Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec la presse quotidienne régionale le 5 décembre 2015, sur la Conférence de Paris pour le climat et sur la lutte contre le groupe terroriste Daech. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec la presse quotidienne régionale le 5 décembre 2015, sur la Conférence de Paris pour le climat et sur la lutte contre le groupe terroriste Daech.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et du développement international

Circonstances : Conférence de Paris pour le climat, au Bourget (Seine-Saint-Denis) du 30 novembre au 11 décembre 2015

ti : * Conférence de Paris pour le climat

Q - Aujourd'hui, la COP21 entre dans une phase plus politique. Comment allez-vous reprendre la main pour accélérer les négociations ?

R - Lundi dernier, les chefs d'État et de gouvernement nous ont donné un mandat unanime : un accord à Paris est indispensable. Dès mardi, les négociateurs se sont mis au travail. Mais les avancées sont encore trop timides. Aujourd'hui, nous entrons dans une nouvelle étape qui doit permettre aux ministres et aux négociateurs de se concentrer sur les grands sujets politiques qui restent ouverts. En tant que président de la COP, je vais missionner quelques «facilitateurs», ministres de différentes nationalités représentatives, pour m'aider à dégager des compromis sur les sujets les plus sensibles. Mon objectif est de parvenir à un accord, au plus tard vendredi prochain à 18 heures : c'est le succès même de la COP qui est en jeu.

Q - Quels sont les sujets les plus sensibles ?

R - La question financière reste centrale, tout comme la forme juridique de l'accord et le principe des mécanismes de révision. Aujourd'hui, 185 pays sur 195 ont publié leur INDC, c'est-à-dire leurs engagements nationaux pour les prochaines années en matière de lutte contre les dérèglements climatiques : c'est une première. L'addition de ces engagements permet d'éviter le scénario catastrophe décrit par le GIEC - un réchauffement de l'ordre de 5 ou 6 degrés. En revanche, la somme des contributions ne permet pas encore d'atteindre l'objectif souhaité : une limitation du réchauffement à 2°C ou 1,5°C au maximum d'ici la fin du siècle. Disposer, dans l'accord, d'un mécanisme qui nous permette de réviser et d'améliorer périodiquement ces engagements est donc décisif. Ce sera l'un des critères de réussite de la COP 21.

Q - Quels sont les autres critères de succès ?

R - Il y a trois conditions au succès. Les deux premières sont déjà remplies : un message fort a été porté lundi à Paris par les 150 chefs d'État, c'est historique ; jamais autant de dirigeants mondiaux n'avaient été réunis le même jour, en un même lieu, pour parler d'un même sujet, ici le climat. Ensuite, à l'occasion de la COP 21, les acteurs non gouvernementaux - collectivités territoriales, entreprises, ONG - ont pris des engagements pour limiter les gaz à effet de serre, qu'il s'agisse des maires hier ou de Bill Gates, qui a présenté lundi dernier son projet pour développer les énergies renouvelables. C'est essentiel puisque, concrètement, collectivités et entreprises sont de gros émetteurs de carbone.

La troisième condition, elle, reste à remplir : un accord universel et ambitieux, qui inscrive un mécanisme de révision des engagements de chaque pays, définisse les moyens d'aider les pays vulnérables à s'adapter au changement climatique et pas seulement les moyens de limiter le réchauffement. Un accord juridiquement contraignant qui garantisse que ses signataires l'appliquent vraiment, et qui fixe une ambition à long terme pour faire monter en puissance les énergies renouvelables et limiter les énergies carbonées.

Q - Comment inciter les économies à se détourner des énergies fossiles alors que le pétrole et le charbon coûtent très peu cher actuellement ?

R - Il faut rendre les énergies fossiles plus onéreuses et les renouvelables moins chères. Profiter, par exemple, de la baisse des prix du pétrole pour réduire ou même supprimer les subventions aux énergies fossiles, qui représentent chaque année 500 milliards de dollars ! Plusieurs méthodes permettent de parvenir à ce résultat. Fixer un prix du carbone par pays est une bonne piste. En 2017, par exemple, il y aura un marché du carbone en Chine.

(...)

Q - Les attentats ont un impact sur le tourisme en France...

Surtout à Paris. Mais la COP21 et la présence de 150 chefs d'État en début de semaine sont un signal positif très fort : la France est un pays accueillant, où les mesures de sécurité maximales sont mises en oeuvre. Après chaque attentat dans un pays européen, on a observé une baisse ponctuelle suivie d'un redressement. Nous nous concertons en permanence avec les professionnels.

Q - Suivre les décisions sur la COP21, poursuivre le processus de paix en Syrie, votre calendrier est chargé pour les 18 mois à venir ?

R - Ce sont des défis essentiels. Si nous réussissons à obtenir un accord ambitieux à Paris, ce sera, sans galvauder cet adjectif, un événement historique : il s'agit ni plus ni moins de permettre à l'Homme de pouvoir continuer à vivre sur la planète et de construire un développement soutenable.


* Lutte contre le terrorisme - Daech - Syrie

(...)

Q - La tension continue de monter entre la Russie et la Turquie. La France craint-elle une fissure de la coalition internationale contre Daech ?

R - La France souhaite une désescalade entre la Turquie et la Russie. Car les seuls à profiter de la tension seront les terroristes que nous combattons. Une coordination forte contre Daech est évidemment nécessaire. Les Britanniques viennent de rejoindre la coalition. Les Allemands vont nous aider. L'appel à la solidarité européenne que nous avons lancé commence à porter ses fruits. Mais il faut poursuivre et amplifier l'effort.

Q - La France a infléchi sa position à l'égard de Bachar al-Assad...

R - Depuis le début nous avons les mêmes principes directeurs : lutter contre le terrorisme et parvenir à une transition politique en Syrie. Les deux sont liés : la lutte contre Daech est décisive mais ne sera totalement efficace que si l'ensemble des forces syriennes et régionales s'unissent. Comment est-ce possible tant que Bachar al Assad préside, lui qui a commis tant d'atrocités, et qui a contre lui une grande partie de sa population ? Une Syrie unie implique une transition politique. Cela ne veut pas dire que Bachar al-Assad doit partir avant même la transition, mais il faut des assurances pour le futur.

Q - Daech ne peut être vaincu sans intervention au sol ?

R - L'expérience des dernières décennies, que ce soit en Irak ou en Afghanistan, montre que des forces occidentales au sol apparaissent vite comme des forces d'occupation. Les opérations doivent être menées par des forces locales : syriennes modérées, arabes, kurdes, le cas échéant en coordination avec l'armée syrienne, ce qui est impossible sans transition politique. (...).


source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 10 décembre 2015

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