé à tous les pays - 195 pays - de fournir leurs engagements en matière de climat pour les années qui viennent jusqu'en 2030. Bonne surprise, sur 195 pays, il y en a 185 qui l'ont fait.

Q - Et dans ceux qui ne l'ont pas fait, il y a la Syrie, il y a la Libye, des pays comme cela.

R - Bien sûr ! Et c'est quand même un exercice extrêmement positif parce que cela veut dire que tous ces gouvernements ont fait l'exercice de se dire : «il y a un vrai problème climatique, voilà ce qu'on va faire dans les années qui viennent». Ce document est très bien. Et quand vous additionnez toutes ces contributions, on ne se situe pas à une augmentation de température de 5 ou 6°C, comme on le craignait, mais on n'est pas non plus à 2°C ou 1,5°C comme on doit l'être, on est plutôt autour de 3°C.

Tout notre travail va être d'essayer de revenir de ces 3°C vers 2°C ou 1,5°C. Et pour arriver à faire cela, il faut que tous les cinq ans, on se fixe des clauses de rendez-vous où chaque pays regardera l'état général de la planète, les découvertes technologiques, etc. et dira : «Voilà ce que je peux faire pour améliorer.» Et c'est pour cela que cette clause à laquelle fait allusion M. Cohen est fondamentale et moi, là, je m'engagerai là-dessus. Il faut - et ce sera un des principaux acquis de Paris, j'espère ? que l'on ait une méthode qui nous permette de passer de ces 3°C à 2°C et à 1,5°C grâce à ces clauses de rendez-vous.

Q - Peut-on dire, Laurent Fabius, que ce qui piétine, c'est la question des financements, c'est-à-dire l'argent promis aux pays en développement par les pays riches pour financer leur politique environnementale ?

R - C'est une question des questions principales. Au moment de Copenhague, en 2009, les pays riches, dont nous sommes, avaient promis qu'en 2020, ils fourniraient 100 milliards de dollars par an aux pays du Sud pour le climat.

Q - Oui, c'est considérable !

R - Et cet engagement doit être tenu puisque nous l'avons pris. Alors il y a des controverses sur les chiffres. Certains disent : «On est 70 milliards, voire 80 milliards», d'autres pas du tout, etc. Mais l'essentiel, c'est qu'on fournisse cet engagement. Prenez un pays comme un pays africain pauvre. Il dit : «Écoutez, c'est très injuste parce que moi, je n'ai émis quasiment aucun gaz à effet de serre et je suis le premier à être victime. Donc je veux bien évoluer mais à condition que vous m'aidiez dans les finances et dans les technologies.» Et ils ont parfaitement raison.

Q - Les pays en développement, aujourd'hui, émettent 10% environ de gaz à effet de serre au niveau mondial.

R - Exactement. Donc il faut qu'on tienne cet engagement. La France est tout à fait à l'avant-garde, l'Angleterre aussi, l'Allemagne aussi, mais il y en a d'autres qui traînent davantage les pieds et donc ce sera une partie très importante de la discussion des jours qui viennent.

(...)

Q - Sur la présence de Jean-Louis Borloo à la COP21, rassurez-moi, il n'a pas perturbé les travaux de la COP21... ?

R - Non, pas du tout.

Q - Non ?

R - Mais c'est une cause qui doit rassembler tout le monde.

Q - Y compris Jean-Louis Borloo qui veut électrifier l'Afrique.

R - Bien sûr. Là, l'objet de la réunion était précis : comment arriver à financer le programme d'électrification de l'Afrique ? Parce qu'il s'agit d'un sujet majeur. L'Afrique est électrifiée à seulement 35% et le manque d'électricité, c'est le manque de la vie, c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'éducation possible le soir, il n'y a pas de création d'entreprise possible, etc... Quand vous êtes privé d'électricité, vous êtes privé d'une condition essentielle de la vie. Et tout le plan consiste à électrifier l'Afrique surtout avec les technologies nouvelles, notamment le solaire. Et on a mis au point un plan d'ensemble - et M. Borloo nous a aidés - qui notamment va être financé, enfin en tout cas managé par la Banque africaine de développement et je pense que cette action va être extrêmement utile concrètement pour les Africains et aussi pour nous. Parce que si l'Afrique a un surcroît de croissance à travers ce plan d'électrification ce sera bon également pour l'Europe. Donc c'est du bon travail. (...).


source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 décembre 2015

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